Quatrains du temps du coronavirus


45. Les pénuries :

— Paraît qu’on va manquer, LEM, de préservatifs…
— Allons donc, il suffit d’être imaginatif,
Avec un peu d’argile, on se fabrique à l’aise
(Et un tour de potier) une capote en glaise.


44. Le jogging :

— Le jogging au-dehors n’est plus qu’un souvenir :
Vous faites comment, LEM, pour vous entretenir ?
— Je cours en rond dans le salon de ma tanière :
Même qu’à force, au sol, j’ai creusé une ornière.


43. Sauvegarde des petits métiers :

Pour sauver les dealers dans le Quatre-vingt-treize
Qui, sans sniffeurs de speed, n’ont plus un poil de pèze,
L’actuel gouvernement demande (après audit)
Aux bobos confinés de se remettre au shit.


42. Injonctions ministérielles :

— Le ministre enjoint, LEM, de manger du poisson
Pour aider les pêcheurs… — Aidons-les sans façon !
Langoustes et homards ! En goinfres bénévoles,
Bouffons, si c’est gratuit, turbots, cabillauds, soles !


41. Découvertes archéologiques :

Fouillant à Pompéi, on trouva maints rouleaux
Que l’on a pris d’abord pour des livres antiques.
La crise que l’on vit montre avec à-propos
Qu’il s’agissait en fait de papier hygiénique.


40. Téléconsultation :

— Depuis qu’on est reclus, j’ai des « r » plein la bouche,
Docteur, je vais pour dire un mot et patatras !
J’en dis un autre… — Exemple ? — Eh ben « Gars » devient « Gras »…
— Ça, c’est votre cholestérol qui s’effarouche…


39. Question de géographie :

— Vous êtes confiné, LEM, peinard, à Menton ?
— Voui, à Double… et pas que : tant qu’à faire, à Bougie,
Car il n’y avait plus… — Bougie, en Algérie ?
— (Voui)… de place à Bajoues, même avec du piston.


38. Drame de la myopie :

— Vous avez appelé SOS Amitié ?
— Mal vu le numéro ; j’ai lu : « SAUCE À moitié ».
Alors, considérant ce temps qui nous affame,
J’ai cru qu’ils expliquaient comment manger sa femme.


37. Aménagement des lieux :

— Vous faites des travaux dans votre appartement ?
— Oui, je fais élargir la porte de l’entrée :
Ce sera plus facile, après confinement,
D’en sortir, gros et gras, la taille sinistrée.


36. Système D :

— De masque, on n’a pas, LEM… En êtes-vous furax ?
— Non pas : j’ai activé ma psyché féminine :
Quand je sors je me mets pour blinder mes narines
Contre les postillons dans chacune un Tampax.


35. Chômage technique :

— Paraît qu’à Saint-Denis comme au Bois de Boulogne,
Le tapin meurt de faim par manque de besogne.
— Allons, mourir de faim quand on fait le poireau,
Et qu’on peut tous les jours bouffer du maquereau !


34. Danger de la polysémie :

 — Et donc, vous allez, LEM, cueillir la gariguette ?
— Oui, rien d’extravagant ni même de nouveau,
J’aime depuis toujours les tripes, l’andouillette…
— M’enfin, LEM, ce n’est pas de la fraise de veau !


33. Mode nostalgique :

Nous étions rois jusqu’à mi-mars encore : on a,
En nous ordonnançant de rester en chaumières,
Troqué notre couronne et nos virées princières
Contre un vilain virus appelé corona.


32. « Où tous les vins coulaient« 

Jusque vers les années soixante-dix, on a
Liché du Postillon. « Pas certain que la marque
De ce jaja popu », me fais-je la remarque,
« Eût eu pareil succès du temps du corona. »


31. Jamais content :

— Vous pleurnichez, LEM : mais même confiné
Vous bouffez du rumsteck, lichez des eaux-de-vie,
Un vrai Sardanapale ! — Oui, mais j’aurais envie
De me mettre au régime et d’eau du robinet…


30. Fins passe-temps :

— Ça fait plaisir de voir, LEM, que ça vous amuse
De jouer aux Lego ! Vous faites un bateau ?
Ah non ? Quoi donc alors ? Vous dites ? Un radeau ?
Ah, et précisément : celui de la Méduse ?


29. Substitut du pangolin :

— La soupe au pangolin, c’est très aphrodisiaque,
On a le zizi dur, commac, long comme un bras.
— Je vais te dire un truc : pour te filer la niaque,
Dans ta soupe aux poireaux, mets plutôt du viagra.


28. Statistiques :

— Dix-sept pour cent partis dans l’Orne, les Deux-Sèvres !
— Qui ça ? — Les Parisiens, grands dénigreurs de ploucs.
Eux qu’embêtaient les coqs et qu’asphyxiaient les boucs,
Ils vous embrasseraient un cochon sur les lèvres.


27. Le chouineur :

— Dire qu’en temps normal, je ne ferais rien d’autre
Que ce que je fais là : je glande, je me vautre…
— Pourquoi vous plaindre, alors ? — Ben c’est là que j’ai mal :
Je ferais tout pareil mais ce serait normal.


26. Conseils gouvernementaux :

Macron : « Tirez profit de ce confinement :
Lisez, développez votre esprit de finesse !
— Mais ceux qui sont couillons, mais le bourrin, l’ânesse ?
— Rien ne leur interdit d’être cons, finement ! »


25. Typographie du temps du coronavirus :

— Confiné, vous avez, LEM, bigrement forci !
— Je fais de la muscu, c’est ça qui fait l’Hercule.
— Bof, pour un écrivain… — Ben quoi, c’est comme si
Reclus, je me changeais en lettre MAJUSCULE.


24. La maigre soupe du soir :

— Il nous faudrait, tu vois, les fées de Cendrillon
— Hum ? — Oui, si dans le conte avec une citrouille
Elles font un carrosse : avec notre bouillon
Elles pourraient nous faire un bon kilo d’andouille.


23. La disette menace :

— Adieu, coqs au vin, steaks, plus rien dans le buffet :
La viande se fait rare en ces temps de carence…
— Voui… Reste bien le chat, mais comment le bouffer ?
C’est lui qui sur Facebook assure notre audience.


22. Explication de la métamorphose :

Il suffit d’enlever « ng » à « Pangolin »
Et d’y adjoindre un « s » : pour peu que l’on mélange,
Comme avec un « losange » on fait une « Solange »,
Avec un « Pangolin », on fait du « Sopalin ».


21. Confit-nement :

Confits-nés, nous mangeons bien plus de que raison,
Buvons comme des trous, restons à la maison ;
Et rêvons de passer, quand l’ennui nous oppresse,
Des vacances dodues près de la mer, en Graisse.


20. Les tenues du temps de confinement :

Sortant, ma femme et moi, nous dérouiller un chouille :
Loi de confinement suivie avec rigueur.
Tout ce qu’on a croisé, c’est un homme-grenouille,
Comprenant après coup que c’était un joggeur.


19. Sports d’appartement :

— Quel sport faites-vous, LEM, en temps de pandémie
Pour vous entretenir jambons, croupion, giron ?
— J’ai un rameur d’appart’ et muscle ma momie
En pratiquant dessus le coron’aviron.


18. La traversée de Paris au temps du coronavirus :

Bientôt les restrictions : pain noir, rutabagas,
On souffrira de faim, se tordra de colique,
Tandis que par les rues iront de nuit deux gars
Portant des sacs emplis de papier hygiénique.


17. Phèdre au temps du coronavirus :

— « Je pars, cher Théramène, et quitte le séjour »…
— Ça va être coton, mais essayez toujours,
Foncez chez Amazon, déguisez-vous en livre
Ou en autocuiseur : il paraît qu’on les livre.


16. Promener son animal :

— D’où vient ce labrador que vous promenez, LEM ?
— Je viens de l’acheter. Je me sortais moi-même
Jusqu’à pas plus qu’hier quand les agents m’ont dit
Que sortir les blaireaux venait d’être interdit.


15. Propos d’ivrognes :

— Gaspiller tant d’alcool… Ça me met hors de moi…
Pour se laver les mains… Ça frise l’ineptie !
— Moi, j’ai trouvé le truc : après l’antisepsie
Au gel hydromachin, je me lèche les doigts.


14. L’insecticide idéal :

— Par ces temps de misère, il n’y a plus, ô joie !
Un seul moustique ici, tous ont fichu le camp.
— À cause du virus ? — Oui, indirectement :
Confinés, on boit plus, ça leur fait mal au foie.


13. L’école des femmes :

— Agnès le dit tout net : « C’est une mascarade,
On n’aurait jamais dû faire ci, faire ça. »
— De Molière, l’Agnès ? — Non : celle qui laissa
Les médecins sans test, les soignants masque en rade.


12. Le sport au temps du coronavirus :

Pour avoir fait le tour du pâté de maisons
Nous pouvons dénoncer l’énorme tromperie :
Les mots, dans le quartier, ne sont qu’illusions,
S’il y a du pâté, c’est sans charcuterie.


11. Géographie virale :

— Nous allons tous mourir, tomber comme des mouches,
Comme des pangolins et d’autres bêtes louches !
— Elle est, c’est vrai, la mort, forte pour déboiser
Depuis le corona, y a pas à chinoiser !


10. Sumos en devenir :

Comme au supermarché c’était la bousculade
Pour PQ, sopalin, céleri rémoulade,
Mais pas l’huile, on me dit : « Confinés qu’on sera,
Sans sport, c’est inutile : on aura des corps gras. »


9. Biblique :

Pilate, quand il dit qu’il s’en « lave les mains »,
J’ai comme l’impression qu’il pense aux lendemains :
Et que dans ses placards il redoute et regrette
De n’avoir pas assez de papier de toilette.


8. Question de préférence :

Vrai : la gastronomie est chez moi truc inné,
Même en ce temps de crise âprement mortifère :
Et mon amour de l’Homme est tel que je préfère
Le canard né confit au connard confiné.


7. Pâtisserie prophylactique :

Le président a dit hier au soir au vingt heures
Qu’il nous faudra longtemps rester en nos demeures
« Car nous devons dans Ladurée nous protéger. »
Contre le corona : macarons à manger ?


6. Du bon usage du papier hygiénique :

Si jamais le virus te rendait transparent
Ainsi qu’est aux beaux jours l’eau pure du torrent,
Fais avec ton PQ comme l’Homme invisible :
T’en rubanant le corps, tu seras perceptible.


5. Mesures prophylactiques :

Gel hydroalcoolique : un pastis, sinon rien,
Passé au congélo, pour se laver les mains ;
Pour masque : un bob Ricard posé sur la narine
(Évitez « Petit jaune », à cause de la Chine).


4. De la nécessité d’une bonne prononciation :

Comme cet Espagnol nous criait « pandémie »,
Nous pensâmes devoir préparer des sandwiches :
Aussitôt d’apporter le bocal à corniches,
L’un tranchant le jambon, l’autre le pain de mie.


3. Synonymie prêtant à confusion :

Comme nous déjeunions au Virus couronné,
On nous dit de partir, qu’on était confinés.
— Vrai qu’on est à l’étroit, que j’dis à la taulière,
Allons flâner dehors avec la fourmilière.


2. Papier toilette, leur obsession :

— Mais autant de PQ… ! Que comptez-vous en faire ?
— Je crains de m’ennuyer, confiné… — Quoi, l’ennui ?
— C’est pour rester poli. Je vous aurais bien dit
« Je crains de m’emmerder », mais c’était trop vulgaire.


1. Provisions de bouche :

Comme il restait du porc à notre hypermarché
À défaut de PQ, nous prîmes des saucisses :
L’usage est différent, mais le cochon haché
Vaut mieux que du Lotus pour le bouffer en Suisses.


Ces petits textes sans importance relèvent néanmoins du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom de leur auteur (Lionel-Édouard Martin) soit clairement indiqué.

Giulio Roscio (1550-1591) : Reflets sur l’eau d’une fontaine

Qui est Giulio Roscio ?

Ici repose au sûr, près de chutes chantantes,
La nymphe de ces lieux sous de souples rameaux.
Un roc saille, luisant, des cristallines eaux,
La vasque resplendit de nuances changeantes.
La source s’enrichit grandement du riant,
Charmant reflet que fait sur l’onde la déesse.
Un berger ébahi les contemple en détresse,
Oubliant d’apaiser sa soif dans le courant :
Tant ce cave reflet l’émeut, tant le fascine
Taillée en marbre dur, la figure divine.


NB1 : Je ne peux guère, sur Internet, renvoyer à une biographie de Giulio Roscio : je m’en tiendrai à ce que dit de lui Charles Nodier, qui le qualifie de « bon critique, élégant prosateur, et poète distingué ».
NB2 : Le thème de la fontaine est très fréquent en poésie néo-latine : une recherche sur ce blog en fera trouver de nombreuses occurrences. Celui du reflet ne l’est pas moins en poésie d’inspiration baroque (cf. ce qu’en dit Jean Rousset).

Hic molli indulgens tamno secura quiescit
__Nympha loci ad murmur dulce cadentis aquae.
Eminet in uitreo pellucens amne lapillus,
__Et concha e uario tincta colore micat.
Additur et fonti decus ingens : ipsa sub undis
__Pulchrior arridens reddit imago Deam.
Hic amens, stupidusque haerens miratur utramque
__Oblitus pastor fonte leuare sitim.
Tantum forma mouet uana sub imagine; tantum
__Excisa in duro marmore Diua potest.

(in Lusus pastorales)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Ortensio Moro (1634-1725) : Demande de vin de Tokay à l’empereur Charles VI

Qui est Ortensio Moro ?


Je propose ici deux versions de deux épigrammes néolatines enchaînées : une versifiée et rimée, l’autre en prose cernant de plus près les textes originaux ; et rappelle que le vin a été, de toute antiquité jusqu’à récente épqoue, considéré comme une médication (en témoigne, parmi d’autres, ce poème de Marcantonio Flaminio).

« Du tokay pour guérir » : telle est mon ordonnance,
Mais du vin de ce prix transit mon indigence :
Ah ! Comme l’eau de source est un don d’Apollon,
Puisse le doux breuvage être, Charles, ton don.
Je ne veux ni bijou, ni or, ni titre ou terre :
Pour un vieil estomac que du vin salutaire.
Protège, heureux vainqueur, les vignobles hongrois :
Nos pleins verres diront « le héros, ses exploits¹ ».
Les Camènes loueront ta bonté souveraine
Si tu m’offres du vin au lieu d’eau de fontaine !
Le buvant, je dirai, tel Virgile, César,
Qu’avecque Jupiter tu sables le nectar².

Réponse de l’empereur :

Je t’adresse, Moro, du vin et du meilleur,
Celui que le soleil concocte avec lenteur.
Bois-le ! Tu as bien fait de penser à un prince
Maître du premier vin de toutes les provinces.
Si je prends, Dieu voulant, Istanbul où je fonds,
Je t’offrirai du vin de Grèce à pleins poinçons,
Ainsi que du tokay en pareille abondance :
Car César te souhaite une longue existence.


¹ : Ce sont les premiers mots de l’Énéide : Arma virumque cano.
² : Reprise (adaptée pour la corconstance) d’un vers de Virgile : Divisum imperium cum Jove Caesar habet (César partage l’empire [du monde] avec Jupiter).

Les médecins affirment que le vin de Tokai me ferait du bien, mais il est si cher qu’il effraie ma misère. Ah, puisses-tu, de même qu’Apollon nous donne usage des fontaines sacrées, me donner, Charles, à jouir de ce vin doux ! Je ne réclame ni fief, titre, gemmes, ou or : je demande du vin bon pour un vieil estomac. Qu’une victoire heureuse protège les vignes hongroises : des verres féconds chanteront « les exploits et l’homme ». Quelles louanges, Auguste, les Camènes ne te diront-elles pas, si tu répands du vin à la place d’eaux de source ! Quand je boirai de ton envoi, je te retournerai les  mots de Virgile : « César, tu partages le nectar avec Jupiter ».

Réponse de l’empereur :

Je t’envoie du vin, Moro, point inférieur à celui de Falerne,, que les astres élaborent lentement. Bois-en jusqu’à plus soif. Tu ne regretteras pas de t’être souvenu d’un roi qui possède le meilleur vin du monde. Je fais route en toute hâte vers Istanbul : une fois que, si Dieu le veut, je l’aurai prise, je te ferai don de pleins tonneaux de vin grec, et ne manquera pas à mon envoi quantité de tokay : car César te souhaite de vivre longtemps.


Sana mihi medici adfirmant fore vina Tokai
__Sed terrent parcum tam pretiosa satis.
O utinam ! ut sacris det Apollo fontibus uti,
__Des mihi dulce frui, Carole, posse mero.
Non feuda et titulos, non gemmas posco nec aurum:
__Musta peto stomacho prosperia seni.
Protegat hungaricas felix victoria vites,
__Fecundi calices arma virumque canent.
Quas tibi non tribuent laudes, Auguste, Camenae,
__Si pro pegaseis vina refundis aquis!
Cum mihi missa bibam, reddam tibi verba Maronis:
__« Divisum, Caesar, cum Jove nectar habes ».

Responsio Caesaris:

Vina tibi mitto non inferiora Falernis,
__Quae tibi lenta solent astra parare, More!
Ebibe. Nequaquam regis meminisse dolebis,
__Qui summum in toto possidet orbe merum.
Stambuldam propero, qua, fausto Numine, capta,
__Tum vini graeci dolia plena dabo.
Nec tockaiani deerit tibi copia musti;
__Nam te longaeve vivere Caesar amat.

(in Recentiorum poetarum germanorum carmina latina selectiora [1749] p. 507)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giovanni Pontano (1429-1503) : Fantasmes de vieillard amoureux

Qui est Giovanni Pontano ?


Qu’un dieu me fît de marbre, ici, fussé-je pierre
Que foulerait aux pieds ma cruelle Fannie !
Chaque fois que gagnant le seuil sacré du temple,
Par mes membres de pierre elle cheminerait,
Et les processions passant aux jours de fête,
Elle irait à son seuil afin de regarder.
Alors, bien que fait marbre et insensible pierre,
Je jouirais, foulé sous ses pieds gracieux :
Car il n’existe rien sous les contrées du ciel
Qui sache renoncer à ce qui le délecte.
Amour, flèches d’amour : si s’en moquent d’aucuns,
Que telle dureté se coule dans mon corps !
Contraint, suis-je privé deux jours de ta présence,
Mon être malgré moi décline et s’ensauvage.
Un jour sans t’avoir vue est bien assez, Fannie :
Je semble avoir perdu l’usage de mes sens.
Je crains, le lendemain, d’abhorrer la lumière,
Et d’être masse inerte au lieu de qui je suis !
– Quitte à muer, Fannie, et pour te mieux servir :
Puissé-je devenir au moins ta gorgerette¹.


¹ : Il s’agit de l’ancêtre du soutien-gorge…

Hic me marmoreum faceret deus, hic ego saxum,
__Quod premeret pedibus Fannia dura suis;
Nam quotiens sacri peteret pia limina templi,
__Per mea membra suum saxea ferret iter,
Et quotiens festis redeunt sua sacra diebus,
__Limine prodiret conspicienda suo.
Tunc ego, marmoreus quamvis nec sensile saxum,
__Gauderem nitidis ipse premi pedibus;
Nam nihil est caeli subter regione creatum,
__Quod non delicias norit habere suas.
Quod, siquid venerem Veneris seu spicula nescit,
__Durities artus induat illa meos;
Et si te biduum cogar caruisse, necesse est
__In speciemque abeat nostra figura rudem.
Una dies tantum est, qua te non, Fannia, vidi,
__Et sine iam videor sensibus esse meis;
Altera, quam vereor, ne sit lux invida nobis,
__Et sim de nostro nomine pondus iners.
Quicquid ero, merear cum de te, Fannia, maius,
__O saltem strophium possit id esse tuum.

(in Parthenopeus siue Amores)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

« Un air de viole sur un tapis d’oursins » : à propos de Cristina, de Caloniz Herminia (éd. du Réalgar)

À quoi reconnaît-on, dès l’abord, un grand beau texte ? Au fait qu’il dompte le lecteur trop pressé, rétif à la lenteur, qu’il le subjugue, qu’il lui impose son rythme propre (toute écriture à vocation littéraire développe son propre rythme, plus ou moins perceptible, plus ou moins impératif) : c’est, ici, qui est de mise, l’adagio plus que l’allegro, le mouvement posé, sans hâte, nécessaire à la pleine expression, l’adagio espressivo, pour jouer sur les termes. Le livre est bref, mais d’une telle densité, d’un tel poids, qu’il force à la pesée de chaque phrase, de chaque mot, qu’il contraint le regard au bivouac. Sans doute est-ce là une des prérogatives de la poésie – qui nierait qu’il en aille de poésie, et de haute poésie, dans Cristina ? : toutefois le projet d’ensemble dépasse, me semble-t-il, la simple suite de poèmes en prose dont il est constitué pour construire, par légères touches diégétiques, une histoire à l’exposition jamais explicite (ce qui serait d’une candide) mais subtilement et suffisamment tissée pour que le fil puisse s’en suivre au long des quatre parties du texte, chacune développée à la première personne en de courtes vignettes, saynètes, remémorant, croit-on, des « souvenirs d’enfance et de jeunesse », formant une trame poético-narrative.

Poésie, certes, et – je l’ai dit –, belle, haute et puissante poésie : à mille lieues des antiennes contemporaines de la sécheresse et de la boiterie obligées, des complaisances d’une spontanéité dépenaillée donnée pour règle. Cette poésie, celle de Cristina, pèchera peut-être aux yeux de certains (mais certes pas aux miens) par son souci constant du mot juste et rare (que n’aurait pas renié un Saint-John-Perse), par son travail méticuleux des rythmes (car l’origine de toute écriture vraie réside peut-être en « une mort que [d]es ailes scandent » [13]) et des sonorités (d’une exigence toute malherbienne) : qu’on en juge par ces phrases d’une superbe musicalité :

On gourmande mes pieds nus parmi les méduses. (14)
Plein été, clarté de la poussière, des oiseaux lacèrent le ciel. Une maison aux tuiles vertes. Cheminées, gouttières : tout dort, inaccessible, isolé de la route par le mol océan des foins. (20/21)
L’eau crépite à mes pieds, hérissée de crêtes. (29)

ou par cet exemple :

Ailleurs, sur le bassin, les nymphéas, cœur japonais, clairs sur les bords, froncés, grenus, dérivent comme, après un bal, des roses en festons dénoués. (11)

parfaitement scandé de cadences d’abord paires puis impaires – comme si quelque chose, cru stable, se délitait inéluctablement, comme si toute beauté n’était qu’éphémère et dût partir à vau-l’eau.

Le monde décrit par ces moyens grouille de vies animales : aquatiques, terrestres, aériennes, succinctement brossées, souvent dans toute leur vigueur de bêtes :

Des crevettes échappent à la résille, s’écartent parmi l’agar-agar, les étoiles calcaires. (28)
Les insectes crissent, les crapauds mâles coassent, espèrent que les femelles reconnaîtront leur prince. Un papillon volette ; ses ailes se ferment et s’ouvrent comme un soufflet de forge. (58)
Le hongre patine devant le breuil. (67)

aussi bien que végétales :

Les poiriers pourrissent leurs fruits, les châtaignes bâillent dans les feuilles vert paon, entre les souches perlées de bourgeons. (50).
Jungle de fleurs. […] Ici croissent les orchidées, ailleurs les mangroves, partout, sur les branches, fruits, baies, plumages. (65)

À cette même vie omniprésente, universelle, les choses non plus ne sauraient se soustraire, comme dans les croyances animistes dont la poésie de Caloniz Herminia pourrait bien être un avatar :

Nougats, berlingots, sucres d’orge fleurissent leur ébriété. (52)
Une odeur de boue monte ; la terre palpite, bombée de forces tendres. (47)
La voiture serpente, bifurque, serre à droite. (48)

Joliesses de poète ? Profondeur, bien plutôt, si, dans un réseau constant de significations, le livre, « par-delà les grilles qui séparent les morts des vivants » (46), développe avec un sens très sûr et très mûr du tragique, l’antique opposition existentielle, qu’il renouvelle avec brio, de la vie et de la mort. Car dès qu’il n’y a plus vie – et vie ô combien exubérante – c’est, dans Cristina, la mort qui règne et qui renverse, la « nature morte », ainsi qu’on pourrait dire n’était que l’expression figerait ce qui, dans le texte, est presque toujours mouvement, puisque la mort s’inflige à la façon d’une « cruauté qu’aggravent le cor au matin, la chasse à courre » (53). Qu’on en juge :

Elle prend une oie, lui tranche la langue. Le gosier bée : un trou qui est ma mort (12)
Les caroubiers poignard[e]nt la terre nue. (53)

Il tire son coutelas, la terrasse, la prend à la gorge. Elle baisse l’encolure, se cabre, lance des ruades. Saillies musquées, râles affolés. L’œil roule dans sa cornée blanche. Le sang jaillit. La biche s’effondre sur la neige. (66)

Mort des bêtes, mort des hommes :

Velours meringue, comme une peau d’enfant mort. (18)
Le cercueil attend. (43)
La mort : un air repris en voix de tête, une octave au-dessus. (34)

C’est, croit-on comprendre, qui sont invoquées, la mort de la grand-mère et celle de la mère, cette dernière concluant magistralement le livre :

Je collecte les os, serre l’urne contre mon cœur. […] Chaleur des restes calcinés. J’ouvre le sac, en sort les effets un à un : gabardine, préservatifs, brodequins piqués de maroquin. Une enveloppe blanche tombe. Écriture fine : « À Cristina, ma mère, mon amour ». Par la fenêtre, le village marbré de blanc surplombe un vallon où végètent des platanes, des sycomores troués d’orange, comme des brasiers. La côte monte vers les cimes, le soleil traîne sur la luzerne une nappe liquide et or. (69)

Mais il est une autre mort, moins définitive, qui parcourt le texte avec son « couteau de chasse » (19) : celle dont on sait qu’elle touche le « je » à tous les âges, de la petite enfance à la jeunesse, où il s’écrit, victime d’un « il » peu explicite, au « tatouage scorpion et pénis mêlés sur la jambe gauche, frise maorie sur l’autre » (53) dont sporadiquement les agissements sont montrés :

Il caresse les fesses d’une main, fait ses griffes sur mon aine, entre, sort, berce doucement ma hanche : ses doigts, la mort, le temps. Mes prunelles verdissent sous le soleil de treize heures. Je prends la lumière du gland comme la berge prend l’eau. (37)

Un rapt, une féérie ralentissent sous ma robe. Il a les paumes molles comme des pêches en sirop. Haleine chaude. Une chenille mécanique emporte sur la rive des frissons de velours.
— Vert cresson, comme tes yeux.
Aussi doux que sa « queue » ? (18)

Chapeau de paille des Antilles, chemise de Bora-Bora, il tire mes cheveux à poignée, m’oblige à le regarder. Agenouillée, sur la baie, je froisse mes volants, me prosterne, fais à sa queue l’offrande de mes pleurs. Lever de paupières ; je m’éveille dans ses yeux. (52)

N’est-ce pas, vivre cela, cet « air de viole » (50) dont on ne sait pas trop comment l’écrire, devoir porter avec constance un demi-deuil, comme le laisse entendre l’injonction maternelle :

Habille-toi en noir et blanc, comme la vache que tu es, ne montre plus ta viande. (34)

Chair vivante, chair morte : la sexualité, consentie ou non, se solde par cette phrase, un peu plus loin, aux accents d’alexandrin trimétrique :

Viande de boucherie qui m’ôte Maman et le sommeil. (45)

Le vivant meurt, de quelque mort qu’il s’agisse, et se transforme en cette « viande », en ces « tripes », dont l’obsession parcourt toute la trame thématique de ce magnifique poème narratif pour trouver son paroxysme dans cette formule d’une force inouïe, extravagante de son hiatus : 

Maman : ange immense que je vais dépecer (63).

Peut-être est-ce là le programme, l’intention première, de Cristina, s’il est vrai qu’on ne dépèce que des corps morts pour leur donner des formes nouvelles, fussent-elles métaphoriques :

On estourbit les coqs. Les gouttes cinglent les ailes, ruissellent. Leurs cous tournés vers le ciel : mandragores, orchidées sur la craie, tubéreuses » (13-14).

Ainsi de l’écriture, qui métamorphose.

Bernard de Clairvaux (Saint Bernard) (1090-1153) : L’enfer épouvantable

Qui est Bernard de Clairvaux (Saint Bernard) ?

[…] Admettons qu’en tant que Père, [Dieu] ne tienne pas rigueur, qu’il pardonne en tant que Bon : mais il ne fait rien de tel en tant qu’il est Seigneur et Créateur, et qui épargne son fils n’épargnera pas sa créature, n’épargnera pas son mauvais serviteur. Pèse ce qu’éprouve de terreur et d’effroi qui méprisa ton créateur et celui  de toutes choses, qui offensa le Seigneur de Majesté. C’est le propre de la majesté d’être crainte et le propre du seigneur d’être craint : au plus haut degré quand il s’agit de cette Majesté-ci et de ce Seigneur-ci. Car si les lois humaines ont consacré d’infliger la peine capitale à qui lèse la majesté – laquelle n’est qu’humaine : quelle fin connaîtront les contempteurs de la divine omnipotence ? « Il touche les montagnes et elles partent en fumée¹ » : et une majesté si redoutable, un vil tas de poussière ose la mettre en courroux, lui qu’un moindre, qu’un seul souffle bientôt disperse sans espoir de retour ? Celui-ci, celui-ci doit inspirer l’épouvante, qui, après avoir au corps donné la mort, a pouvoir aussi de l’envoyer en enfer. J’ai peur de l’enfer, peur du visage du Juge, redoutable même aux puissances angéliques. Je tremble de tous mes membres face au courroux du Puissant, face à sa rage, face au fracas de l’écroulement du monde, face à la conflagration des éléments, face à la force de la tempête, à la voix de l’Archange et à son verdict implacable. Je tremble de tous mes membres face aux crocs de la bête infernale, face au ventre de l’enfer, face aux rugissants prêts à se repaître. J’ai pour effroi le ver rongeur et le feu brûlant, la fumée, la vapeur et le soufre, et le souffle des tourmentes : j’ai pour effroi les ténèbres extérieures. « Qui changera ma tête en source et mes yeux en fontaine de larmes² », afin que je prévienne, par mes pleurs, les pleurs et les dents qui grincent et les durs fers aux mains, aux pieds, et le poids des pressantes, enserrantes, brûlantes chaînes qui jamais ne consument ? Pauvre de moi, ma mère ! Que m’as-tu mis au monde, fils de douleur, fils d’amertume, d’indignation et d’éternelle lamentation ? Pourquoi tiré de ton giron, de ta poitrine, suis-je né pour brûler, pour nourrir le feu ? […]


¹ : Psaumes, CIII, 37
² : Jérémie, IX, 1

Esto quod dissimulet Pater, ignoscat Beneficus: sed non Dominus et Creator et qui parcit filio, non parcet figmento, non parcet servo nequam. Pensa cujus sit formidinis et horroris, tuum atque omnium contempsisse Factorem, offendisse Dominum majestatis. Majestatis est timeri, Domini est timeri et maxime hujus Majestatis, hujusque Domini. Nam si reum regiae majestatis, quamvis humanae, humanis legibus plecti capite sancitum sit : quis finis contemnentium divinam omnipotentiam erit? Tangit montes, et fumigant: et tam tremendam majestatem audet irritare vilis pulvisculus, uno levi flatu mox dispergendus, et minime recolligendus? Ille, ille timendus est, qui postquam occiderit corpus, potestatem habet mittere et in gehennam. Paveo gehennam, paveo Judicis vultum, ipsis quoque tremendum angelicis potestatibus. Contremisco ab ira potentis, a facie furoris ejus, a fragore ruentis mundi, a conflagratione elementorum, a tempestate valida, a voce Archangeli, et a verbo aspero. Contremisco a dentibus bestiae infernalis, a ventre inferi, a rugientibus praeparatis ad escam. Horreo vermem rodentem, et ignem torrentem, fumum, et vaporem, et sulphur, et spiritum procellarum: horreo tenebras exteriores. Quis dabit capiti meo aquam, et oculis meis fontem lacrymarum, ut praeveniam fletibus fletum, et stridorem dentium, et manuum pedumque dura vincula, et pondus catenarum prementium, stringentium, urentium, nec consumentium? Heu me, mater mea ! ut quid me genuisti filium doloris, filium amaritudinis, indignationis et plorationis aeternae? Cur exceptus genibus, cur uberibus, natus in combustionem, et cibus ignis?

(in Sermones, XVI, 7)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Orphée chante / Orpheus singt

Qui est Rainer Maria Rilke ?

Alors jaillit un arbre, ô pur jaillissement !
Ô c’est, qui chante, Orphée ! Ô grand arbre en l’oreille !
Et tout se tut. Même en ce taire, cependant,
vinrent signe, avatar, prémices non pareilles.

Des bêtes faites de silence débuchèrent
du bois clair libéré des tanières, des nids ;
et s’avéra que ce n’était par ruse ni
par peur qu’il leur venait une voix si légère

mais du fait de l’écoute. Et la criaillerie
leur sembla, dans leur cœur, petite. Et où n’étaient
pour accueillir cela qu’à peine de vieux murs,

un repaire formé de désirs très obscurs
disposant d’une entrée aux montants qui boitaient,
tu fis à leur usage un temple dans l’ouïe.


Da stieg ein Baum. O reine Übersteigung!
O Orpheus singt! O hoher Baum im Ohr!
Und alles schwieg. Doch selbst in der Verschweigung
ging neuer Anfang, Wink und Wandlung vor.

Tiere aus Stille drangen aus dem klaren
gelösten Wald von Lager und Genist;
und da ergab sich, daß sie nicht aus List
und nicht aus Angst in sich so leise waren,

sondern aus Hören. Brüllen, Schrei, Geröhr
schien klein in ihren Herzen. Und wo eben
kaum eine Hütte war, dies zu empfangen,

ein Unterschlupf aus dunkelstem Verlangen
mit einem Zugang, dessen Pfosten beben, –
da schufst du ihnen Tempel im Gehör.

(in Les Sonnets à Orphée / Die Sonette an Orpheus , 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Sénèque (4 av. J.-C. [?]- 65 ap. J.-C.) : Canicule

Qui est Sénèque ?

[…] Nulle brise ne souffle, apaisant de fraîcheur
l’ahan brûlant des cœurs, nul doux zéphyr n’halène.
Titan¹ pousse les feux de l’ardeur estivale²,
pressant de l’aiguillon le Lion de Némée³.
Les fleuves n’ont plus d’eau, les champs : plus de verdure,
Dircé4 se trouve à sec, l’Ismène5 est un filet
mouillant d’une onde pauvre à peine ses fonds nus.
La sœur d’Apollon6 glisse, obscure, sur le ciel,
un brouillard inconnu pâlit le monde triste.
Nul astre pour briller durant les nuits sereines,
mais des sols accablés de vapeur lourde et noire ;
les demeures des dieux, leurs palais élevés,
ont pris l’aspect d’enfers. Cérès7 avorte, mûre,
et tremble en sa blondeur avec ses hauts épis ;
stérile, la moisson, chaumes brûlés, se meurt. […]


¹ : Il s’agit d’Hélios (le soleil) ; pour des raisons de cohérence mythologique, on attendrait plutôt Apollon, , cf. ci-dessous : la lune est dite « sœur d’Apollon »)
² : La canicule ; le latin emploie, pour la désigner, le terme de « canis » pour signifier la constellation du Grand Chien.
³ : La constellation du Lion, qui dans le ciel fait suite à celle du Grand Chien.
4 : Fontaine de Thèbes.
5 : Fleuve de Thèbes.

6 : Il s’agit d’Artémis (ou Diane, chez les Romains), déesse (entre autres) de la lune.
7 : Déesse romaine des moissons et de la fertilité.

[…] Non aura gelido lenis afflatu fouet
anhela flammis corda, non Zephyri leues
spirant, sed ignes auget aestiferi canis
Titan, leonis terga Nemeaei premens.
deseruit amnes umor atque herbas color
aretque Dirce, tenuis Ismenos fluit
et tinguit inopi nuda uix unda uada.
obscura caelo labitur Phoebi soror,
tristisque mundus nubilo pallet nouo.
nullum serenis noctibus sidus micat,
sed grauis et ater incubat terris uapor:
obtexit arces caelitum ac summas domos
inferna facies. denegat fructum Ceres
adulta, et altis flaua cum spicis tremat,
arente culmo sterilis emoritur seges. […]

(in Œdipe, vers 37-51)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Histoire romaine et prose poétique : Tacite (59-120 ap. J.-C.), les légions submergées

Qui est Tacite ?

[…] Cependant Germanicus, des légions qu’il avait embarquées, mit sous les ordres de Publius Vitellius la seconde et la quatorzième afin qu’il les menât par voie terrestre : plus légère serait la flotte voguant sur une mer à bas-fonds ou s’engravant au reflux. Pour Vitellius le chemin tout d’abord, sur sol sec ou par calme effleurement des flots, fut tranquille¹. Bientôt, sous les poussées de l’aquilon conjointes à l’équinoxe où l’océan s’enfle au plus fort : brusquée, forcée, la troupe ; entièrement recouvertes, les terres ; mer, grève, campagne : pareil aspect ; le ferme ne se distingue plus de l’instable, le peu creux du profond. Fauchés par les flots, ingurgités par les gouffres, bêtes, paquetages, corps morts, flottent, percutent. Mêlée des manipules ; qui de l’eau jusqu’à la poitrine, qui jusqu’au visage ; parfois le sol se dérobant les engloutit, les disperse. Cris ni mutuelles exhortations contre l’eau n’ont d’efficace ; en rien le brave ne diffère du lâche, le sage de l’imprudent, le pesé du fortuit : tout est pareillement la proie d’enroulements frénétiques. Enfin Vitellius à grand ahan gagne un tertre, y retire la troupe. Ils y passèrent la nuit, sans subsistances, sans feu, pour la plupart nus ou contus, non moins à plaindre que des assiégés : pour ces derniers, une mort utile et honorable, pour eux une fin sans gloire. Le jour rendit la terre, et on parvint au fleuve où César² et sa flotte avaient tendu. Les légions y rembarquèrent, qu’un bruit courant disait noyées. On ne les crut sauves qu’en voyant César et l’armée de retour.


¹ : Il faut comprendre que les deux légions débarquées suivent à pied le rivage de l’actuelle mer du Nord.
² : Il s’agit de Germanicus, de son nom : Caius Julius Caesar, Germanicus n’étant que son surnom.

[…] At Germanicus legionum, quas navibus vexerat, secundam et quartam decimam itinere terrestri P. Vitellio ducendas tradit, quo levior classis vadoso mari innaret vel reciproco sideret. Vitellius primum iter sicca humo aut modice adlabente aestu quietum habuit: mox inpulsu aquilonis, simul sidere aequinoctii, quo maxime tumescit Oceanus, rapi agique agmen. et opplebantur terrae: eadem freto litori campis facies, neque discerni poterant incerta ab solidis, brevia a profundis. sternuntur fluctibus, hauriuntur gurgitibus; iumenta, sarcinae, corpora exanima interfluunt, occursant. permiscentur inter se manipuli, modo pectore, modo ore tenus extantes, aliquando subtracto solo disiecti aut obruti. non vox et mutui hortatus iuvabant adversante unda; nihil strenuus ab ignavo, sapiens ab inprudenti, consilia a casu differre: cuncta pari violentia involvebantur. tandem Vitellius in editiora enisus eodem agmen subduxit. pernoctavere sine utensilibus, sine igni, magna pars nudo aut mulcato corpore, haud minus miserabiles quam quos hostis circumsidet: quippe illis etiam honestae mortis usus, his inglorium exitium. Iux reddidit terram, penetratumque ad amnem, quo Caesar classe contenderat. impositae dein legiones, vagante fama submersas; nec fides salutis, antequam Caesarem exercitumque reducem videre.

(in Annales, I, 70)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

La transportation de Saint Jérôme (347-420 ap. J.-C.)

Qui est Saint Jérôme ?

____Environ le milieu du carême, une fièvre épandue dans mes moelles prit possession de mon corps épuisé : et sans aucun répit – chose aussi qu’on peine à croire¹ – se reput de mes pauvres membres au point qu’à peine j’adhérais à mes os. On préparait cependant mes funérailles et, tout mon corps déjà gagné par la froideur, le chaud souffle de vie ne palpitait plus qu’en une faible poitrine tout juste tiède : quand soudain, ravi² en esprit, je me vois transporté au tribunal du Juge, où la lumière était si forte et si fort l’éclat fulgurant de l’entourage que jeté contre terre je n’osais lever les yeux.
____Interrogé sur ma confession, je répondis être chrétien : et celui qui siégeait fit : « Mensonge, tu es cicéronien, non pas chrétien ; où se trouve ton trésor se trouve aussi ton cœur³ ». Je fus pris sur le champ de mutisme et parmi les coups de fouet – car il avait ordonné qu’on me flagellât – mais torturé davantage par le feu de ma conscience je méditais ce verset : Mais en enfer qui te louera ?³. Toutefois, je me mis à crier et à dire à voix plaintive : Aie pitié de moi, Seigneur, aie pitié de moi !³. L’assistance enfin, s’étant jetée aux genoux du président, le priait de pardonner à ma jeunesse, de donner à mes égarements lieu de faire pénitence : il me livrerait par la suite au supplice si je lisais quelque jour la littérature d’auteurs païens. Acculé, pour ma part, en cet instant critique, désireux de promettre bien au-delà, je me mis à jurer et à dire, le prenant à témoin : « Seigneur, si j’ai jamais des textes profanes, si j’en lis : je t’ai renié ».
____Relâché sur ces mots de serment, je reviens parmi les hommes4 : et pour l’étonnement de chacun j’ouvre des yeux embus d’une telle pluie de larmes qu’ils donnèrent la foi, tirée de ma douleur, même aux incroyants. Il ne n’en allait pas de ce sommeil ou de ces vains songes dont souvent nous sommes joués. En témoigne le tribunal devant lequel je me suis atterré, en témoignent le jugement que j’ai appréhendé – puisse ne jamais m’advenir pareil supplice ! –, les bleus sur mes épaules, les meurtrissures ressenties passé le sommeil : et par la suite un plus grand zèle à lire les écrits divins qu’à lire auparavant les écrits des mortels.


¹ : Certaines fièvres dans l’Antiquité (comme, plus tard, au Moyen-âge) étaient censées être intermittentes (on parlait de fièvre tierce, de fièvre quarte, selon qu’elles se manifestaient tous les trois ou quatre jours) : celle subie par Saint Jérôme est d’autant plus mystérieuse qu’elle est continue.
² : Le verbe latin (rapio) est celui employé pour exprimer la possession divine, comme chez Horace (Odes III, 25, 1-2), dont il est pas possible que Saint Jérôme se souvienne) où le possédé l’est par… Bacchus : on est ainsi dans une sorte de paradoxe discursif où l’auteur, censé donner des gages de sa chrétienté et de renoncement aux lectures païennes, les exprime selon les termes du paganisme.
³ : Références à des textes bibliques, à, dans l’ordre : Matthieu 6, 21 ; Psaumes 6, 6 ; Psaumes 16, 2.
4 : L’expression latine employée, ad superos, « vers ceux du haut », se réfère elle aussi à la mythologie païenne où le « Juge » siège, non pas dans le ciel, mais sous terre, aux Enfers.

[…] In media ferme quadragesima medullis infusa febris corpus invasit exhaustum et sine ulla requie—quod dictu quoque incredibile sit—sic infelicia membra depasta est, ut ossibus vix haererem. Interim parabantur exsequiae et vitalis animae calor toto frigente iam corpore in solo tantum tepente pectusculo palpitabat, cum subito raptus in spiritu ad tribunal iudicis pertrahor, ubi tantum luminis et tantum erat ex circumstantium claritate fulgoris, ut proiectus in terram sursum aspicere non auderem. Interrogatus condicionem Christianum me esse respondi: et ille, qui residebat, ‘Mentiris,’ ait, ‘Ciceronianus es, non Christianus; ‘ubi thesaurus tuus, ibi et cor tuum.’’ Ilico obmutui et inter verbera—nam caedi me iusserat—conscientiae magis igne torquebar illum mecum versiculum reputans: ‘In inferno autem quis confitebitur tibi? ’ Clamare tamen coepi et heiulans dicere: ‘Miserere mei, domine, miserere mei’ Haec vox inter flagella resonabat. Tandem ad praesidentis genua provoluti, qui adstiterant, precabantur, ut veniam tribueret adulescentiae, ut errori locum paenitentiae commodaret exacturus deinde cruciatum, si gentilium litterarum libros aliquando legissem. Ego, qui tanto constrictus articulo vellem etiam maiora promittere, deiurare coepi et nomen eius obtestans dicere: ‘Domine, si umquam habuero codices saeculares, si legero, te negavi.’ In haec sacramenti verba dimissus revertor ad superos et mirantibus omnibus oculos aperio tanto lacrimarum imbre perfusos, ut etiam incredulis fidem facerent ex dolore. Nec vero sopor ille fuerat aut vana somnia, quibus saepe deludimur. Teste est tribunal, ante quod iacui, iudicium teste est, quod timui—ita mihi numquam contingat talem incidere quaestionem!—liventes habuisse me scapulas, plagas sensisse post somnum et tanto dehinc studio divina legisse, quanto mortalia ante non legeram.

(in Lettres de Saint Jérôme, XII, 30)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

%d blogueurs aiment cette page :