Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Dame à un balcon / Dame auf einem Balkon

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Elle sort tout-à-coup, et le vent l’enveloppe,
claire dans la clarté, pareille à une élue ;
la chambre, cependant, qu’on dirait entaillée,
derrière elle remplit la porte

d’obscurité, pareille à un fond de camée
qui laisse une lueur filtrer dans sa monture,
et te vient à l’esprit qu’il n’y avait de soir
avant qu’elle ne vînt pour, sur la balustrade,

encore déposer quelque peu d’elle-même,
ses mains encor, ‒ pour être absolument légère :
comme si vers le ciel la tendaient les rangées
de maisons et que tout la devait agiter.


Plötzlich tritt sie, in den Wind gehüllt,
licht in Lichtes, wie herausgegriffen,
während jetzt die Stube wie geschliffen
hinter ihr die Türe füllt

dunkel wie der Grund einer Kamee,
die ein Schimmern durchläßt durch die Ränder;
und du meinst der Abend war nicht, ehe
sie heraustrat, um auf das Geländer

noch ein wenig von sich fortzulegen,
noch die Hände, – um ganz leicht zu sein:
wie dem Himmel von den Häuserreihn
hingereicht, von allem zu bewegen.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le Ballon / Der Ball

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Rondeur à qui deux mains par leur chaleur, en vol,
prodiguent, tout là-haut, sans plus s’en soucier
que si c’était leur bien, ce qui dans les objets
ne saurait perdurer, qui trop léger pour eux,

trop peu chose et pourtant demeurant assez chose
pour invisiblement, de tout ce qui dehors
est aligné, d’embée en nous ne pas glisser :

en toi cela glissa, qui hésites encore

à chuter ou voler  : toi dont l’ascension 
– l’on croirait qu’avec toi tu l’entraînes là-haut –,
ravis, le libérant, le jet ‒, toi qui t’inclines
et t’interromps, montrant à ceux qui jouent, soudain, 
de ta hauteur un lieu nouveau , – que tu disposes
comme s’il en allait de quelque pas de danse,

pour ensuite, attendue et de tous souhaitée
vive, sans artifice, et simple, très nature,
dans la coupe tomber de paumes qui s’élèvent.


Du Runder, der das Warme aus zwei Händen
im Fliegen, oben, fortgiebt, sorglos wie
sein Eigenes; was in den Gegenständen
nicht bleiben kann, zu unbeschwert für sie,

zu wenig Ding und doch noch Ding genug,
um nicht aus allem draußen Aufgereihten
unsichtbar plötzlich in uns einzugleiten:
das glitt in dich, du zwischen Fall und Flug

noch Unentschlossener: der, wenn er steigt,
als hätte er ihn mit hinaufgehoben,
den Wurf entführt und freiläßt –, und sich neigt
und einhält und den Spielenden von oben
auf einmal eine neue Stelle zeigt,
sie ordnend wie zu einer Tanzfigur,

um dann, erwartet und erwünscht von allen,
rasch, einfach, kunstlos, ganz Natur,
dem Becher hoher Hände zuzufallen.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Musique / Musik

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Que joues-tu, mon garçon ? ‒ Passaient dans le jardin
comme des pas nombreux, des ordres chuchotés.
Que joues-tu, mon garçon ? Ton âme s’est, vois donc !
prise dans les tuyaux de la flûte de Pan.

Pourquoi l’attires-tu ? Le chant semble une geôle
où elle se consume et où elle s’abuse :
si forte soit ta vie, ta romance est plus forte
qui sanglotant s’adosse à ta mélancolie.

Donne-lui du silence, afin que doucement
ton âme s’en retourne aux flots, à l’abondance
‒ là où elle vivait, croissant, lointaine et sage,
avant que de se voir contrainte à tes jeux tendres.

Comme elle bat déjà plus faiblement de l’aile !
‒ tu vas si bien, rêveur, dilapider son vol,
que ses rémiges, cisaillées par la chanson,
ne la porteront plus au-dessus de mes murs
quand je l’appellerai pour des félicités.


Was spielst du, Knabe? Durch die Garten gings
wie viele Schritte, flüsternde Befehle.
Was spielst du, Knabe? Siehe deine Seele
verfing sich in den Stäben der Syrinx.

Was lockst du sie? Der Klang ist wie ein Kerker,
darin sie sich versäumt und sich versehnt;
stark ist dein Leben, doch dein Lied ist stärker,
an deine Sehnsucht schluchzend angelehnt. –

Gieb ihr ein Schweigen, daß die Seele leise
heimkehre in das Flutende und Viele,
darin sie lebte, wachsend, weit und weise,
eh du sie zwangst in deine zarten Spiele.

Wie sie schon matter mit den Flügeln schlägt:
so wirst du, Träumer, ihren Flug vergeuden,
daß ihre Schwinge, vom Gesang zersägt,
sie nicht mehr über meine Mauern trägt,
wenn ich sie rufen werde zu den Freuden.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Tiré d’une enfance / Aus einer Kindheit

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L’obscurité semblait, dans la chambre, un trésor,
où l’enfant s’asseyait et se dissimulait.
Et la mère entrait-elle ainsi que dans un rêve,
un verre tremblotait dans l’armoire muette.
Elle sentait combien la pièce était trompeuse,
et baisait son enfant : « Est-ce que tu es là ?… »
Ils regardaient tous deux, angoissés, le piano,
car bien souvent le soir elle jouait un air
où, singulièrement, le bambin s’abîmait.

Il se tenait assis, muet, regard immense
suspendu à sa main qui, ployant sous la bague,
comme allant lourdement dans un tomber de neige,
allait dessus les touches blanches.


Das Dunkeln war wie Reichtum in dem Raume,
darin der Knabe, sehr verheimlicht, saß.
Und als die Mutter eintrat wie im Traume,
erzitterte im stillen Schrank ein Glas.
Sie fühlte, wie das Zimmer sie verriet,
und küßte ihren Knaben: Bist du hier?…
Dann schauten beide bang nach dem Klavier,
denn manchen Abend hatte sie ein Lied,
darin das Kind sich seltsam tief verfing.

Es saß sehr still. Sein großes Schauen hing
an ihrer Hand, die ganz gebeugt vom Ringe,
als ob sie schwer in Schneewehn ginge,
über die weißen Tasten ging.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Clair de lune / Mondnacht

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Très vaste nuit d’octobre au sud de l’Allemagne
et douce comme est doux le retour de tous contes.
Il tombe lourdement du clocher beaucoup d’heures
parmi leur profondeur ainsi que dans la mer, ‒
et puis un grondement, et le cri de la ronde,
et le silence quelque temps demeure vide :
et puis un violon (Dieu sait d’où il provient)
se réveillant, très lentement dit :
_____________________« Une blonde… »


Süddeutsche Nacht, ganz breit im reifen Monde,
und mild wie aller Märchen Wiederkehr.
Vom Turme fallen viele Stunden schwer
in ihre Tiefen nieder wie ins Meer, –
und dann ein Rauschen und ein Ruf der Ronde,
und eine Weile bleibt das Schweigen leer;
und eine Geige dann (Gott weiß woher)
erwacht und sagt ganz langsam:
______________________Eine Blonde …

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Entrée / Eingang

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Qui que tu sois : fais quelques pas, le soir, et sors
de la pièce où tu vis, et dont tu connais tout :
ta maison est l’ultime avant tous les lointains :
qui que tu sois.
Au moyen de tes yeux qui fatigués à peine
peuvent se libérer de l’usure du seuil,
tu vas dresser un arbre noir, très lentement,
et le planter devant le ciel : élancé, seul.
Et tu auras créé le monde. Il sera grand
comme un mot qui mûrit encore dans le taire.
Et lorsque ton vouloir en saisira le sens,
tes yeux câlinement le laisseront partir.


Wer du auch seist: am Abend tritt hinaus
aus deiner Stube, drin du alles weißt;
als letztes vor der Ferne liegt dein Haus:
wer du auch seist.
Mit deinen Augen, welche müde kaum
von der verbrauchten Schwelle sich befrein,
hebst du ganz langsam einen schwarzen Baum
und stellst ihn vor den Himmel: schlank, allein.
Und hast die Welt gemacht. Und sie ist groß
und wie ein Wort, das noch im Schweigen reift.
Und wie dein Wille ihren Sinn begreift,
lassen sie deine Augen zärtlich los…

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Bribes d’avril / Aus einem April

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De nouveau des odeurs dans le bois.
L’alouette en vol emporte
en haut le ciel ‒ à nos épaules
il était lourd ;
vrai qu’on voyait encore à travers branches
comme le jour était vide, ‒
mais après de longs après-midis de pluie
voici, dans leur crue d’or et de soleil,
les heures nouvelles,
et devant fuient, au front, loin, des maisons,
toutes les fenêtres blessées
qui épeurées battent de l’aile.

Puis le calme. La pluie aussi va plus légère
sur l’éclat doucement assombri des cailloux.
Tout bruit profondément s’incline
sur l’éclatant bourgeon des pousses.


Wieder duftet der Wald.
Es heben die schwebenden Lerchen
mit sich den Himmel empor, der unseren Schultern
schwer war;
zwar sah man noch durch die Äste den Tag, wie
er leer war, –
aber nach langen, regnenden Nachmittagen
kommen die goldübersonnten
neueren Stunden,
vor denen flüchtend, an fernen Häuserfronten
alle die wunden
Fenster furchtsam mit Flügeln schlagen.

Dann wird es still. Sogar der Regen geht leiser
über der Steine ruhig dunkelnden Glanz.
Alle Geräusche ducken sich ganz
in die glänzenden Knospen der Reiser.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Soir / Abend

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Le soir avec lenteur change de vêtements
‒ ils lui sont présentés par un rang de vieux arbres ;
tu regardes : de toi, les pays se séparent,
un premier monte au ciel tandis qu’un autre tombe ;

et te laissent, qui n’es tout à fait à aucun,
ni tout à fait si noir qu’est la maison sans voix,
ni tout à fait si sûr d’adjurer l’éternel
comme ce qui, de nuit, devient étoile et monte ‒

et te laissent (les mots ne pouvant l’éclaircir)
ta vie pusillanime, immense et mûrissante,
pour, tantôt limitée et tantôt englobante,
qu’elle devienne en toi tour à tour pierre, étoile.


Der Abend wechselt langsam die Gewänder,
die ihm ein Rand von alten Bäumen hält;
du schaust: und von dir scheiden sich die Länder,
ein himmelfahrendes und eins, das fällt;

und lassen dich, zu keinem ganz gehörend,
nicht ganz so dunkel wie das Haus, das schweigt,
nicht ganz so sicher Ewiges beschwörend
wie das, was Stern wird jede Nacht und steigt –

und lassen dir (unsäglich zu entwirrn)
dein Leben bang und riesenhaft und reifend,
so daß es, bald begrenzt und bald begreifend,
abwechselnd Stein in dir wird und Gestirn.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Les hommes la nuit / Menschen bei Nacht

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Les nuits ne sont pas faites pour la foule,
De ton voisin, la nuit est là qui te sépare
et tu n’as point pourtant devoir de le chercher.
Et si pendant la nuit tu éclaires ta chambre
afin d’envisager des hommes,
tu dois te demander : qui donc ?

Les hommes sont terriblement défigurés par la lumière,
qui leur ruisselle du visage ;
et qu’ils s’assemblent dans la nuit :
tu vois un monde qui chancelle
dans un tumulte de fatras.
Ils ont au front une lueur
jaune à la place des pensées,
dans leur regard tremble le vin,
à leurs mains pend
le geste lourd dont ils se servent
pour se comprendre quand ils parlent ;
alors ils disent : moi et moi,
et signifient : n’importe qui.


Die Nächte sind nicht für die Menge gemacht.
Von deinem Nachbar trennt dich die Nacht,
und du sollst ihn nicht suchen trotzdem.
Und machst du nachts deine Stube licht,
um Menschen zu schauen ins Angesicht,
so musst du bedenken: wem.

Die Menschen sind furchtbar vom Licht entstellt,
das von ihren Gesichtern träuft,
und haben sie nachts sich zusammengesellt,
so schaust du eine wankende Welt
durcheinandergehäuft.
Auf ihren Stirnen hat gelber Schein
alle Gedanken verdrängt,
in ihren Blicken flackert der Wein,
an ihren Händen hängt
die schwere Gebärde, mit der sie sich
bei ihren Gesprächen verstehn;
und dabei sagen sie: Ich und Ich
und meinen: Irgendwen.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La Pommeraie / Der Apfelgarten

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Borgeby-Gård

Viens tout de suite après le coucher de soleil,
regarde la pelouse au vert du crépuscule ;
n’est-ce pas comme si de longtemps nous l’avions
en nous accumulé et l’avions ménagé,

afin que, le tirant de sens, de souvenirs,
d’espoirs neufs et de joies à demi oubliées,
mêlé de sombre encore issu de nos tréfonds,
devant nous, nous venions à l’épandre en pensée

sous des arbres pareils aux arbres de Dürer,
et qui portent le poids de cent jours de labeur
dans les fruits débordant de leur emplissement,
utiles, patients, et qui cherchent comment

ce qui monte au-delà de toutes les mesures,
peut s’élever encore et peut être donné,
lorsque docile, on a, tout au long d’une vie,
un unique vouloir, qu’on croît et qu’on se tait.


Borgeby-Gård

Komm gleich nach dem Sonnenuntergange,
sieh das Abendgrün des Rasengrunds;
ist es nicht, als hätten wir es lange
angesammelt und erspart in uns,

um es jetzt aus Fühlen und Erinnern,
neuer Hoffnung, halbvergeßnem Freun,
noch vermischt mit Dunkel aus dem Innern,
in Gedanken vor uns hinzustreun

unter Bäume wie von Dürer, die
das Gewicht von hundert Arbeitstagen
in den überfüllten Früchten tragen,
dienend, voll Geduld, versuchend, wie

das, was alle Maße übersteigt,
noch zu heben ist und hinzugeben,
wenn man willig, durch ein langes Leben
nur das Eine will und wächst und schweigt.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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