Catulle, Poèmes, V : Vivons, ma Lesbie, vivons et aimons / Vivamus mea Lesbia, atque amemus

Le texte en latin, avec scansion (hendécasyllabe) :

Vivons, ma Lesbie, vivons et aimons :
Et quelque sourcil qu’un grave barbon
Fronce devant nous, battons-en nous l’œil !
Tout soleil renaît au nocturne deuil :
Mais quand ont péri nos lumières brèves
Il nous faut dormir la grand-nuit sans trêve.

Je veux de baisers des mille et des cents,
Puis encore mille et encore cent
Puis mille de suite et puis encor cent.
Alors ces baisers, ces mille et ces mille,
Brouillons-en le tout, perdons-en le fil :
Un méchant pourrait un sort nous jeter
S’il savait le tout de tous nos baisers.


Vivamus mea Lesbia, atque amemus,
rumoresque senum severiorum
omnes unius aestimemus assis!
soles occidere et redire possunt:
nobis cum semel occidit brevis lux,
nox est perpetua una dormienda.
da mi basia mille, deinde centum,
dein mille altera, dein secunda centum,
deinde usque altera mille, deinde centum.
dein, cum milia multa fecerimus,
conturbabimus illa, ne sciamus,
aut ne quis malus invidere possit,
cum tantum sciat esse basiorum.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (Poèmes, III) : Déploration du moineau de Lesbie / Fletus passeris Lesbiae

Il s’agit d’un des poèmes parmi les plus connus de Catulle. J’ai tenté, dans la présente traduction, de demeurer au plus près du texte latin, et respecté, chaque fois que la versification française me le rendait possible, de conserver les nombreuses répétitions originelles, qui donnent à cette courte élégie sa si sincère tonalité, à mille lieues de toute rhétorique. 

Vénus et tous les Cupidons, pleurez,
Et vous, adorateurs de vénusté :
Il est mort, le moineau de ma chérie,
Le moineau, le plaisir de ma chérie,
Plus aimé d’elle que ses propres yeux,
L’oiseau de miel qui la connaissait mieux
Que le bambin ne fait de sa maman !
– Et de sa gorge à peine s’éloignant,
Près d’elle, çà, là, de sautiller,
Daignant pour elle seule pépier…
Voici qu’il va, par ténébreux chemin,
Là d’où personne, dit-on, ne revient…
Malheur à vous, ténèbres de malheur
Qui dévorez les plus humbles splendeurs :
Vous m’avez pris le plus beau des moineaux !
Fait de malheur, pauvre petit moineau !
– Par ta faute, les yeux de ma chérie
De gros pleurs et de rouge sont meurtris. 

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Lugete, o Veneres Cupidinesque,
et quantum est hominum venustiorum:
passer mortuus est meae puellae,
passer, deliciae meae puellae,
quem plus illa oculis suis amabat.
nam mellitus erat suamque norat
ipsam tam bene quam puella matrem,
nec sese a gremio illius mouebat,
sed circumsiliens modo huc modo illuc
ad solam dominam usque pipiabat.
qui nunc it per iter tenebricosum
illuc, unde negant redire quemquam.
at vobis male sit, malae tenebrae
Orci, quae omnia bella devoratis:
tam bellum mihi passerem abstulistis
o factum male! o miselle passer!
tua nunc opera meae puellae
flendo turgiduli rubent ocelli.

 

Ausone (309/310-394/395 ap. J.-C.) : Cupidon mis à mal / Cupido cruciatus


En ces champs ténébreux que Virgile a chantés,
Où les amants déments s’ombrent sous bois de myrtes,
Célébrant leurs orgies, arborant l’instrument
Du trépas de chacune, erraient les héroïnes
Par la vaste forêt, sous l’avare lumière,
Parmi roseaux pelus et gravides pavots,
Étangs muets sans vague et ruisseaux sans murmure.
Là, dans le jour brumeux, sur les rives flétrissent
Des fleurs pleurées jadis, au nom d’enfants, de rois :
Le Narcisse au miroir, l’Hyacinthe œbalide,_____10
Le Crocus coiffé d’or, l’Adonis et sa pourpre,
L’Ajax de Salamine au cri tragique écrit.
Tout cela, tourmenté de larmes, d’amours tristes,
Attise après la mort de cuisants souvenirs,
Fait au temps qui n’est plus revenir l’héroïne.

Mère qu’on abusa, Sémélé pleure un sein
Foudroyé, brise en l’air un berceau embrasé,
Meut le feu sans vigueur d’un foudre simulé.
Maudissant un vain don, Cénis, aise d’être homme,
S’afflige, rappelée à sa première forme._____20
Procris sèche sa plaie en chérissant la main
Sanglante de Céphale, et celle qui plongea
De la tour de Sestos arbore un fumignon.
La saphique Sappho – qu’un trait lesbien tuera –
Menace de sauter de Leucade embrumée.
Ériphyle, affligée, aux atours d’Harmonie
Répugne, mère à plaindre et malheureuse épouse.
Le mythe de Minos et de la haute Crète
Tel un tableau palpite en une image pâle.
Pasiphaë s’attache aux pas du taureau blanc,_____30
Délaissée, Ariane empaume sa pelote
Et Phèdre au désespoir observant ses refus
Porte un cordon : sa sœur, un semblant de couronne,
Et leur mère rougit du bovin de Dédale.
De ses deux nuits ravies se plaint Laodamie
Parmi de vains plaisirs d’un mari vif et mort.
Ailleurs, la lame au clair, horribles, menaçantes,
Thisbé et Canacé, Elissa de Sidon,
Brandissent un poignard d’époux, de père ou d’hôte.
La Lune en son croissant, qui sur le mont Latmos_____40
Aimait toucher jadis Endymion dormant,
Erre avec son flambeau, son diadème d’astres.
Cent autres, ressassant les maux d’amours d’antan,
Raniment leurs tourments de douces, tristes plaintes.

Parmi elles s’immisce imprudemment l’Amour,
Dissipant la ténèbre à coups d’ailes bruyantes.
Souvenirs revenants, reconnu de chacune,
On le tient pour l’auteur de leurs maux bien qu’autour
Une bruine assombrisse éclat du baudrier
Damasquiné, carquois, feu brillant de la torche._____50
Elles l’ont reconnu, font preuve d’inutile
Vigueur : l’ennemi, seul, est chu loin de ses fiefs
Comme il poussait, lambin, son vol sous la nuit dense.
Leur horde le harcèle et l’entraîne, tremblant,
Cherchant en vain refuge, au plein de leur cohue ;
Choisit dans le bois triste un myrte fort célèbre,
Honni du fait des dieux – c’est là que Proserpine
Avait mis au supplice Adonis qui, fidèle
À Vénus, l’évitait –, pend l’Amour au sommet.
Mains liées dans le dos, pieds entravés de fers,_____60
Il pleure : mais sa peine en rien n’est allégée,
Sans forfait, sans procès, l’Amour est inculpé,
Condamné. Promptement, toutes de s’acquitter
Et de charger autrui de leurs propres forfaits,
Le blâmant, de quérir l’instrument de leur mort –
À leurs yeux, c’est une arme, une douce vengeance,
Que punir par le mal dont chacune a péri.
L’une arbore un cordon, l’autre un semblant d’épée,
Telle autre une eau profonde, une roche escarpée,
L’effroi d’une mer folle, un océan sans flots._____70
Plusieurs remuent des feux, le menacent qui tremble
De flambeaux crépitant sans brûler. Myrrhe entr’ouvre
Son sein gros de pleurs lourds, lance à l’enfant transi
L’ambre perlé qui coule à son tronc larmoyant.
Certaines, pardon feint, ne voulant que jouer,
Le piquent d’un poinçon – de sa pointe effilée
Jaillit le tendre sang, source de toute rose –,
Approchent de son sexe une lampe effrontée.

Sa mère aussi, Vénus, victime de ses faits,
Pénétrant d’un pas sûr parmi tant de tumultes_____80
Ne court point secourir son enfant qu’on assaille,
Mais accroît sa terreur, presse de dards acerbes
Ces furies ambigües et impute à son fils
Son propre déshonneur, les rets cachés où Mars
Fut pris par son époux, la forme ridicule
Du membre de Priape, enfant de l’Hellespont,
La cruauté d’Éryx, le mol Hermaphrodite.
Il faut plus que des mots : la blonde Vénus frappe
De roses son enfant qui pleure et craint le pis.
Sous les coups redoublés du fouet de roses sourd_____90
Du corps que l’on meurtrit, vermeille, une rosée
Couleur déjà de feu, qui devient rouge pourpre.

Puis menaces, fureurs, se calment : la vengeance
Passant le mal, Vénus va se rendre coupable.
Chaque héroïne incline, intercédant, à voir
La marque, en son trépas, de son destin cruel.
La mère leur sait gré de taire leurs souffrances
Et d’acquitter l’enfant de fautes pardonnées.

De tels spectres parfois, sous des formes nocturnes,
Bourrelant le sommeil, le troublent de peurs vaines._____100
Après toute une nuit de tourments, Cupidon
Fuit et chassant enfin les ténèbres du songe
Sort, s’envolant au ciel, par la porte d’ivoire.


Aeris in campis, memorat quos musa Maronis,
myrteus amentes ubi lucus opacat amantes,
orgia ducebant heroides et sua quaeque,
ut quondam occiderant, leti argumenta gerebant,
errantes silva in magna et sub luce maligna
inter harundineasque comas gravidumque papaver
et tacitos sine labe lacus, sine murmure rivos.
Quorum per ripas nebuloso lumine marcent
fleti, olim regum et puerorum nomina, flores:
mirator Narcissus et Oebalides Hyacinthus_____10
et Crocus auricomans et murice pictus Adonis
et tragico scriptus gemitu Salaminius Aeas;
omnia quae lacrimis et amoribus anxia maestis
exercent memores obita iam morte dolores:
rursus in amissum revocant heroidas aevum.

Fulmineos Semele decepta puerpera partus
deflet et ambustas lacerans per inania cunas
ventilat ignavum simulati fulguris ignem.
Irrita dona querens, sexu gavisa virili,
maeret in antiquam Caenis revocata figuram._____20
Vulnera siccat adhuc Procris Cephalique cruentam
diligit et percussa manum. Fert fumida testae
lumina Sestiaca praeceps de turre puella.
Et de nimboso saltum Leucate minatur
Mascula Lesbiacis Sappho peritura sagittis.
Harmoniae cultus Eriphyle maesta recusat,
infelix nato nec fortunata marito.
Tota quoque aëriae Minoia fabula Cretae
picturarum instar tenui sub imagine vibrat.
Pasiphaë nivei sequitur vestigia tauri,
Licia fert glomerata manu deserta Ariadne._____30
Respicit abiectas desperans Phaedra tabellas.
Haec laqueum gerit, haec vanae simulacra coronae:
Daedaliae pudet hanc latebras subiisse iuvencae.
Praereptas queritur per inania gaudia noctes
Laudamia duas, vivi functique mariti.
Parte truces alia strictis mucronibus omnes
et Thisbe et Canace et Sidonis horret Elissa,
Coniugis haec, haec patris et haec gerit hospitis ensem.
Errat et ipsa, olim qualis per Latmia saxa
Endymioneos solita affectare sopores_____40
cum face et astrigero diademate Luna bicornis.
Centum aliae veterum recolentes vulnera amorum
dulcibus et maestis refovent tormenta querellis.

Quas inter medias furvae caliginis umbram
dispulit inconsultus Amor stridentibus alis.
Agnovere omnes puerum memorique recursu
communem sensere reum, quamquam umida circum
nubila et auratis fulgentia cingula bullis
et pharetram et rutilae fuscarent lampados ignem;
agnoscunt tamen et vanum vibrare vigorem_____50
occipiunt hostemque unum loca non sua nactum,
cum pigros ageret densa sub nocte volatus,
facta nube premunt. Trepidantem et cassa parantem
suffugia in coetum mediae traxere catervae.
Eligitur maesto myrtus notissima luco,
invidiosa deum poenis. Cruciaverat illic
spreta olim memorem Veneris Proserpina Adonin,
Huius in excelso suspensum stipite Amorem
devinctum post terga manus substrictaque plantis
vincula maerentem nullo moderamine poenae_____60
afficiunt. Reus est sine crimine, iudice nullo
accusatur Amor. Se quisque absolvere gestit,
transferat ut proprias aliena in crimina culpas.
Cunctae exprobrantes tolerati insignia leti
expediunt: haec arma putant, haec ultio dulcis,
ut quo quaeque perit studeat punire dolore.
Haec laqueum tenet, haec speciem mucronis inanem
ingerit, illa cavos amnes rupemque fragosam
insanique metum pelagi et sine fluctibus aequor.
Nonnullae flammas quatiunt trepidaeque minantur_____70
stridentes nullo igne faces. Rescindit adultum
Myrrha uterum lacrimis lucentibus inque paventem
gemmea fletiferi iaculatur sucina trunci.
Quaedam ignoscentum specie ludibria tantum
sola volunt, stilus ut tenuis sub acumine puncti
eliciat tenerum, de quo rosa nata, cruorem
aut pubi admoveant petulantia lumina lychni.

Ipsa etiam simili genetrix obnoxia culpae
alma Venus tantos penetrat secura tumultus.
Nec circumvento properans suffragia nato_____80
terrorem ingeminat stimulisque accendit amaris
ancipites furias natique in crimina confert
dedecus ipsa suum, quod vincula caeca mariti
deprenso Mavorte tulit, quod pube pudenda
Hellespontiaci ridetur forma Priapi,
quod crudelis Eryx, quod semivir Hermaphroditus.
Nec satis in verbis. Roseo Venus aurea serto
maerentem pulsat puerum et graviora paventem.
Olli purpureum mulcato corpore rorem
sutilis expressit crebro rosa verbere, quae iam_____90
tincta prius traxit rutilum magis ignea fucum.

Inde truces cecidere minae vindictaque maior
crimine visa suo, Venerem factura nocentem.
Ipsae intercedunt heroides et sua quaeque
funera crudeli malunt adscribere fato.
Tum grates pia mater agit cessisse dolentes
et condonatas puero dimittere culpas.
Talia nocturnis olim simulacra figuris
exercent trepidam casso terrore quietem.

Quae postquam multa perpessus nocte Cupido_____100
effugit, pulsa tandem caligine somni
evolat ad superos portaque evadit eburna. 


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Lesbie aime être matée

Qui est Martial ?

Porte ouverte et sans garde : ainsi toujours, Lesbie,
Pèches-tu sans masquer rien de tes coucheries.
Le voyeur te plaît plus que ne fait le miché ;
À ton gré, le plaisir ne se prend pas caché.
Ailleurs : rideaux, verrous, couvrent les créatures,
Et aux murs des bordels, rares sont les fissures !
Apprends donc la pudeur avec Laïs, Chio,
Qui voilent leur tapin dans l’ombre des tombeaux¹ !
Dans mon blâme, Lesbie, il n’est rien qui te plaise ?
J’interdis qu’on te voie et non pas qu’on te baise.

¹: Laïs et Chio, péripatéticiennes sans doute de bas-étage, devaient vendre leur charme dans les cimetières. Ce type de prostitution était assez fréquent à Rome pour que Martial évoque ailleurs (III, 93) celles qu’il appelle bustuariae moechae ( = gourgandines de nécropole).

Incustoditis et apertis, Lesbia, semper
__liminibus peccas nec tua furta tegis,
et plus spectator quam te delectat adulter
__nec sunt grata tibi gaudia si qua latent.
At meretrix abigit testem veloque seraque
__raraque Submemmi fornice rima patet.
A Chione saltem vel Laide disce pudorem:
__abscondunt spurcas et monumenta lupas.
Numquid dura tibi nimium censura videtur?
__deprendi veto te, Lesbia, non futui.

(in Epigrammaton liber I, 34)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : À un laideron


Tu voudrais que je bande et rebande pour toi :
Lesbie, un vit, crois-m’en, ce n’est pas comme un doigt !
Tu peux bien insister, chatteries, tripotage :
Plus pressant que tu n’es, il y a… ton visage.


La même épigramme traduite librement par Clément Marot :


Stare jubes nostrum semper tibi, Lesbia, penem :
Crede mihi, non est mentula quod digitus.
Tu licet et manibus, blandis et vocibus instes,
Contra te facies imperiosa tua est.

(in Epigrammaton liber VI, 23)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Lesbie est revenue (poème 107)

L'homme qu'on aimait trop (André Téchiné)


Pas sans rapport, peut-être, avec la Mathilde de Jacques Brel,
qui elle aussi est revenue.

Est-il plus grand bonheur que s’il vient une chose
Que l’on désire, espère, et que l’on n’attend plus ?
Mon bonheur vaut mieux qu’or : c’était là mon désir,
Tu me reviens, Lesbie ! C’était là mon désir,
T’offrant, tu me reviens ‒ je ne t’attendais plus !
Ah, ce jour à marquer de la plus blanche pierre !
Qui, plus que je ne suis, est heureux, qui dirait
Que l’on pût espérer rien de mieux que ma vie ?


Si quicquam cupido optantique optigit umquam
insperanti, hoc est gratum animo proprie.
quare hoc est gratum nobis quoque carius auro
quod te restituis, Lesbia, mi cupido.
restituis cupido, atque insperanti ipsa refers te
nobis. o lucem candidiore nota!
quis me uno vivit felicior aut magis hac est
optandum vita dicere quis poterit?


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Le cycle d’Ameana (poèmes 41 et 43)

Femme assise (Picasso, 1938)


Ameana, fille fourbue de baise,
M’a demandé tout un paquet de pèze
‒ Oui, cette fille aux narines si moches,
La bonne amie du failli de Formies.
Vous attachés à la fille, ses proches !
Faites venir médecins et amies :
La fille est dingue ! ‒ Ah, vous voulez savoir ?
Elle hallucine en zieutant son miroir.


Salut, la môme au nez pas court,
Au pied pas beau, aux yeux pas noirs,
Aux doigts pas longs, au bec pas sec,
À la tapette pas fleurie,
Nana du failli de Formies.
On te dit belle en ta province,
On te compare à ma Lesbie ?
‒ Siècle de fous, siècle de ploucs !


Ameana puella defututa
tota milia me decem poposcit,
ista turpiculo puella naso,
decoctoris amica Formiani.
propinqui, quibus est puella curae,
amicos medicosque conuocate:
non est sana puella, nec nec rogate
Qualis sit, solet aes imaginosum !


Salve, nec minimo puella naso
nec bello pede nec nigris ocellis
nec longis digitis nec ore sicco
nec sane nimis elegante lingua,
decoctoris amica Formiani.
ten prouincia narrat esse bellam?
tecum Lesbia nostra comparatur?
o saeclum insapiens et infacetum!


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Devant Lesbie (poème 51)

Sappho lisant 3 (Grèce, vers 450 av. J.-C.)


Ce poème, un des plus connus de Catulle, latinise, sur les plans du sens et du rythme, une ode de Sappho (Catulle adapte au latin la strophe sapphique – cet enregistrement tente d’en restituer le rythme :
comme le fera aussi Horace quelques décennies plus tard). Il en existe, en français, un grand nombre de traductions, fondées sur différents principes : j’essaie dans la mienne, sans suivre le schéma rythmique du latin (11 11 11 5), auquel je préfère le plus classique 8 8 8 6, d’instaurer une harmonie fondée, sans rimer pour autant, sur le retour régulier de sonorités.
Signalons que la dernière strophe pose, on le sait depuis longtemps, un problème de continuité avec celles qui précèdent (il se peut qu’elle appartienne à un autre ensemble, aujourd’hui perdu), et qu’entre cette dernière strophe et l’avant dernière, s’en intercalait une autre, que nous n’avons plus, que divers auteurs se sont, avec plus ou moins de talent, ingéniés à reconstituer (cf. Fr. Noël, Traduction complète des poésies de Catulle, tome II, Paris, 1805, p. 257 et sq.)

Il est pour moi l’égal les dieux,
Il est, si j’ose, plus qu’un dieu,

Celui qui peut, t’envisageant,
__Te regarder, t’entendre

Doucement rire ‒ quand, pauvret,
Moi je défaille : car à peine
Lesbie, te vois-je, rien de voix
__Ne me demeure en bouche,

Ma langue est lourde, un feu subtil
En moi s’écoule, mes oreilles
Bourdonnent leur bourdon, mes yeux
__Se couvrent de nuit double.

Le bon temps, gare à lui, Catulle !
Par bon temps, tu bondis, exultes :
Le bon temps perdit rois, jadis,
__Et villes florissantes.


Ille mi par esse deo videtur,
ille, si fas est, superare divos,
qui sedens adversus identidem te
____spectat et audit

dulce ridentem, misero quod omnis
eripit sensus mihi: nam simul te,
Lesbia, aspexi, nihil est super mi
____vocis in ore

lingua sed torpet, tenuis sub artus
flamma demanat, sonitu suopte
tintinant aures gemina teguntur
____lumina nocte.

otium, Catulle, tibi molestum est:
otio exsultas nimiumque gestis:
otium et reges prius et beatas
____perdidit urbes.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Giovanni Battista Giraldi (1504-1574) : Les feux de l’amour

cupidon-poussin

Cupidon (Nicolas Poussin)


Supplique à Cupidon

Tu dardes tant de traits, de feux, jeune effronté,
Que terre, pôles, mer, tout brûle, est dévasté.
‒ Ces flèches et ces feux, qui donc te les fournit,
Dont tu dardes mon cœur de jour comme de nuit ?

Endurant tant de feux, tant de flèches, je crois
Que, cruel Cupidon, tu ne rages qu’en moi.
Modère ton ardeur : accrue, sans me toucher,
Ton ire visera… ma cendre et mon bûcher.


Double peine amoureuse

Tes yeux, chère Lesbie, m’embrasent à ce point
Que je brûle sans trêve, hélas, sous leur ardeur !
Mais, tourment de mon cœur, cette tienne rigueur
Fait qu’en pleurs incessants se liquéfie mon sein.
Je me consume en flamme, et fonds en eau pour toi :
Tu me fais donc périr, à toi seule, deux fois.


Combustion amoureuse

Tu me tues de tels traits, me brûles de tels feux,
Quand par ton nom, Lesbie, à peine te connais-je :
Quelles flèches, quels feux, Lesbie, endurerai-je
Si tu tournes vers moi l’astre clair de tes yeux ?
– Je ne serai qu’un feu, qu’un brasier, devenu
De l’homme que j’étais, poussière et vent ténu.


Cum tot tela, Puer, jactes, totque, improbe, flammas,
Igne fretum ut flagres, terra polusque tuo,
Spicula quis tibi tot, quis tot tibi suggerit ignes,
Quot corde in nostro nocte dieque jacis ?

Ipse faces cum tot patiar, tot spicula, credo,
In me unum quod nunc saeve Cupido furis.
Parcius ure, precor. Nam si produxeris iras,
Non me, sed cineres, et mea busta petes.


Sic me blanda tui succendunt, Lesbia, ocelli,
Ut miser ardenti concremer usque face.
Tot rursus rigor iste tuus sub pectore luctus,
Cit mihi, ut assiduas cor fluat in lacrimas.
Sic flamma per te exuror, sic solvor in undas,
Sic geminae sola es tu mihi causa necis.


Si tot me jaculis figis, totque ignibus uris,
Nomine vix solo Lesbia nota mihi :
Quos ignes patiar, quae spicula, Lesbia, si in me
Convertas oculos, sidera clara, tuos,
Ignis ero totus, totus comburar, eroque
Qui modo vir fueram, pulvis et aura levis.

(in Cynthii Ioannis Baptistae Gyraldi Ferrariensis Poematia, 1544, p. 161)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Nicolò D’Arco (1479-1546) pasticheur burlesque de Catulle

Comme beaucoup de ses contemporains,
Nicolò D'Arco a lu Catulle.
Ses écrits en témoignent,
comme cette Fête de la saint-Martin,
dans laquelle il pastiche sur un ton burlesque 
un des poèmes les plus connus de son modèle.
  • Texte de D’Arco :

C’est la saint-Martin : adieu, les mordants
Tracas ! Mon garçon, apporte des cruches
En nombre, d’abord ; et puis de grands verres ;
Apporte un cuveau, que de vin d’ivresse
Nous humections tous, ivres, notre tête !
Sers-nous, par Bacchus ! du vin de garnache* :
De canons, pour moi : mille, puis deux cents ;
Un plein, pour Cotta, pichet de falerne.
Verse cent canons, puis cent à la suite ;
Cent autres encore, et deux cents, puis mille :
Ayant beaucoup bu, bu plus que beaucoup,
Plus que tout cela, nous irons dormir.
– Mais toi, mon garçon, rappelle-toi bien
De ne piper mot : car nous envierait
Quiconque saurait que nous avons bu
Combien de falerne ! et deux cents canons,
Mille fois deux cents ! canons de garnache* !

*: Il s’agit selon toute vraisemblance de vin de la région de Vernazza, en Ligurie. 
  • Texte de Catulle (dans ma traduction) :

Vivons, ma Lesbie, vivons et aimons :
Et quelque sourcil qu’un grave barbon
Fronce devant nous, battons-en nous l’œil !
Tout soleil renaît au nocturne deuil :
Mais quand ont péri nos lumières brèves
Il nous faut dormir la grand-nuit sans trêve.

Je veux de baisers des mille et des cents,
Puis encore mille et encore cent
Puis mille de suite et puis encor cent.
Alors ces baisers, ces mille et ces mille,
Brouillons-en le tout, perdons-en le fil :
Un méchant pourrait un sort nous jeter
S’il savait le tout de tous nos baisers.


  • Texte de D’Arco :

Martinalia sunt : valete, curae
mordaces ! Puer, huc cados frequentes
inger, dein cyathos capaciores ;
huc affer pateram, ebriosum ut omnes
tingamus caput ebrio Liaeo.
Fer Vernatiolum Thyonianum :
mero millia vasa, mi ducenta ;
cottae plena diota sit Falerno ;
da centum altera vasa, deinde centum ;
da centum altera : da ducenta, mille,
ut quum multa biberimus superque
potaverimus illa, dormiamus.
Tu verum interea, puer, memento
nulli dicere, ne invidere possit
quisquam quum sciat amphoras Falerni
et Vernatioli ducenta vasa
et potasse ducenties ducenta.

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762] p. 205)

  • Texte de Catulle :

Vivamus mea Lesbia, atque amemus,
rumoresque senum severiorum
omnes unius aestimemus assis!
soles occidere et redire possunt:
nobis cum semel occidit brevis lux,
nox est perpetua una dormienda.
da mi basia mille, deinde centum,
dein mille altera, dein secunda centum,
deinde usque altera mille, deinde centum.
dein, cum milia multa fecerimus,
conturbabimus illa, ne sciamus,
aut ne quis malus invidere possit,
cum tantum sciat esse basiorum.


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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