Rainer Maria Rilke (1875-1926) : L’Île (1, 2, 3) / Die Insel (1, 2, 3)

moutons-a-ouessant


Mer du Nord

1

Le flot prochain lavant le chemin, sur l’estran,
fait que tout s’égalise, et de tous les côtés ;
au-delà, cependant, la petite île tient
ses yeux fermés ; la digue encercle, déroutante,

ses habitants ; lesquels sont nés dans un sommeil
où ils vont transformant un grand nombre de mondes,
et ce, en se taisant ; parce qu’ils parlent peu,
de leurs phrases, chacune est comme une épitaphe

pour quelque apport flotté, dont ils ignorent tout,
et qui, leur parvenant inexpliqué, le reste.
Tout ce que leur regard décrit est ainsi fait,

depuis qu’ils sont enfants : rien dont ils aient l’usage,
tout est trop grand, trop rude et leur vient trop d’ailleurs,
et ne fait qu’aggraver leur solitude ‒ encore.

2

Comme sur une lune en un rond de cratère,
chaque ferme est enclose en un creux de levées,
où tout pareillement sont vêtus les jardins,
et, tels des orphelins, coiffés à l’identique

par la tempête rudoyant leur existence,
qui les effraie de morts tant que dure le jour.
Ensuite, l’on s’assied dans les maisons, l’on voit
dans des miroirs penchés les curiosités

sur les commodes. Puis, sur le soir, un des fils,
se tient devant la porte et tire une chanson
de son harmonica comme un tendre sanglot

‒ qu’il entendit jadis en un port étranger.
Et parmi les moutons, dehors, il en paraît
sur la digue un énorme, et presque menaçant.

3

Le dedans seul est proche, et lointain tout le reste.
Il en va d’un dedans sommaire et quotidien,
qui dégorge de tout et que nul ne peut dire.
L’île est pareille à une étoile trop petite

que ne voit pas l’espace : il la détruit, muet,
tant il est effroyable en son inconscience ;
elle, que rien n’éclaire et que l’on n’entend pas,
seule,

afin que tout cela, malgré tout, vienne à terme,
s’est trouvé sombrement d’elle-même une orbite
où elle essaie d’aller, à l’aveugle, à l’écart
des planètes, soleils et de tous les systèmes.


Nordsee

1

Die nächste Flut verwischt den Weg im Watt,
und alles wird auf allen Seiten gleich;
die kleine Insel draußen aber hat
die Augen zu; verwirrend kreist der Deich

um ihre Wohner, die in einen Schlaf
geboren werden, drin sie viele Welten
verwechseln, schweigend; denn sie reden selten,
und jeder Satz ist wie ein Epitaph

für etwas Angeschwemmtes, Unbekanntes,
das unerklärt zu ihnen kommt und bleibt.
Und so ist alles was ihr Blick beschreibt

von Kindheit an: nicht auf sie Angewandtes,
zu Großes, Rücksichtsloses, Hergesandtes,
das ihre Einsamkeit noch übertreibt.

2

Als läge er in einem Krater-Kreise
auf einem Mond: ist jeder Hof umdämmt,
und drin die Gärten sind auf gleiche Weise
gekleidet und wie Waisen gleich gekämmt

von jenem Sturm, der sie so rauh erzieht
und tagelang sie bange macht mit Toden.
Dann sitzt man in den Häusern drin und sieht
in schiefen Spiegeln was auf den Kommoden

Seltsames steht. Und einer von den Söhnen
tritt abends vor die Tür und zieht ein Tönen
aus der Harmonika wie Weinen weich;

so hörte ers in einem fremden Hafen –.
Und draußen formt sich eines von den Schafen
ganz groß, fast drohend, auf dem Außendeich.

Nah ist nur Innres; alles andre fern.
Und dieses Innere gedrängt und täglich
mit allem überfüllt und ganz unsäglich.
Die Insel ist wie ein zu kleiner Stern

welchen der Raum nicht merkt und stumm zerstört
in seinem unbewußten Furchtbarsein,
so daß er, unerhellt und überhört,
allein

damit dies alles doch ein Ende nehme
dunkel auf einer selbsterfundnen Bahn
versucht zu gehen, blindlings, nicht im Plan
der Wandelsterne, Sonnen und Systeme.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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