Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le vase de roses / Die Rosenschale

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Tu as vu, vu crouler deux garçons en furie :
qui s’amassaient en boule et formaient quelque chose
qui était de la haine et roulait contre terre
ainsi qu’un animal qu’assaillent des abeilles ;
comédiens, esbroufeurs empilés l’un sur l’autre,
deux chevaux déchaînés sous leur effondrement,
repoussant leur regard et se montrant les dents
comme un crâne pelé ressortant de leur bouche.

Mais tu sais désormais comment cela s’oublie :
car tu as devant toi le plein vase de roses,
l’inoubliable vase et qui tout est empli
de cette intensité d’être et d’inclinaison,
de réserve, présence et d’impossible don,
qui pourrait être nôtre en notre intensité.

Vivre sans bruit, s’ouvrir sans cesse, requérir
l’espace sans espace à prendre à cet espace
que vont rapetissant les choses d’alentour,
avoir à peine un tour ‒ comme on l’eût épargné ‒,
toute force en dedans, mainte rare tendresse,
et son propre éclairage ‒ et cela, qui foisonne :
qu’est-il, que nous sachions, qui ressemble à cela ?

Qui ressemble à cela : un sentiment qui naît,
parce que d’un pétale un pétale est touché ?
Et ceci : que l’un s’ouvre ainsi qu’une paupière,
et au-dessous se trouve un excès de paupières,
fermées, tout comme si leur sommeil décuplé
avait à distiller une vue intrinsèque.
Et, avant tout, ceci : que ces pétales soient
traversés de clarté. Venant de mille ciels,
ils filtrent lentement cette goutte de sombre
en laquelle lueur le faisceau d’étamines
dans sa confusion s’érige et se redresse.

Et vois le mouvement dans les roses : des gestes
dont la déflexion est de si petit angle,
qu’ils en demeureraient invisibles, si leurs
rayons ne s’écartaient, courant dans l’univers.

Vois cette rose blanche, éclose, et son bonheur,
droite parmi ses grands pétales éployés
ainsi qu’une Vénus au milieu de sa conque ;
et celle qui rougit, qui, comme intimidée,
s’incline par-dessus cette autre, plus distante,
et comme la distante insensible recule,
et comme l’inflexible en elle s’emmantèle 
parmi l’éclosion d’autres enlevant tout.
Et ce tout enlevé, comme cela peut être
léger ou lourd ! manteau, fardeau, une aile, un masque,
tout dépend de chacune, et comme elles l’enlèvent !
‒ Elles feraient ainsi devant leur bien aimé.

Que d’avatars n’ont-elles pas : là, cette jaune,
ne fut-elle pas, creuse, éclose, l’enveloppe 
d’un fruit dont, recelé, le jaune, à l’identique,
plus compact, et plus rouge orangé, fut le jus ?
Était-ce déjà trop, pour celle-ci, d’éclore,
parce qu’à l’air, son rose ‒ et qui n’a point de nom ‒
aura pris du lilas l’amer arrière-goût ?
Celle en batiste, là, n’est-ce point une robe
cachant le bustier tendre encore et chaud d’haleine,
qui fut d’un même geste avec elle jeté
dans l’ombre matinale, au vieux bain, dans le bois ?
et celle-ci, d’opalescente porcelaine,
en sa fragilité, quelque tasse de Chine,
plate et pleine de clairs et petits papillons, ‒
et celle-ci, qui ne contient rien ‒ qu’elle-même ?

N’est-ce point là leur trait commun : ne contenir
que soi, si c’est, se contenir : du monde externe
et du vent, de la pluie, et du printemps patient,
du tort et de l’angoisse et du destin masqué
de la terre du soir en son obscurité,
du cours et de la fuite et du vol des nuages,
et du vague pouvoir des étoiles lointaines,
faire une main remplie d’intériorité.

Cela est, sans souci, dans les roses ouvertes.


Zornige sahst du flackern, sahst zwei Knaben
zu einem Etwas sich zusammenballen,
das Hass war und sich auf der Erde wälzte
wie ein von Bienen überfallnes Tier;
Schauspieler, aufgetürmte Übertreiber,
rasende Pferde, die zusammenbrachen,
den Blick wegwerfend, bläkend das Gebiss
als schälte sich der Schädel aus dem Maule.

Nun aber weißt du, wie sich das vergisst:
denn vor dir steht die volle Rosenschale,
die unvergesslich ist und angefüllt
mit jenem Äußersten von Sein und Neigen,
Hinhalten, Niemals-Gebenkönnen, Dastehn,
das unser sein mag: Äußerstes auch uns.

Lautloses Leben, Aufgehn ohne Ende,
Raum-brauchen ohne Raum von jenem Raum
zu nehmen, den die Dinge rings verringern,
fast nicht Umrissen-sein wie Ausgespartes
und lauter Inneres, viel seltsam Zartes
und Sich-bescheinendes – bis an den Rand:
ist irgend etwas uns bekannt wie dies?

Und dann wie dies: dass ein Gefühl entsteht,
weil Blütenblätter Blütenblätter rühren?
Und dies: dass eins sich aufschlägt wie ein Lid,
und drunter liegen lauter Augenlider,
geschlossene, als ob sie, zehnfach schlafend,
zu dämpfen hätten eines Innern Sehkraft.
Und dies vor allem: dass durch diese Blätter
das Licht hindurch muss. Aus den tausend Himmeln
filtern sie langsam jenen Tropfen Dunkel,
in dessen Feuerschein das wirre Bündel
der Staubgefäße sich erregt und aufbäumt.

Und die Bewegung in den Rosen, sieh:
Gebärden von so kleinem Ausschlagswinkel,
dass sie unsichtbar blieben, liefen ihre
Strahlen nicht auseinander in das Weltall.

Sieh jene weiße, die sich selig aufschlug
und dasteht in den großen offnen Blättern
wie eine Venus aufrecht in der Muschel;
und die errötende, die wie verwirrt
nach einer kühlen sich hinüberwendet,
und wie die kühle fühllos sich zurückzieht,
und wie die kalte steht, in sich gehüllt,
unter den offenen, die alles abtun.
Und was sie abtun, wie das leicht und schwer,
wie es ein Mantel, eine Last, ein Flügel
und eine Maske sein kann, je nach dem,
und wie sie’s abtun: wie vor dem Geliebten.

Was können sie nicht sein: war jene gelbe,
die hohl und offen daliegt, nicht die Schale
von einer Frucht, darin dasselbe Gelb,
gesammelter, orangeröter, Saft war?
Und wars für diese schon zu viel, das Aufgehn,
weil an der Luft ihr namenloses Rosa
den bittern Nachgeschmack des Lila annahm?
Und die batistene, ist sie kein Kleid,
in dem noch zart und atemwarm das Hemd steckt,
mit dem zugleich es abgeworfen wurde
im Morgenschatten an dem alten Waldbad?
Und diese hier, opalnes Porzellan,
zerbrechlich, eine flache Chinatasse
und angefüllt mit kleinen hellen Faltern, –
und jene da, die nichts enthält als sich.

Und sind nicht alle so, nur sich enthaltend,
wenn Sich-enthalten heißt: die Welt da draußen
und Wind und Regen und Geduld des Frühlings
und Schuld und Unruh und vermummtes Schicksal
und Dunkelheit der abendlichen Erde
bis auf der Wolken Wandel, Flucht und Anflug,
bis auf den vagen Einfluss ferner Sterne
in eine Hand voll Innres zu verwandeln.

Nun liegt es sorglos in den offnen Rosen.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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