Rainer Maria Rilke : Es-tu lasse ? / Bist du so müd?

Qui est Rainer Maria Rilke ?


Es-tu lasse ? Je veux t’enlever doucement
À ce bruit, qui aussi de longtemps me déplaît.
Nous sommes écorchés sous le joug de ces temps.
Vois : derrière le bois où nous marchons tremblants
Le soir attend déjà tel un brillant palais.

Viens avec moi. De matin, nul n’en saura rien,
Et céans, ta beauté, nul quinquet ne l’espionne…
Ton parfum printanier traverse les coussins :
Le jour a déchiré le tout des rêves miens, —
Prends-les et derechef tresse-les en couronne.


(in Avent)

Les traductions originales de ce blog, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Rainer Maria Rilke : Je veux être un jardin / Ich will ein Garten sein

Qui est Rainer Maria Rilke ?


Je veux être un jardin près des sources duquel
les rêves abondants cueillent des fleurs nouvelles,
les unes se tenant retirées et songeuses,
d’autres unies en causeries silencieuses.

Et marchent-ils, je veux, au-dessus de leurs têtes
par des paroles bruire à la façon de faîtes
et se reposent-ils, je veux, par mon silence,
les entendre, engourdis, entrer en somnolence


(in Frühe Gedichte)

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Rainer Maria Rilke : Je suis si jeune / Ich bin so jung

Qui est Rainer Maria Rilke ?


Je suis si jeune. Je voudrais, à chaque son
qui bruit en me frôlant, m’offrir en un frisson,
et, asservi au vent qui plaisamment contraint,
tel la treille en surplomb de l’allée du jardin
mon désir enflammé veut mouvoir ses scions.

Et sans équipement je veux me rengorger
tant que je sentirai ma gorge se renfler.
Car il est temps de s’équiper pour les voyages
lorsque le jour, du prime froid de ces rivages
vers l’arrière-pays me fait me diriger.


Ich bin so jung. Ich möchte jedem Klange,
der mir vorüberrauscht, mich schaudernd schenken,
und willig in des Windes liebem Zwange,
wie Windendes über dem Gartengange,
will meine Sehnsucht ihre Ranken schwenken,

Und jeder Rüstung bar will ich mich brüsten,
solang ich fühle, wie die Brust sich breitet.
Denn es ist Zeit, sich reisig auszurüsten,
wenn aus der frühen Kühle dieser Küsten
der Tag mich in die Binnenlande leitet.

(in Frühe Gedichte)

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Rainer Maria Rilke : « Il faut mourir de les connaître » / « Man muß sterben, weil man sie kennt. »

Qui est Rainer Maria Rilke ?


« Il faut mourir de les connaître ». Mourir
de l’indicible floraison du sourire. Mourir
de leurs mains légères. Mourir
des femmes.

Que le jeune homme chante les mortelles,
quand le toisant elles se promènent
dans le domaine du cœur. À toute fleur de poitrine
il les fête en chantant :
Inaccessibles. Ah, qu’elles sont étrangères.
Au-dessus du faîte
de ses sentiments, elles s’élancent et versent
une nuit transfigurée doucement dans la vallée
délaissée de ses bras. Le souffle
de leur élévation bruit dans son corps feuillu. Ses rus
miroitent en se perdant.

Mais l’homme fait,
qu’il se taise dans le croît de son trouble. Lui qui a
erré de nuit sans route dans le massif
de ses sentiments :
qu’il se taise.
Comme se tait le marin, celui qui a plus d’âge,
et les frayeurs
surmontées jouent en lui comme en des cages qui tremblent.


« Man muß sterben, weil man sie kennt. » Sterben
an der unsäglichen Blüte des Lächelns. Sterben
an ihren leichten Händen. Sterben
an Frauen.

Singe der Jüngling die tödlichen,
wenn sie ihm hoch durch den Herzraum
wandeln. Aus seiner blühenden Brust
sing er sie an:
Unerreichbare. Ach, wie sie fremd sind.
Über den Gipfeln
seines Gefühls gehn sie hervor und ergießen
süß verwandelte Nacht ins verlassene
Tal seiner Arme. Es rauscht
Wind ihres Aufgangs im Laub seines Leibes. Es glänzen
seine Bäche dahin.

Aber der Mann
schweige erschütterter. Er, der
pfadlos die Nacht im Gebirg
seiner Gefühle geirrt hat:
schweige.
Wie der Seemann schweigt, der ältere,
und die bestandenen
Schrecken spielen in ihm wie in zitternden Käfigen.

(in Letzte Gedichte und Fragmentarisches)

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Rainer Maria Rilke : Encore et toujours / Immer wieder

Qui est Rainer Maria Rilke ?


Encore et toujours, quoiqu’au fait de l’amour et de son paysage
et du petit cimetière avec ses noms plaintifs,
et de l’atroce, muet abîme où les autres
finissent : encore et toujours nous sortons tous deux
sous les vieux arbres, nous étendons encore et toujours
au milieu des fleurs, tournés vers le ciel.


Immer wieder, ob wir der Liebe Landschaft auch kennen
und den kleinen Kirchhof mit seinen klagenden Namen
und die furchtbar verschweigende Schlucht, in welcher die anderen
enden: immer wieder gehn wir zu zweien hinaus
unter die alten Bäume, lagern uns immer wieder
zwischen die Blumen, gegenüber dem Himmel.

(in Letzte Gedichte und Fragmentarisches)

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Rainer Maria Rilke : Étoiles derrière olives / Sterne hinter Oliven

Qui est Rainer Maria Rilke ?


Très cher, que maintes choses laissent dérouté,
penche-toi jusqu’à voir dans le pur du feuillage
les espaces qui sont des étoiles. Je gage
que la terre et la nuit ont même identité.

Vois comme en la ramure à soi inattentive
le plus proche se mêle à ce qui n’est nommé ;
on nous le montre ; on ne nous tient pas pour convive
qu’on ne fait qu’accueillir, rafraichir, animer.

Quoiqu’ayant eu en route aussi bien des misères
nous n’avons épuisé tout le fruit du jardin,
et les heures, grossies plus que dans nos prières,
vont vers nous à tâtons, qui sommes leur soutien.


Geliebter, den so vieles irre macht,
neig dich zurück bis du im lautern Laube
die Stellen siehst, die Sterne sind. Ich glaube
die Erde ist nicht anders als die Nacht.

Sieh, wie im selbstvergessenen Geäste
das Nächste sich mit Namenlosem mischt;
man zeigt uns dies; man hält uns nicht wie Gäste
die man nur nimmt, erheitert und erfrischt.

Wie sehr wir auch auf diesen Wegen litten,
wir haben nicht den Garten abgenützt,
und Stunden, grössere als wir erbitten,
tasten nach uns und gehn auf uns gestüzt.

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Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Orphée chante / Orpheus singt

Qui est Rainer Maria Rilke ?

Alors jaillit un arbre, ô pur jaillissement !
Ô c’est, qui chante, Orphée ! Ô grand arbre en l’oreille !
Et tout se tut. Même en ce taire, cependant,
vinrent signe, avatar, prémices non pareilles.

Des bêtes faites de silence débuchèrent
du bois clair libéré des tanières, des nids ;
et s’avéra que ce n’était par ruse ni
par peur qu’il leur venait une voix si légère

mais du fait de l’écoute. Et la criaillerie
leur sembla, dans leur cœur, petite. Et où n’étaient
pour accueillir cela qu’à peine de vieux murs,

un repaire formé de désirs très obscurs
disposant d’une entrée aux montants qui boitaient,
tu fis à leur usage un temple dans l’ouïe.


Da stieg ein Baum. O reine Übersteigung!
O Orpheus singt! O hoher Baum im Ohr!
Und alles schwieg. Doch selbst in der Verschweigung
ging neuer Anfang, Wink und Wandlung vor.

Tiere aus Stille drangen aus dem klaren
gelösten Wald von Lager und Genist;
und da ergab sich, daß sie nicht aus List
und nicht aus Angst in sich so leise waren,

sondern aus Hören. Brüllen, Schrei, Geröhr
schien klein in ihren Herzen. Und wo eben
kaum eine Hütte war, dies zu empfangen,

ein Unterschlupf aus dunkelstem Verlangen
mit einem Zugang, dessen Pfosten beben, –
da schufst du ihnen Tempel im Gehör.

(in Les Sonnets à Orphée / Die Sonette an Orpheus , 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Actualité 2ème semestre 2019

Sortie de ma traduction, dans le n° 77 de la revue Diérèse, de poèmes en prose de Katherine Mansfield


Sortie, aux éditions publie.net, de ma traduction (en vers français rimés) des Sonnets à Orphée de Rilke (novembre 2019)


Sortie aux éditions du Réalgar de Tout était devenu trop blanc (roman, août 2019)

Un poème de jeunesse de Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Avent / Advent

Qui est Rainer Maria Rilke ?

L’hiver dans les bois le vent soufflant mène,
Pâtre, les troupeaux que font les flocons.
Maint sapin se voit dans quelques semaines
En sainte ferveur sous les lumignons.
Et prêtant l’oreille au dehors : de tendre
Aux chemins blanchis ses branches – paré,
D’éviter le vent, croissant pour se rendre
À l’unique nuit de la Majesté.


Es treibt der Wind im Winterwalde
die Flockenherde wie ein Hirt
und manche Tanne ahnt wie balde
sie fromm und lichterheilig wird;
und lauscht hinaus. Den weissen Wegen
streckt sie die Zweige hin – bereit
und wehrt dem Wind und wächst entgegen
der einen Nacht der Herrlichkeit.

(in Advent [1897])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Cinquième élégie / Fünfte Elegie (Les Saltimbanques)

Mais qui sont-ils donc, dis-moi, ces êtres de voyage, encore un peu
plus instables que nous ne sommes, eux que tord
et pousse, pour le plaisir de qui, de qui,
un vouloir précoce et jamais satisfait ? mais qui les tord,
les courbe, les noue, les remue,
les lance et les rattrape ; comme au travers d’un air
huilé, plus lisse, ils atterrissent
sur cette dévorure, le tapis toujours plus mince
sous leurs bonds perpétuels, sur ce tapis
perdu dans l’univers.
Étalé comme un emplâtre, à croire qu’à cet endroit le ciel
de la banlieue aurait endolori la terre.
Et à peine y sont-ils
qu’ils érigent pour faire la montre l’imposante lettrine
de leur pyramide…, et aussi déjà, la constante
empoignade fait rouler pour rire les plus forts
des hommes, comme à table Auguste le Fort faisait
d’assiettes en étain.

Wer aber sind sie, sag mir, die Fahrenden, diese ein wenig
Flüchtigern noch als wir selbst, die dringend von früh an
wringt ein wem, wem zu Liebe
niemals zufriedener Wille? Sondern er wringt sie,
biegt sie, schlingt sie und schwingt sie,
wirft sie und fängt sie zurück; wie aus geölter,
glatterer Luft kommen sie nieder
auf dem verzehrten, von ihrem ewigen
Aufsprung dünneren Teppich, diesem verlorenen
Teppich im Weltall.
Aufgelegt wie ein Pflaster, als hätte der Vorstadt-
Himmel der Erde dort wehe getan.
Und kaum dort,
aufrecht, da und gezeigt: des Dastehns
großer Anfangsbuchstab…, schon auch, die stärksten
Männer, rollt sie wieder, zum Scherz, der immer
kommende Griff, wie August der Starke bei Tisch
einen zinnenen Teller.

Ah, et à l’entour de ce
mitan, la rose des spectateurs :
qui s’ouvre et se défeuille. À l’entour de ce
pilon, le pistil, atteint par son propre
pollen, fécondé derechef pour donner le fruit faux
du dégoût, de cet
inconscient dégoût qui, brillant sur sa plus fine
surface, arbore sans lourdeur un faux sourire.

Ach und um diese
Mitte, die Rose des Zuschauns:
blüht und entblättert. Um diesen
Stampfer, den Stempel, den von dem eignen
blühenden Staub getroffnen, zur Scheinfrucht
wieder der Unlust befruchteten, ihrer
niemals bewußten, – glänzend mit dünnster
Oberfläche leicht scheinlächelnden Unlust.

Là : l’hercule fané, couvert de plis,
le vieux qui n’est plus que tambour,
rabougri dans sa peau puissante, à croire qu’elle a jadis
contenu deux hommes dont à l’un
désormais au cimetière, il survivrait,
sourd et parfois un peu
confus, dans sa peau de veuf.

Da: der welke, faltige Stemmer,
der alte, der nur noch trommelt,
eingegangen in seiner gewaltigen Haut, als hätte sie früher
zwei Männer enthalten, und einer
läge nun schon auf dem Kirchhof, und er überlebte den andern,
taub und manchmal ein wenig
wirr, in der verwitweten Haut.

Mais le jeune gars, l’homme, qu’on dirait fils d’une nuque
et d’une nonne : dru, robustement empli
de muscles et de simplicité.

Aber der junge, der Mann, als wär er der Sohn eines Nackens
und einer Nonne: prall und strammig erfüllt
mit Muskeln und Einfalt.

Oh vous
qu’une douleur, alors encore petite,
a jadis reçus pour jouets, lors d’une de ses
longues convalescences…

Oh ihr,
die ein Leid, das noch klein war,
einst als Spielzeug bekam, in einer seiner
langen Genesungen….

Toi, qui avec ce choc
que seuls les fruits connaissent, dans ta verdeur encore,
cent fois par jour, chois de l’arbre de mouvement
qu’en commun l’on construit (lequel, plus rapide que l’eau, en quelques
minutes sait le printemps, l’été, l’automne) ‒
toi dont la chute impose à la tombe ton impact :
quelquefois, dans une demi-pause, voudrait sourdre de toi
un visage aimant, tourné vers ta mère ‒ elle qui est rarement
tendre ; mais il se perd contre ton corps
qui l’érode en surface, ce visage que timide
tu as à peine cherché. Et l’homme
reclaque des mains afin que tu bondisses, et avant
que ton cœur, toujours galopant, ne ressente
une autre et plus claire douleur, c’est, qui lui vient d’abord
et à son bond des origines, la brûlure à la plante des pieds, avec quelques
larmes d’une souffrance physique, vite montées à tes yeux.
Et cependant, à l’aveugle,
le sourire …

Du, der mit dem Aufschlag,
wie nur Früchte ihn kennen, unreif,
täglich hundertmal abfällt vom Baum der gemeinsam
erbauten Bewegung (der, rascher als Wasser, in wenig
Minuten Lenz, Sommer und Herbst hat) –
abfällt und anprallt ans Grab:
manchmal, in halber Pause, will dir ein liebes
Antlitz entstehn hinüber zu deiner selten
zärtlichen Mutter; doch an deinen Körper verliert sich,
der es flächig verbraucht, das schüchtern
kaum versuchte Gesicht… Und wieder
klatscht der Mann in die Hand zu dem Ansprung, und eh dir
jemals ein Schmerz deutlicher wird in der Nähe des immer
trabenden Herzens, kommt das Brennen der Fußsohln
ihm, seinem Ursprung, zuvor mit ein paar dir
rasch in die Augen gejagten leiblichen Tränen.
Und dennoch, blindlings,
das Lächeln…..

Ange ! Ô prends-la, plante-la, la simple qui est bonne à la petite floraison.
Débrouille-toi d’un vase, garde-la ! Serre-la parmi ces joies qui ne nous sont pas
encore 
ouvertes ; dans une urne charmante
célèbre-la d’une épigraphe : « Subrisio Saltat ».

Engel! o nimms, pflücks, das kleinblütige Heilkraut.
Schaff eine Vase, verwahrs! Stells unter jene, uns noch nicht
offenen Freuden; in lieblicher Urne
rühms mit blumiger schwungiger Aufschrift: »Subrisio Saltat.«.

Puis toi, Charmante,
par-dessus qui sans mot dire ont bondi les joies
les plus attrayantes. Peut-être
tes franges pour toi sont-elles heureuses ‒,
ou sur ta jeune,
ferme poitrine la soie verte, métallique,
se 
sent-elle incessamment choyée et ne manquer de rien.
Toi,
fruit précoce de l’âme égale, constamment, différemment,
ouvertement posée sur toutes branlantes balances de l’équilibre, ‒
épaulée.

Du dann, Liebliche,
du, von den reizendsten Freuden
stumm Übersprungne. Vielleicht sind
deine Fransen glücklich für dich –,
oder über den jungen
prallen Brüsten die grüne metallene Seide
fühlt sich unendlich verwöhnt und entbehrt nichts.
Du,
immerfort anders auf alle des Gleichgewichts schwankende Waagen
hingelegte Marktfrucht des Gleichmuts,
öffentlich unter den Schultern.

Où est-il, ô, est-il l’endroit ‒ je le porte en mon cœur ‒
où pendant longtemps ils étaient encore incapables, où de l’autre,
ils tombaient encore, comme font les bêtes mal
appariées quand elles s’accouplent ; ‒
où les poids sont encore lourds ;
où sur leurs bâtons tournant
encore en vain les assiettes
titubent…

Wo, o wo ist der Ort – ich trag ihn im Herzen –,
wo sie noch lange nicht konnten, noch von einander
abfieln, wie sich bespringende, nicht recht
paarige Tiere; –
wo die Gewichte noch schwer sind;
wo noch von ihren vergeblich
wirbelnden Stäben die Teller
torkeln…..

Et soudain, dans ce nulle part empli d’efforts, soudain
la place indicible, où le pur Trop-peu
se métamorphose inconcevablement ‒, fait ailleurs son bond,
dans ce Trop qui est vide.
Où plusieurs chiffres additionnés
donnent un zéro.

Und plötzlich in diesem mühsamen Nirgends, plötzlich
die unsägliche Stelle, wo sich das reine Zuwenig
unbegreiflich verwandelt –, umspringt
in jenes leere Zuviel.
Wo die vielstellige Rechnung
zahlenlos aufgeht.

Places, ô place à Paris, théâtre sans jamais de cesse
où la modiste, Madame Lamort,
enroule et tresse les voies sans repos de la terre,
ces infinis lacets dont à neuf
elle fait rubans, ruchés, fleurs, cocardes, fruits factices ‒, tous
colorés sans vraisemblance ‒ pour orner en hiver
les chapeaux à bas prix du destin.

Plätze, o Platz in Paris, unendlicher Schauplatz,
wo die Modistin, Madame Lamort,
die ruhlosen Wege der Erde, endlose Bänder,
schlingt und windet und neue aus ihnen
Schleifen erfindet, Rüschen, Blumen, Kokarden, künstliche Früchte –, alle
unwahr gefärbt, – für die billigen
Winterhüte des Schicksals.

………………………………..

Ange ! Il y aurait une place, inconnue de nous, où
sur un tapis que l’on ne peut dire, les amants feraient montre, eux
qui ne vont jamais, ici, jusqu’à le pouvoir faire, des hardies,
hautes figures de leur cœur bondissant,
de la pyramide de leur désir, de leurs
échelles tremblantes, appuyées depuis longtemps l’une contre l’autre,
là où de sol il n’y avait, ‒ et le pourraient-ils
que dans le cercle des spectateurs, des morts sans nombre et muets :

Engel!: Es wäre ein Platz, den wir nicht wissen, und dorten,
auf unsäglichem Teppich, zeigten die Liebenden, die’s hier
bis zum Können nie bringen, ihre kühnen
hohen Figuren des Herzschwungs,
ihre Türme aus Lust, ihre
längst, wo Boden nie war, nur an einander
lehnenden Leitern, bebend, – und könntens,
vor den Zuschauern rings, unzähligen lautlosen Toten:

lanceraient, de monnaie de la chance, l’ultime alors,
toujours liardée, toujours cachée, insue de nous, toujours
en cours, face au sourire, enfin
sincère, du couple sur le tapis
assouvi ? 

Würfen die dann ihre letzten, immer ersparten,
immer verborgenen, die wir nicht kennen, ewig
gültigen Münzen des Glücks vor das endlich
wahrhaft lächelnde Paar auf gestilltem
Teppich?

(in Duineser Elegien 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.