Julio Cortázar, « Parlez, vous avez trois minutes » / « Hablen, tienen tres minutos », in Salvo el crepúsculo (1984)

M’en revenant de promenade
où j’ai cueilli une petite fleur pour te tenir entre mes doigts l’espace d’un instant
et bu une bouteille de beaujolais pour descendre dans le puits
où dansait un ours-lune,
dans la pénombre blonde de la lampe j’accroche ma peau
et je sais que je serai tout seul
dans la ville la plus peuplée du monde.

Pardonne-moi l’hystérie de cet inventaire, entre rat qui se débine et plaintive morphine,
mais il fait froid, la pluie tombe sur ma tasse de café,
et sur chaque demi-lune l’humidité lustre ses pattelettes d’éponge.

Surtout sachant
que je m’acharne à penser à toi, comme une machine aveugle,
comme le chiffre qui répète interminable le gong de la fièvre
ou le fou qui héberge entre ses paumes la colombe et la caresse
sans discontinuer
jusqu’à mêler doigts et plumes en une unique mie de tendresse.

Tu comprendras, j’en suis certain, ce qui m’arrive,
la façon dont je te devine de loin dans ta ville,
t’en revenant de promenade où peut-être as-tu cueilli
la même petite fleur, herborisant un peu,
un peu parce qu’ici,
parce qu’il est impératif
que nous ne soyons pas si seuls, que nous nous offrions
un pétale, serait-ce même un brin d’herbe, le duvet d’une feuille.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

De vuelta del paseo
donde junté una florecita para tenerte entre mis dedos un momento,
y bebí una botella de Beaujolais, para bajar al pozo
donde bailaba un oso luna,
en la penumbra dorada de la lámpara cuelgo mi piel
y sé que estaré solo en la ciudad
más poblada del mundo.

Excusarás este balance histérico, entre fuga a la rata y queja de morfina,
teniendo en cuenta que hace frío, llueve sobre mi taza de café,
y en cada medialuna la humedad alisa sus patitas de esponja.

Máxime sabiendo
que pienso en ti obstinadamente, como una ciega máquina,
como la cifra que repite interminable el gongo de la fiebre,
o el loco que cobija su paloma en la mano, acariciándola
hora a hora
hasta mezclar los dedos y las plumas en una sola miga de ternura.

Creo que sospecharás esto que ocurre,
como yo te presiento a la distancia en tu ciudad,
volviendo del paseo donde quizá juntaste
la misma florecita, un poco por botánica,
un poco porque aquí,
porque es preciso
que no estemos tan solos, que nos demos
un pétalo, aunque sea un pastito, una pelusa.

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