Rainer Maria Rilke (1875-1926) : David chante devant Saül / David singt vor Saul

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1

Entends-tu, ô mon roi, comment mon jeu de cordes
décoche des lointains par où nous nous mouvons ;
vient à notre rencontre une embrouille d’étoiles,
et enfin nous tombons à l’instar d’une pluie,
et le monde est en fleur où tomba cette pluie.

Les filles sont en fleurs, qu’autrefois tu connus,
qui femmes désormais sont là qui me séduisent ;
le parfum de la vierge est par toi perceptible,
et les jeunes garçons se tiennent attentifs,
sveltes et respirants, à des portes muettes.

Puissé-je, par mes sons, te rendre tout cela !
Mais voici qu’enivrés, titubent mes accords.
Tes nuits, mon roi, tes nuits ‒
et qu’en avaient-ils donc, qu’affaiblissait ton œuvre,
ô qu’en avaient-ils donc, tous ces corps, de beauté !

Ce dont tu te souviens, je crois l’accompagner,
du fait que je pressens. Oui mais, sur quelles cordes
saisirais-je pour toi leur pleurs sombres d’envie ?

2

Ô mon roi, toi qui eus tout cela tout ensemble,
toi qui, tirant profit d’une excessive vie,
m’engloutis sous ta force et m’engloutis dans l’ombre,
lève-toi de ton trône, approche-toi et brise
la harpe dont je joue, et que tant tu épuises.

On peut la comparer à un arbre sans feuilles :
traversant les rameaux qui te donnaient des fruits,
une profondeur scrute, à présent, qu’on dirait
de jours qui vont venir ‒, à peine la connais-je.

Cesse de me laisser dormir près de la harpe :
regarde cette main, c’est celle d’un enfant :
crois-tu donc, ô mon roi, que son empan ne puisse
faire encore sonner les octaves d’un corps ?

3

Tu peux bien te cacher dans des endroits obscurs,
ô mon roi : néanmoins je te tiens à merci.
Vois, mon chant n’est point faible, il ne s’est point rompu,
l’espace à notre entour est gagné par le froid.
Mon cœur, cet orphelin, et le tien qui s’embrouille
sont tous deux suspendus aux nuées de ton ire,
tout emplis de fureur, ils se mordent l’un l’autre,
pour ne former qu’un cœur ils s’agriffent ensemble.

Ressens-tu désormais notre métamorphose ?
Ô mon roi, ô mon roi, le poids se fait esprit.
Il suffit de ceci : tenons-nous l’un à l’autre,
toi, mon roi, au jeune homme, et moi-même au vieillard
‒ nous sommes presque alors des étoiles qui girent.


1

König, hörst du, wie mein Saitenspiel
Fernen wirft, durch die wir uns bewegen:
Sterne treiben uns verwirrt entgegen,
und wir fallen endlich wie ein Regen,
und es blüht, wo dieser Regen fiel.

Mädchen blühen, die du noch erkannt,
die jetzt Frauen sind und mich verführen;
den Geruch der Jungfraun kannst du spüren,
und die Knaben stehen, angespannt
schlank und atmend, an verschwiegnen Türen.

Daß mein Klang dir alles wiederbrächte.
Aber trunken taumelt mein Getön:
Deine Nächte, König, deine Nächte –,
und wie waren, die dein Schaffen schwächte,
o wie waren alle Leiber schön.

Dein Erinnern glaub ich zu begleiten,
weil ich ahne. Doch auf welchen Saiten
greif ich dir ihr dunkles Lustgestöhn? –

2

König, der du alles dieses hattest
und der du mit lauter Leben mich
überwältigest und überschattest:
komm aus deinem Throne und zerbrich
meine Harfe, die du so ermattest.

Sie ist wie ein abgenommner Baum:
durch die Zweige, die dir Frucht getragen,
schaut jetzt eine Tiefe wie von Tagen
welche kommen –, und ich kenn sie kaum.

Laß mich nicht mehr bei der Harfe schlafen;
sieh dir diese Knabenhand da an:
glaubst du, König, daß sie die Oktaven
eines Leibes noch nicht greifen kann?

3

König, birgst du dich in Finsternissen,
und ich hab dich doch in der Gewalt.
Sieh, mein festes Lied ist nicht gerissen,
und der Raum wird um uns beide kalt.
Mein verwaistes Herz und dein verworrnes
hängen in den Wolken deines Zornes,
wütend ineinander eingebissen
und zu einem einzigen verkrallt.

Fühlst du jetzt, wie wir uns umgestalten?
König, König, das Gewicht wird Geist.
Wenn wir uns nur aneinander halten,
du am Jungen, König, ich am Alten,
sind wir fast wie ein Gestirn das kreist.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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