Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Naissance de Vénus / Geburt der Venus

naissance-de-venus


En ce matin, après la nuit pleine de peur,
et qui s’était passée en cris, remous, tumulte, 
toute mer de nouveau se fendit et cria.
Et comme lentement le cri se refermait
et qu’il tombait, du ciel où la pâleur du jour
avançait, dans l’abîme aux poissons taciturnes,
la mer donna naissance.

Sous le premier soleil reluisait la toison
d’écume de la vaste intimité des vagues,
d’où l’enfant se leva, blanche, confuse, humide.
Ainsi que jeune et verte une feuille remue,
s’étire et lentement défrippe ses volutes,
son corps allait se déplissant dans la fraîcheur
et dans le vent encore inaltéré de l’aube.

Les genoux se levaient, clairs, pareils à des lunes
et plongeaient sur les bords nuageux de ses cuisses ;
des mollets, refluait l’ombre sans épaisseur,
et les pieds se tendaient, devenaient lumineux,
les attaches vivaient comme vit le gosier
de buveurs.

Le corps était, dans le calice de la conque,
ainsi qu’un jeune fruit dans la main d’un enfant.
Se trouvait, dans l’étroit gobelet nombril,
l’entière obscurité de cette vie limpide.
Par-dessous se haussaient les claires vaguelettes
en un constant débord en quête de ses lombes,
où calmement parfois quelque onde ruisselait,
tandis que translucide et encore sans ombre,
ainsi qu’une forêt de bouleaux en avril,
chaude, vide et flagrante était l’intimité.

Désormais, la balance alerte des épaules
était en équilibre au-dessus du corps droit,
lequel sourdait ainsi qu’un jet d’eau de la conque
pour retomber, tremblant, sur la longueur des bras
et, plus vif, sur le plein des cheveux en cascade.

Alors, très lentement, le visage passa :
de son inclinaison courtement ténébreuse
à l’équilibre clair de sa posture droite.
Derrière, abruptement,  le menton vint se clore.

Désormais, cou tendu comme l’est un rayon
et comme un pied de fleur par où monte la sève,
les bras également se tendaient, tel le cou
des cygnes prospectant en quête d’un rivage.

Puis pénétra dans l’aube obscure de ce corps
comme un vent matinal le souffle originel.
Dans l’arbre artériel, au plus tendre des branches,
il se fit un murmure, et le sang commença
de bruisser au-dessus de ses places profondes.
Et ce vent de forcir : voici qu’il se jetait
‒ et avec tout son souffle ‒ en la poitrine neuve,
et qu’il la remplissait, qu’il se pressait dessus, ‒
et que, telle une voile abondant de lointains,
il poussa la légère enfant vers le rivage.

La déesse ainsi toucha terre.

Derrière elle
qui allait d’un pas vif parmi les jeunes rives,
se levèrent, durant toute la matinée,
les chaumes et les fleurs, chauds, désorientés
comme par un baiser. Elle, marchait, courait.

À midi, cependant, à l’heure la plus lourde,
la mer se soulevant une nouvelle fois
rejeta un dauphin à cette même place.
Mort, rouge, ouvert. 


An diesem Morgen nach der Nacht, die bang
vergangen war mit Rufen, Unruh, Aufruhr, –
brach alles Meer noch einmal auf und schrie.
Und als der Schrei sich langsam wieder schloß
und von der Himmel blassem Tag und Anfang
herabfiel in der stummen Fische Abgrund -:
gebar das Meer.

Von erster Sonne schimmerte der Haarschaum
der weiten Wogenscham, an deren Rand
das Mädchen aufstand, weiß, verwirrt und feucht.
So wie ein junges grünes Blatt sich rührt,
sich reckt und Eingerolltes langsam aufschlägt,
entfaltete ihr Leib sich in die Kühle
hinein und in den unberührten Frühwind.

Wie Monde stiegen klar die Kniee auf
und tauchten in der Schenkel Wolkenränder;
der Waden schmaler Schatten wich zurück,
die Füße spannten sich und wurden licht,
und die Gelenke lebten wie die Kehlen
von Trinkenden.

Und in dem Kelch des Beckens lag der Leib
wie eine junge Frucht in eines Kindes Hand.
In seines Nabels engem Becher war
das ganze Dunkel dieses hellen Lebens.
Darunter hob sich licht die kleine Welle
und floß beständig über nach den Lenden,
wo dann und wann ein stilles Rieseln war.
Durchschienen aber und noch ohne Schatten,
wie ein Bestand von Birken im April,
warm, leer und unverborgen, lag die Scham.

Jetzt stand der Schultern rege Waage schon
im Gleichgewichte auf dem graden Körper,
der aus dem Becken wie ein Springbrunn aufstieg
und zögernd in den langen Armen abfiel
und rascher in dem vollen Fall des Haars.

Dann ging sehr langsam das Gesicht vorbei:
aus dem verkürzten Dunkel seiner Neigung
in klares, waagrechtes Erhobensein.
Und hinter ihm verschloß sich steil das Kinn.

Jetzt, da der Hals gestreckt war wie ein Strahl
und wie ein Blumenstiel, darin der Saft steigt,
streckten sich auch die Arme aus wie Hälse
von Schwänen, wenn sie nach dem Ufer suchen.

Dann kam in dieses Leibes dunkle Frühe
wie Morgenwind der erste Atemzug.
Im zartesten Geäst der Aderbäume
entstand ein Flüstern, und das Blut begann
zu rauschen über seinen tiefen Stellen.
Und dieser Wind wuchs an: nun warf er sich
mit allem Atem in die neuen Brüste
und füllte sie und drückte sich in sie, –
daß sie wie Segel, von der Ferne voll,
das leichte Mädchen nach dem Strande drängten.

So landete die Göttin.

Hinter ihr,
die rasch dahinschritt durch die jungen Ufer,
erhoben sich den ganzen Vormittag
die Blumen und die Halme, warm, verwirrt,
wie aus Umarmung. Und sie ging und lief.

Am Mittag aber, in der schwersten Stunde,
hob sich das Meer noch einmal auf und warf
einen Delphin an jene selbe Stelle.
Tot, rot und offen.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :