Ail, Gartempe, échalote


L’ail ternit les couverts en argent,
se contient dans les jardins des berges
avec l’échalote ‒ elle, on dirait
un museau de belette à moustache

au soleil qui la sèche,
un peu la loutre miniature
lustrant sur son poil le couteau
blanc guilloché de vaguelettes

qui tranche les côteaux d’un trait
sans trop de fil ‒ faillent la pierre
et le fusil : mais la rivière inoffensive
ne mord au sang d’aucune bête.

(© LEM 21 août 2017)

 

Comment danse la Gartempe ?


L’imaginer dansant, mais alors la pavane
avec son air de ne pas y toucher
moins paon que paonne, un peu
farouche quand s’approche
son cavalier qu’on dirait saule
pour peu que l’œil fût botaniste
(mais on est maître de ballet
dès qu’on se penche un brin
sur la saison d’amours)

et la voici qui marche
et démarche à remous,
un trouble dans l’eau tendre
qui tremble d’émotion.

(© LEM  20 août 2017

 

Invite à la Gartempe afin qu’elle salive


« Oh salive, oh salive, il y a ce bonbon
sur le bout de ta langue ‒ oh, salive, c’est une
lune oubliée ‒ salive ! ‒, un berlingot de fête,
à moins qu’un mot qu’on cherche et la cervelle
le refuse à la bouche
___________________oh dis, c’est quoi le terme
dont tu suces l’oubli ‒ salive, oh ! ‒, quelles lèvres
l’ont un jour déposé sur la lune ou l’étoile,
quel son de gorge où la voyelle est comme
une loupiote à flamme instable
qui sent le suif torché sur des parois de grotte ?

dis, quel vieux mot, ton inlassable quête,
quel vieux mot sans lumière ou presque ‒ juste
ce vieil éclat de lune ou d’astre jaune
qui bave encore au mufle des bestiaux ? »

(© LEM 18 août 2017)

 

Gartempe électrique


… Elle pourrait sans doute animer une usine
électrique, on aurait dans nos ampoules
un peu de ce courant qui fonde
son être de rivière ; à moins que l’on y tète
le Saint-Sang qui coulait dans les membres de bêtes
inconnues de nos jours avec du sel dans leur
hémoglobine et deux ou trois petites choses
en sus, tombées de la fougère arborescente,
un jus vivant qui pulse encore au cœur
de l’anguillette et c’est, crûment, la foudre.

(© LEM 17 août 2017)

 

Ophélie, la Gartempe ?


… De pâle Ophélia : point, mise à part l’opale
d’une branche feuillue (quelle essence, du chêne ?)
flottant fraîche, il faudrait pas mal de fantaisie
pour y voir un tendron couché sur l’eau, la fin
tragique d’une amante où, sûr, le coup de serpe
dans l’arbre explique tout, mettons peut-être un druide
en bourgeron juché sur sa nacelle, il tranche
le rameau qui s’abat, vrac, dans la Gartempe et
vouloir le rattraper ne servirait à rien, 
les merles ont mangé le gui, leur bec est tout
poisseux, plus un ne chante.

(© LEM 15 août 2017)

 

Le taureau dans la Gartempe


… Dans ses tréfonds le taureau torrentiel
boulé peut-être, il attend pique, épée,
pour jaillir du toril, encornant truite
et silure au passage, arc-bouté grimpe
ensuite aux prés d’embouche avec son mufle
beuglant au ciel pour appeler l’orage ‒
il vient avec son glaive, les poissons
béent dans l’espoir des sangs vermeils.

(© LEM 14 août 2017)

 

Paysage avec rivière et cimetière en surplomb


… Bordée qu’elle est de morts ‒ en haut le cimetière
qui fait sa forteresse et qui défend quoi donc
contre quelle intrusion ? la vie peut-être
ou la rivière, elle est mobile et eux
sont sous la pierre inerte et pas un pour s’extraire,
et taquiner l’ablette et rire avec les saules :

non, croix au ciel, mâchent du bleu, la nuit : des astres,
les mêmes qu’elle engouffre, elle a comme eux fringale
de tout ce qu’il y tombe ‒ ah, tout le paysage
bâfre, on l’entend ronger des cartilages.

(© LEM 13 août 2017)

 

La rivière à l’envers


… L’imaginer goutte inversée qui tombe
grosse au départ s’amenuisant pendant sa chute,
la source originelle étant mer en amont,
source la mer consécutive ;

entre les deux, chemine et rabougrit,
de paragraphe en phrase,
puis mot,
syllabe,

au terme gueule ouverte et le brochet dentu.

(© LEM 12 août 2017)

 

A portrait of the Gartempe as a young cow


… C’est la montagne qui l’explique,
la poussée, sur le plat, des eaux
massives des plateaux d’amont,

et ça va vers le fleuve avec
ce qu’on arrache aux paysages
sur son passage et que ça mâche
un chouille avant de recracher

peut-être qu’elle est vache, au fond,
mais pas que : sur les bords itou,
même en surface elle est cornue
des bois flottés venus de Marche,

génisse au bout du compte où elle
s’abouche au pis d’une autre et meugle
à voix petite et moins pentue.

(© LEM 11 août 2017)

 

La rivière et les nymphes


… Pleine de chair, jadis, invisible de nymphes
et impalpable aux mains des quelques embarqués
pêchant leur solitude à l’aube où se concrète
le reflet du nuage en nues baignant leurs aîtres
‒ et l’algue pour cheveux : plus rien, pas plus qu’en l’arbre
la colline ou la source excavée sous l’ombrage…

Et on est là qui vague avec au cœur l’accord
brisé de ciel et terre où l’eau tenait la tierce,
le grand orgue baroque à hautes voix de femmes
n’a plus ce souffle tiède où pantelait le ventre

‒ là, même les grillons se taisent au soleil,
à peine un froissement de libellule en l’air
te fait lever des yeux bredouilles d’au-delà.

(© LEM 10 août 2017)

 

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