Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le Stylite / Der Stylit

saint-simon-le-stylite


Il était submergé par des foules
qu’il devait élire et condamner ;
devinant son erreur, se tirant
du relent de la foule, à mains lentes
il gravit le fût d’une colonne

qui, toujours debout, ne portait rien,
et commença, seul sur sa sellette,
à comparer ses faiblesses propres 
avec la louange du Seigneur ;

cela sans arrêt : il comparait
cependant que l’Autre enflait toujours ;
bergers, laboureurs, gens de bateaux,
le voyaient petit, hors de lui-même,

parler et parler à tous les cieux,
cerné par la pluie ou la lumière ;
et ses cris de fondre sur chacun
comme à leur visage il eût crié.
Lui ne voyait pas, pourtant, qu’au fil

du temps l’affluence ne cessait
à ses pieds de croître en presse et flux ;
et l’éclat des princes ne montait
‒ tant il s’en fallait ‒ à sa hauteur.

Mais lorsque là-haut, condamné presque,
lui qu’excoriait leur résistance,
seul avec ses cris de désespoir
il hochait chaque jour les démons :
sur le premier rang de l’assistance
tombaient, lents, lourds, gourds, de ses blessures,
de gros vers dans les couronnes bées
qui proliféraient dans le velours.


Völker schlugen über ihm zusammen,
die er küren durfte und verdammen;
und erratend, daß er sich verlor,
klomm er aus dem Volksgeruch mit klammen
Händen einen Säulen schaft empor,

der noch immer stieg und nichts mehr hob,
und begann, allein auf seiner Fläche,
ganz von vorne seine eigne Schwäche
zu vergleichen mit des Herren Lob;

und da war kein Ende: er verglich;
und der Andre wurde immer grösser.
Und die Hirten, Ackerbauer, Flösser
sahn ihn klein und ausser sich

immer mit dem ganzen Himmel reden,
eingeregnet manchmal, manchmal licht;
und sein Heulen stürzte sich auf jeden,
so als heulte er ihm ins Gesicht.
Doch er sah seit Jahren nicht,

wie der Menge Drängen und Verlauf
unten unaufhörlich sich ergänzte,
und das Blanke an den Fürsten glänzte
lange nicht so hoch hinauf.

Aber wenn er oben, fast verdammt
und von ihrem Widerstand zerschunden,
einsam mit verzweifeltem Geschreie
schüttelte die täglichen Dämonen:
fielen langsam auf die erste Reihe
schwer und ungeschickt aus seinen Wunden
grosse Würmer in die offnen Kronen
und vermehrten sich im Samt

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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