Gottfried Benn (1886-1956) : Le médecin 1 : La douceur corporelle / Der Arzt 1 : Die süße Leiblichkeit

Qui est Gottfried Benn ?

Elle me colle, la douceur corporelle,
Comme une plaque sur les bords du palais.
Ce qui tremblait de sucs et de chair blette
Autour des os calcaires,
Mitonne avec sueur et lait dans mes narines.
Je sais l’odeur de putains et madones
Après le petit coin et au matin à leur éveil
Et pendant les marées de leur sang –
Et des messieurs viennent me consulter
Dont le sexe est envahi :
La femme pense être fécondée,
Élevée en colline de dieu,
Mais l’homme a sa cicatrice.
Son cerveau braconne sur une steppe de brume
Et sans bruit son sperme tombe.
Je vis devant le corps : et au milieu
Partout les parties honteuses collent. De là le crâne
Qui sent aussi. Je gage : un jour
Iront la fente et le gourdin
Bâiller au ciel sortant du front.


Mir klebt die süße Leiblichkeit
Wie ein Belag am Gaumensaum.
Was je an Saft und mürbem Fleisch
Um Kalkknochen schlotterte,
Dünstet mit Milch und Schweiss in meine Nase.
Ich weiss, wie Huren und Madonnen riechen
Nach einem Gang und morgens beim Erwachen
Und zu Gezeiten ihres Bluts –
Und Herren kommen in mein Sprechzimmer
Denen ist das Geschlecht zugewachsen:
Die Frau denkt, sie wird befruchtet
Und aufgeworfen zu einem Gotteshügel,
Aber der Mann ist vernarbt.
Sein Gehirn wildert über einer Nebelsteppe
Und lautlos fällt sein Samen ein.
Ich lebe vor dem Leib: und in der Mitte
Klebt überall die Scham. Dahin wittert
Der Schädel auch. Ich ahne: einst
Werden die Spalte und der Stoß
Zum Himmel klaffen von der Stirn.

(in Fleisch. Gesammelte Lyrik, 1917)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Gottfried Benn (1886-1956) : Le médecin 2 : Le couronnement de la création / Der Arzt 2 : Die Krone der Schöpfung

Qui est Gottfried Benn ?

Le couronnement de la création, le cochon, l’homme — :
occupez-vous donc d’autres animaux !
À dix-sept ans morpions
allant venant parmi mufles sales,
maladies d’intestins, pensions alimentaires,
pépées et infusoires,
à quarante ans la vessie commence à fuir — :
c’est autour, croyez-vous, de pareils bulbes que la terre a crû
de soleil à la lune — ? C’est quoi donc, vos cris ?
Vous parlez d’âme — C’est quoi, votre âme ?
La vieille conchie nuit après nuit son lit —
le vieux s’oint des cuisses blettes,
et vous tendez de la boustifaille à vautrer dans les tripes,
les astres, croyez-vous, spermeraient de bonheur… ?
Eh ! — d’un boyau refroidissant
la terre a craché haut, comme du feu par d’autres trous,
une muflée de sang — :
ça flageole
en retombant courbé
suffisant parmi les ombres.


Die Krone der Schöpfung, das Schwein, der Mensch —:
geht doch mit anderen Tieren um!
Mit siebzehn Jahren Filzläuse,
zwischen üblen Schnauzen hin und her,
Darmkrankheiten und Alimente,
Weiber und Infusorien,
mit vierzig fängt die Blase an zu laufen —:
meint ihr, um solch Geknolle wuchs die Erde
von Sonne bis zum Mond —? Was kläfft ihr denn?
Ihr sprecht von Seele — Was ist eure Seele?
Verkackt die Greisin Nacht für Nacht ihr Bett —
schmiert sich der Greis die mürben Schenkel zu,
und ihr reicht Fraß, es in den Darm zu lümmeln,
meint ihr, die Sterne samten ab vor Glück…?
Äh! — Aus erkaltendem Gedärm
spie Erde wie aus anderen Löchern Feuer,
eine Schnauze Blut empor —:
das torkelt
den Abwärtsbogen
selbstgefällig in den Schatten.

(in Fleisch. Gesammelte Lyrik, 1917)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Gottfried Benn (1886-1956) : Mère / Mutter

Qui est Gottfried Benn ?

Je te porte à mon front ainsi qu’une blessure
qui ne se ferme pas
ni ne fait toujours mal. Et le cœur
ne s’en épanche pas jusqu’à mourir.
Je suis juste parfois subitement aveugle, un goût
de sang dedans la bouche.


Ich trage dich wie eine Wunde
auf meiner Stirn, die sich nicht schließt.
Sie schmerzt nicht immer. Und es fließt
das Herz sich nicht draus tot.
Nur manchmal plotzlich bin ich blind und spüre
Blut im Munde.

(in Fleisch. Gesammelte Lyrik, 1917)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Gottfried Benn (1886-1956) : Petit aster / Kleine Aster

Qui est Gottfried Benn ?

Bouillon bu, un livreur de bière fut campé sur la table.
Savoir qui lui avait entre les dents fiché
un aster mauve sombre-clair ?
Quand, parti du thorax
et passant sous la peau
avec un long couteau
je lui levai langue et palais,
je lui donnai sans doute un coup, car il glissa
près du cerveau tout près.
Je le lui enfermai dans le creux thoracique
parmi la bourre de copeaux
comme on le recousait.
Bois ton saoul dans ton vase !
Repose en paix,
petit aster !


Ein ersoffener Bierfahrer wurde auf den Tisch gestemmt.
lrgendeiner hatte ihm eine dunkelhelllila Aster
zwischen die Zähne geklemmt.
Als ich von der Brust aus
unter der Haut
mit einem langen Messer
Zunge und Gaumen herausschnitt,
muß ich sie angestoßen haben, denn sie glitt
in das nebenliegende Gehirn.
Ich packte sie ihm in die Brusthöhle
zwischen die Holzwolle,
als man zunähte.
Trinke dich satt in deiner Vase!
Ruhe sanft,
kleine Aster!

(in Fleisch. Gesammelte Lyrik, 1917)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Gottfried Benn (1886-1956) : Cariatide / Karyatide

Qui est Gottfried Benn ?

Retire à ton dos la pierre ! Dévaste
La grotte où tu es esclave ! Fais rage
Dans les champs ouverts ! Fi des chapiteaux –
Vois le Silène ivre : À travers sa barbe,
Tiré de son sang toujours frénétique
Pur inégalé parcouru d’échos,
S’écoule du vin jusqu’en ses parties !

Vomis tout désir d’atlantes : des mains
Séniles, usées, les ont fait trembler
Dans les cieux couverts. Mets à bas les temples
Devant tes genoux combles de langueur
Où la danse appelle !

Distends-toi, éclos en force, ensanglante
Ton souple terrain de larges blessures :
Vénus aux pigeons, vois, se ceint les hanches,
La porte d’amour, en usant de roses –
Vois ce souffle bleu, dernier de l’été,
Passer sur les mers d’asters pour gagner
La côte lointaine aux arbres bruns : point,
Vois, la dernière heure à menteuse joie
De notre midi
Hautement voûté.

NB : On trouve ici (en anglais) d'intéressants commentaires 
sur diverses traductions en anglais de ce même texte.

Entrücke dich dem Stein! Zerbirst
Die Höhle, die dich knechtet! Rausche
Doch in die Flur! Verhöhne die Gesimse-
Sieh: Durch den Bart des trunkenen Silen
Aus seinem ewig überrauschten
Lauten einmaligen durchdröhnten Blut
Träuft Wein in seine Scham!

Bespei die Säulensucht: toderschlagene
Greisige Hände bebten sie
Verhangenen Himmeln zu. Stürze
Die Tempel vor die Sehnsucht deines Knies,
In dem der Tanz begehrt!

Breite dich hin, zerblühe dich, oh, blute
Dein weiches Beet aus großen Wunden hin:
Sieh, Venus mit den Tauben gürtet
Sich Rosen um der Hüften Liebestor-
Sieh dieses Sommers letzten blauen Hauch
Auf Astermeeren an die fernen
Baumbraunen Ufer treiben; tagen
Sieh diese letzte Glücklügenstunde
Unserer Südlichkeit
Hochgewölbt.

(in Fleisch. Gesammelte Lyrik, 1917)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Gottfried Benn (1886-1956) : Belle jeunesse / Schöne Jugend

Qui est Gottfried Benn ?

La bouche d’une fille, après un long séjour dans une roselière,
semblait toute rongée.
Quand on lui ouvrit la poitrine, l’œsophage était criblé de trous.
Au bout du compte on découvrit dans un abri sous le diaphragme
une nichée de jeunes rats.
Une sœurette y gisait morte.
Les autres subsistaient, nourris de foie, de reins,
s’abreuvant de sang chaud, et ils avaient eu là
une belle jeunesse.
Et leur mort vint pareillement belle et rapide :
On les jeta dans de l’eau tous ensemble.
Ah, les petits museaux, qu’est-ce qu’ils ont couiné !


Der Mund eines Mädchens, das lange im Schilf gelegen hatte,
sah so angeknabbert aus.
Als man die Brust aufbrach, war die Speiseröhre so löcherig.
Schließlich in einer Laube unter dem Zwerchfell
fand man ein Nest von jungen Ratten.
Ein kleines Schwesterchen lag tot.
Die andern lebten von Leber und Niere,
tranken das kalte Blut und hatten
hier eine schöne Jugend verlebt.
Und schön und schnell kam auch ihr Tod:
Man warf sie allesamt ins Wasser.
Ach, wie die kleinen Schnauzen quietschten!

(in Morgue, 1912)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Gottfried Benn (1886-1956) : Pépée de nègre / Negerbraut

Qui est Gottfried Benn ?

Lors reposait, gisant sur coussins de sang sombre,
la blonde nuque d’une femme blanche.
Dans ses cheveux le soleil s’empressait,
lui léchait tout le long de ses cuisses luisantes,
à genoux à l’entour de ses seins basanés
pas encore altérés par vices ni grossesse.
Près d’elle un nègre¹, aux yeux, au front déchiquetés
par les coups de sabots d’un cheval, enfonçait
deux orteils de son pied gauche et sale
dans la petite, blanche oreille de la fille.
Qui, reposant, dormait comme au jour de ses noces :
tout au bord du bonheur de son premier amour,
pareillement qu’au seuil d’Ascensions nombreuses
de son jeune sang chaud.
___________________Jusqu’à ce que l’on vînt
enfoncer le couteau dedans sa gorge blanche,
jetant un purpurin tablier de sang mort
tout autour de ses hanches.

¹ : C’est le terme employé par Benn, sans qu’il faille y lire (le poème est écrit vers 1910) un jugement de valeur.

Dann lag auf Kissen dunklen Bluts gebettet
der blonde Nacken einer weißen Frau.
Die Sonne wütete in ihrem Haar
und leckte ihr die hellen Schenkel lang
und kniete um die bräunlicheren Brüste,
noch unentstellt durch Laster und Geburt.
Ein Nigger neben ihr: durch Pferdehufschlag
Augen und Stirn zerfetzt. Der bohrte
zwei Zehen seines schmutzigen linken Fußes
ins Innere ihres kleinen weißen Ohrs.
Sie aber lag und schlief wie eine Braut:
am Saume ihres Glücks der ersten Liebe
und wie vorm Aufbruch vieler Himmelfahrten
des jungen warmen Blutes.
____________________Bis man ihr
das Messer in die weiße Kehle senkte
und einen Purpurschurz aus totem Blut
ihr um die Hüften warf.

(in Morgue, 1912)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Gottfried Benn (1886-1956) : Requiem

Qui est Gottfried Benn ?

Sur chaque table : deux. Des mortes et des morts,
en croix. Proches et nus, sans rien qui les opprime.
Crâne béant. Thorax écartelé. Les corps
enfantent désormais leur occurrence ultime.

Chacun trois pleins baquets : des couilles au cerveau.
Et le temple de Dieu et l’étable du diable
thorax contre thorax désormais dans un seau
raillent le Golgotha, les ancêtres peccables.

Le reste gît dans des cercueils. Purs nouveau-nés :
jambes d’homme, thorax d’enfants, tifs de rombière.
Ceux d’un couple je vis, des baiseurs acharnés,
c’était là, qu’on eût cru sorti d’un corps de mère.


Auf jedem Tisch zwei. Männer und Weiber
kreuzweis. Nah, nackt, und dennoch ohne Qual.
Den Schädel auf. Die Brust entzwei. Die Leiber
gebären nun ihr allerletztes Mal.

Jeder drei Näpfe voll: von Hirn bis Hoden.
Und Gottes Tempel und des Teufels Stall
nun Brust an Brust auf eines Kübels Boden
begrinsen Golgatha und Sündenfall.

Der Rest in Särge. Lauter Neugeburten:
Mannsbeine, Kinderbrust und Haar vom Weib.
Ich sah von zweien, die dereinst sich hurten,
lag es da, wie aus einem Mutterleib.

(in Morgue, 1912)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Gottfried Benn (1886-1956) : Chansons / Gesänge

Qui est Gottfried Benn ?

I

Ô que ne sommes-nous nos vieux, nos vieux ancêtres.
Dans un chaud marécage : une glaire en grumeau.
Alors vivre et mourir, féconder, faire naître,
Sortiraient en glissant de nos muettes eaux.

N’être que feuille d’algue ou dune qui cumule,
Ce que le vent modèle avec du poids dessous.
Aile de cormoran, tête de libellule,
Déjà seraient abus, trop grand tourment pour nous.

II

Méritent le mépris les amants, les moqueurs,
Et le doute et le spleen, et celui qui espère.
Nous sommes dieux d’infections et de douleurs,
Et nous pensons à Dieu, c’est là notre ordinaire.

La crique douce. Obscurs, les rêves des forêts.
L’étoile lourde, grosse fleur de neige en boule.
La panthère : ses bonds dans les arbres, discrets.
Tout est rive. Éternel est l’appel de la houle –


I

O daß wir unsere Ururahnen wären.
Ein Klümpchen Schleim in einem warmen Moor.
Leben und Tod, Befruchten und Gebären
glitte aus unseren stummen Säften vor.

Ein Algenblatt oder ein Dünenhügel,
vom Wind Geformtes und nach unten schwer.
Schon ein Libellenkopf, ein Möwenflügel
wäre zu weit und litte schon zu sehr.

II

Verächtlich sind die Liebenden, die Spötter,
alles Verzweifeln, Sehnsucht, und wer hofft.
Wir sind so schmerzliche durchseuchte Götter
und dennoch denken wir des Gottes oft.

Die weiche Bucht. Die dunklen Wälderträume.
Die Sterne, schneeballblütengroß und schwer.
Die Panther springen lautlos durch die Bäume.
Alles ist Ufer. Ewig ruft das Meer –

(in Fleisch. Gesammelte Lyrik, 1917)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Yvan Goll (1891-1950) : L’homme à la barrière / Der Mann an der Barriere

Qui est Ivan Goll ?

Cet homme se tenait à la barrière, ah, si abandonné,
Faisant profondément patience sous son ciel !
Derrière lui, toutes les routes, tout midi :
Tout qui devait attendre le passage de mon train, le train de la mélancolie !
Ah, comme si le monde entier n’était qu’à mon service, ne faisait que m’attendre avec humilité.
Comme si j’étais l’empereur, une tempête ou un destin,
Grondant et ordonnant : personne pour oser ne fût-ce que sourire ! Que sourire !
Mais cet homme (il tenait en ses mains quelque chose de rouge)
Me vit décroître en m’éloignant dans l’horizon profond, en m’éloignant sans fin,
L’ami à jamais inconnu ! Ce fut comme s’il levait la main,
Qu’il me lançât son cœur sanglant à la va-vite.


Jener Mann an der Barriere stand, ach so verlassen,
Tief geduldig unter seinem Himmel!
Alle Straßen hinter ihm, der ganze Mittag:
Alles mußte warten, bis mein Zug vorbei, der Zug der Sehnsucht!
Ach, als wär die ganze Welt, nur mir zu dienen, mir in Demut aufzuwarten.
Als ob ich der Kaiser wär, ein Sturm, ein Schicksal,
Brausend und befehlend; wagte keiner, nur zu lächeln! Nur zu lächeln!
Aber jener Mann (mit einem roten Ding in Händen)
Sah mich schwinden hin in tiefe Horizonte, hin unendlich,
Ewig unbekannter Freund! Da war’s, als höbe er die Hand,
Als würf er mir sein blutend Herz schnell nach.

(in Verkündigung : Anthologie jünger Lyrik, 1921)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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