Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La Pommeraie / Der Apfelgarten

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Borgeby-Gård

Viens tout de suite après le coucher de soleil,
regarde la pelouse au vert du crépuscule ;
n’est-ce pas comme si de longtemps nous l’avions
en nous accumulé et l’avions ménagé,

afin que, le tirant de sens, de souvenirs,
d’espoirs neufs et de joies à demi oubliées,
mêlé de sombre encore issu de nos tréfonds,
devant nous, nous venions à l’épandre en pensée

sous des arbres pareils aux arbres de Dürer,
et qui portent le poids de cent jours de labeur
dans les fruits débordant de leur emplissement,
utiles, patients, et qui cherchent comment

ce qui monte au-delà de toutes les mesures,
peut s’élever encore et peut être donné,
lorsque docile, on a, tout au long d’une vie,
un unique vouloir, qu’on croît et qu’on se tait.


Borgeby-Gård

Komm gleich nach dem Sonnenuntergange,
sieh das Abendgrün des Rasengrunds;
ist es nicht, als hätten wir es lange
angesammelt und erspart in uns,

um es jetzt aus Fühlen und Erinnern,
neuer Hoffnung, halbvergeßnem Freun,
noch vermischt mit Dunkel aus dem Innern,
in Gedanken vor uns hinzustreun

unter Bäume wie von Dürer, die
das Gewicht von hundert Arbeitstagen
in den überfüllten Früchten tragen,
dienend, voll Geduld, versuchend, wie

das, was alle Maße übersteigt,
noch zu heben ist und hinzugeben,
wenn man willig, durch ein langes Leben
nur das Eine will und wächst und schweigt.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Magnificat / Magnifikat

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Elle gravit, lourde déjà, la côte, presque
sans escompter secours, espérance ou conseil ;
toutefois, lorsque vint la grande femme grosse
gravement, fièrement, au devant de ses pas,
et qui, sans confidence, était de tout instruite,
la voyant, elle fut à l’instant rassurée ;

les pleines femmes se tenaient sur la réserve
jusqu’à ce que parlât la jeune : je me sens
être, de maintenant, ma chère, et pour toujours.
Dans la présomption des riches, Dieu répand
leur resplendissement sans presque y regarder ;
cependant qu’il se cherche une femme avec soin,
qu’il emplit de son temps le plus lointain qui soit.
Qu’il m’ait trouvée ! ah pense donc ; qu’il ait donné
pour moi commandement d’une étoile à une autre ‒.

Magnifie, ô mon âme, et élève aussi haut
que tu peux : le Seigneur.


Sie kam den Hang herauf, schon schwer, fast ohne
an Trost zu glauben, Hoffnung oder Rat;
doch da die hohe tragende Matrone
ihr ernst und stolz entgegentrat
und alles wußte ohne ihr Vertrauen,
da war sie plötzlich an ihr ausgeruht;

vorsichtig hielten sich die vollen Frauen,
bis daß die junge sprach: Mir ist zumut,
als wär ich, Liebe, von nun an für immer.
Gott schüttet in der Reichen Eitelkeit
fast ohne hinzusehen ihren Schimmer;
doch sorgsam sucht er sich ein Frauenzimmer
und füllt sie an mit seiner fernsten Zeit.
Daß er mich fand. Bedenk nur; und Befehle
um meinetwillen gab von Stern zu Stern -.

Verherrliche und hebe, meine Seele,
so hoch du kannst: den Herrn.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Marie l’égyptienne / Die ägyptische Maria

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Depuis que chaude encor de son lit de roulure
traversant autrefois le Jourdain, charitable
comme une tombe et d’une force sans partage,
elle abreuvait de son cœur pur l’éternité,

son prime dévouement s’était développé
sans qu’on pût l’empêcher jusqu’à telle grandeur
qu’elle gisait enfin, comme éternellement
tout être est nu, pareille à l’ivoire jauni,

dans la pelure de sa sèche chevelure.
Et un lion tournait autour d’elle ; et un vieux
l’appelant lui fit signe afin qu’il vînt l’aider :

(ainsi tous deux creusèrent-ils.)

Et le vieux inclina la morte.
Et le lion, en porte-écu,
s’assit près d’elle et tint la pierre.


Seit sie damals, bettheiß, als die Hure
übern Jordan floh und, wie ein Grab
gebend, stark und unvermischt das pure
Herz der Ewigkeit zu trinken gab,

wuchs ihr frühes Hingegebensein
unaufhaltsam an zu solcher Größe,
daß sie endlich, wie die ewige Blöße
Aller, aus vergilbtem Elfenbein

dalag in der dürren Haare Schelfe.

Und ein Löwe kreiste; und ein Alter
rief ihn winkend an, daß er ihm helfe:

(und so gruben sie zu zwein.)

Und der Alte neigte sie hinein.
Und der Löwe, wie ein Wappenhalter,
saß dabei und hielt den Stein.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le Stylite / Der Stylit

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Il était submergé par des foules
qu’il devait élire et condamner ;
devinant son erreur, se tirant
du relent de la foule, à mains lentes
il gravit le fût d’une colonne

qui, toujours debout, ne portait rien,
et commença, seul sur sa sellette,
à comparer ses faiblesses propres 
avec la louange du Seigneur ;

cela sans arrêt : il comparait
cependant que l’Autre enflait toujours ;
bergers, laboureurs, gens de bateaux,
le voyaient petit, hors de lui-même,

parler et parler à tous les cieux,
cerné par la pluie ou la lumière ;
et ses cris de fondre sur chacun
comme à leur visage il eût crié.
Lui ne voyait pas, pourtant, qu’au fil

du temps l’affluence ne cessait
à ses pieds de croître en presse et flux ;
et l’éclat des princes ne montait
‒ tant il s’en fallait ‒ à sa hauteur.

Mais lorsque là-haut, condamné presque,
lui qu’excoriait leur résistance,
seul avec ses cris de désespoir
il hochait chaque jour les démons :
sur le premier rang de l’assistance
tombaient, lents, lourds, gourds, de ses blessures,
de gros vers dans les couronnes bées
qui proliféraient dans le velours.


Völker schlugen über ihm zusammen,
die er küren durfte und verdammen;
und erratend, daß er sich verlor,
klomm er aus dem Volksgeruch mit klammen
Händen einen Säulen schaft empor,

der noch immer stieg und nichts mehr hob,
und begann, allein auf seiner Fläche,
ganz von vorne seine eigne Schwäche
zu vergleichen mit des Herren Lob;

und da war kein Ende: er verglich;
und der Andre wurde immer grösser.
Und die Hirten, Ackerbauer, Flösser
sahn ihn klein und ausser sich

immer mit dem ganzen Himmel reden,
eingeregnet manchmal, manchmal licht;
und sein Heulen stürzte sich auf jeden,
so als heulte er ihm ins Gesicht.
Doch er sah seit Jahren nicht,

wie der Menge Drängen und Verlauf
unten unaufhörlich sich ergänzte,
und das Blanke an den Fürsten glänzte
lange nicht so hoch hinauf.

Aber wenn er oben, fast verdammt
und von ihrem Widerstand zerschunden,
einsam mit verzweifeltem Geschreie
schüttelte die täglichen Dämonen:
fielen langsam auf die erste Reihe
schwer und ungeschickt aus seinen Wunden
grosse Würmer in die offnen Kronen
und vermehrten sich im Samt

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La Tentation / Die Versuchung

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Non, cela n’aidait pas, de se frapper la chair
concupiscente à coups cuisants de discipline ;
tous ses sens étaient gros et lançaient à la ronde,
____parmi la braille du travail,

des visages d’enfants mis au monde avant terme,
torves, et qui louchaient, qui rampaient, qui volaient,
et des néants, contre lui seul coalisés,
avides et méchants, qui se jouaient de lui.

Et voici que ses sens avaient des rejetons ;
car la canaille était terrible dans la nuit
et toujours plus tigrée, augmentant sa palette,
s’agitait en tous sens et se multipliait.

De toute cette foule il se fit un breuvage :
ses mains ne saisissaient rien d’autre que des anses
et l’ombre ainsi s’ouvrait que font des cuisses chaudes
et qui dans leur éveil attendent une étreinte.

C’est alors qu’il cria pour l’ange, qu’il cria :
et l’ange s’avança dans toute la lumière
____et il fut là qui repoussa
de nouveau dans le saint les apparitions

pour que ce fût en lui qu’avec diables et bêtes
comme depuis toujours il poursuivît la lutte
et qu’il distillât Dieu, qui n’était guère pur,
de ce qui fermentait au fond de ses entrailles.


Nein, es half nicht, daß er sich die scharfen
Stacheln einhieb in das geile Fleisch;
alle seine trächtigen Sinne warfen
unter kreißendem Gekreisch

Frühgeburten schiefe, hingeschielte
kriechende und fliegende Gesichte,
Nichte, deren nur auf ihn erpichte
Bosheit sich verband und mit ihm spielte.

Und schon hatten seine Sinne Enkel;
denn das Pack war fruchtbar in der Nacht
und in immer bunterem Gesprenkel
hingehudelt und verhundertfacht.

Aus dem Ganzen ward ein Trank gemacht:
seine Hände griffen lauter Henkel,
und der Schatten schob sich auf wie Schenkel
warm und zu Umarmungen erwacht -.

Und da schrie er nach dem Engel, schrie:
Und der Engel kam in seinem Schein
und war da: und jagte sie
wieder in den Heiligen hinein,

daß er mit Geteufel und Getier
in sich weiterringe wie seit Jahren
und sich Gott, den lange noch nicht klaren,
innen aus dem Jäsen destillier.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le Jugement dernier / Das jüngste Gericht

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Effrayés d’un effroi qu’ils n’ont jamais connu,
en désordre, percés souvent de trous, branlants,
ils vont à croupetons dans l’ocre disloquée
de leur arpent, rétifs à rejeter leur drap

auquel ils ont voué toute une affection.
Mais voici tout-à-coup que des anges s’avancent
pour instiller de l’huile en leurs rouages secs
et pour à chacun d’eux, dans le creux de l’aisselle,

déposer la teneur de ce que, dans leur vie
bruyante de jadis, ils n’ont point profané ;
car il s’y trouve encore un peu d’une chaleur,

et la main du Seigneur ne s’enfroidira pas
là-haut, les agrippant tout doux des deux côtés
afin que d’éprouver s’ils ont quelque valeur.


So erschrocken, wie sie nie erschraken
ohne Ordnung, oft durchlocht und locker,
hocken sie in dem geborstnen Ocker
ihres Ackers, nicht von ihren Laken

abzubringen, die sie liebgewannen.
Aber Engel kommen an, um Öle
einzuträufeln in die trocknen Pfannen
und um jedem in die Achselhöhle

das zu legen, was er in dem Lärme
damals seines Lebens nicht entweihte;
denn dort hat es noch ein wenig Wärme,

dass es nicht des Herren Hand erkälte
oben, wenn er es aus jeder Seite
leise greift, zu fühlen, ob es gälte.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : David chante devant Saül / David singt vor Saul

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1

Entends-tu, ô mon roi, comment mon jeu de cordes
Décoche des lointains par où nous nous mouvons ;
Il vient à notre encontre une mêlée d’étoiles,
Et sans fin nous tombons à l’instar d’une pluie,
Et le monde est en fleur où cette pluie tomba.

Les filles sont en fleurs, qu’autrefois tu connus,
Qui femmes désormais sont là qui me séduisent ;
Le parfum de la vierge est par toi perceptible,
Et les jeunes garçons se tiennent attentifs,
Minces et respirants, à des portes muettes.

Que ne puis-je, chantant, te rendre tout cela !
Mais voici qu’enivrée, ma mélodie chancelle.
Tes nuits, mon roi, tes nuits ‒
Et qu’en avaient-ils donc, qu’affaiblissait ton œuvre,
Ô qu’en avaient-ils donc, tous ces corps, de beauté !

Ce dont tu te souviens, je crois l’accompagner,
Tel est mon sentiment. Oui mais, sur quelles cordes
Saisirais-je pour toi leur sombre envie plaintive ?

2

Ô mon roi, toi qui eus tout cela tout ensemble,
Toi qui, m’accompagnant d’une pure existence,
M’engloutis sous ta force et m’engloutis dans l’ombre,
Lève-toi de ton trône, approche-toi et brise
La harpe dont je joue, et que tant tu épuises.

On la peut comparer à un arbre qui meurt :
Traversant la ramure où du fruit t’était dû,
Scrute une profondeur à présent, comme issue
D’une venue de jours que je connais à peine.

Cesse de me laisser dormir près de la harpe :
Regarde cette main, c’est celle d’un enfant :
Crois-tu donc, ô mon roi, qu’elle ne puisse encore
Y égrener pour toi les octaves d’un corps ?

3

Tu te caches, mon roi, dans des endroits obscurs
Quand bien même te tiens-je encore en mon pouvoir.
Vois, tenace est mon chant qui ne s’est point rompu,
L’espace à notre entour est gagné par le froid.
Mon cœur, cet orphelin, et le tien qui s’embrouille
Sont tous les deux pendus aux nuées de ton ire,
Ils se mordent l’un l’autre en leur acharnement
Et s’agriffent ensemble à ne former plus qu’un.

Ressens-tu désormais notre métamorphose ?
Ô mon roi, ô mon roi, le poids se fait esprit,
Que si nous nous tenons seulement l’un à l’autre,
Toi, mon roi, au jeune homme, et moi-même au vieillard,
Nous ressemblerons presque à un astre qui gire.


1

König, hörst du, wie mein Saitenspiel
Fernen wirft, durch die wir uns bewegen:
Sterne treiben uns verwirrt entgegen,
und wir fallen endlich wie ein Regen,
und es blüht, wo dieser Regen fiel.

Mädchen blühen, die du noch erkannt,
die jetzt Frauen sind und mich verführen;
den Geruch der Jungfraun kannst du spüren,
und die Knaben stehen, angespannt
schlank und atmend, an verschwiegnen Türen.

Daß mein Klang dir alles wiederbrächte.
Aber trunken taumelt mein Getön:
Deine Nächte, König, deine Nächte –,
und wie waren, die dein Schaffen schwächte,
o wie waren alle Leiber schön.

Dein Erinnern glaub ich zu begleiten,
weil ich ahne. Doch auf welchen Saiten
greif ich dir ihr dunkles Lustgestöhn? –

2

König, der du alles dieses hattest
und der du mit lauter Leben mich
überwältigest und überschattest:
komm aus deinem Throne und zerbrich
meine Harfe, die du so ermattest.

Sie ist wie ein abgenommner Baum:
durch die Zweige, die dir Frucht getragen,
schaut jetzt eine Tiefe wie von Tagen
welche kommen –, und ich kenn sie kaum.

Laß mich nicht mehr bei der Harfe schlafen;
sieh dir diese Knabenhand da an:
glaubst du, König, daß sie die Oktaven
eines Leibes noch nicht greifen kann?

3

König, birgst du dich in Finsternissen,
und ich hab dich doch in der Gewalt.
Sieh, mein festes Lied ist nicht gerissen,
und der Raum wird um uns beide kalt.
Mein verwaistes Herz und dein verworrnes
hängen in den Wolken deines Zornes,
wütend ineinander eingebissen
und zu einem einzigen verkrallt.

Fühlst du jetzt, wie wir uns umgestalten?
König, König, das Gewicht wird Geist.
Wenn wir uns nur aneinander halten,
du am Jungen, König, ich am Alten,
sind wir fast wie ein Gestirn das kreist.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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