Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Corrida

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In memoriam Montez, 1830

Depuis qu’il s’est, presque petit, hors du toril,
précipité, l’œil et l’oreille effarouchés,
considérant l’entêtement du picador
et les crochets des banderilles comme un jeu,

sa forme a pris, tempêtueuse, de l’ampleur
‒ regarde : devenue une masse amassée,
énorme, résultant de vieille haine noire,
et la tête, compacte, est un poing qui se serre,

qui ne veut plus jouer contre n’importe qui,
non : redressant les dards qui saignent sur sa nuque,
derrière le baisser des cornes, convaincu
de toute éternité qu’il le faut contre Lui,

qui dans son habit d’or et de soie rose et mauve
tout-à-coup se retourne et, comme il le ferait
d’abeilles en essaim, comme s’il eût pitié,
laisse aller sous son bras l’animal éperdu

qui traverse, ‒ pendant que ses regards, brûlants,
s’élèvent derechef, légèrement fléchissent,
et comme si dehors se déposait ce cercle
que leur éclat compose et leur obscurité
avec chacun des battements de ses paupières,

avant que, flegmatique, et sans rien d’une haine,
à lui-même appuyé , placide, nonchalant,
parmi la grosse vague et qui vient de nouveau
s’enrouler au-dessus de la vaine poussée,
il plonge son épée, avec presque douceur.


In memoriam Montez, 1830

Seit er, klein beinah, aus dem Toril
ausbrach, aufgescheuchten Augs und Ohrs,
und den Eigensinn des Picadors
und die Bänderhaken wie im Spiel

hinnahm, ist die stürmische Gestalt
angewachsen – sieh: zu welcher Masse,
aufgehäuft aus altem schwarzen Hasse,
und das Haupt zu einer Faust geballt,

nicht mehr spielend gegen irgendwen,
nein: die blutigen Nackenhaken hissend
hinter den gefällten Hörnern, wissend
und von Ewigkeit her gegen Den,

der in Gold und mauver Rosaseide
plötzlich umkehrt und, wie einen Schwarm
Bienen und als ob ers eben leide,
den Bestürzten unter seinem Arm

durchlässt, – während seine Blicke heiß
sich noch einmal heben, leichtgelenkt,
und als schlüge draußen jener Kreis
sich aus ihrem Glanz und Dunkel nieder
und aus jedem Schlagen seiner Lider,

ehe er gleichmütig, ungehässig,
an sich selbst gelehnt, gelassen, lässig
in die wiederhergerollte große
Woge über dem verlornen Stoße
seinen Degen beinah sanft versenkt.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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