Martial (40-104 ap. J.-C.) : À un laideron


Tu voudrais que je bande et rebande pour toi :
Lesbie, un vit, crois-m’en, ce n’est pas comme un doigt !
Tu peux bien insister, chatteries, tripotage :
Plus pressant que tu n’es, il y a… ton visage.


La même épigramme traduite librement par Clément Marot :


Stare jubes nostrum semper tibi, Lesbia, penem :
Crede mihi, non est mentula quod digitus.
Tu licet et manibus, blandis et vocibus instes,
Contra te facies imperiosa tua est.

(in Epigrammaton liber VI, 23)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Contre un bruyant maître d’école


Mais qu’as-tu contre nous, maudit maître d’école,
Bonhomme abominé des garçons et des filles ?
Ces encrêtés de coqs n’ont pas rompu le calme
Que tu grondes déjà, donnant du martinet.
L’airain sonne aussi fort martelé sur l’enclume
Quand le forgeron rive un baveux sur sa rosse* ;
Les cris fusent plus doux au grand amphithéâtre
Quand la foule des fans acclame son vainqueur.
Nous tes voisins voulons un tant soit peu dormir
‒ Car si on peut veiller, ça pèse, une nuit blanche !
Chez eux, tes écoliers ! Veux-tu gagner, beuglard,
Autant pour la boucler qu’on t’offre pour crier ?

* Il s’agit d’un forgeron qui travaille à la statue équestre d’un avocat (causidicus, pris en mauvaise part, que je traduis par l’argotique  « baveux »). C’était, à l’époque de Martial, la coutume chez les riches Romains (et surtout chez les parvenus) de se faire ainsi représenter.

Quid tibi nobiscum est, ludi scelerate magister,
invisum pueris virginibusque caput ?
Nondum cristati rupere silentia galli :
murmure iam saevo verberibusque tonas.
Tam grave percussis incudibus aera resultant,
causidicum medio cum faber aptat equo :
mitior in magno clamor furit amphitheatro,
vincenti parmae cum sua turba favet.
Vicini somnum – non tota nocte – rogamus :
nam vigilare leve est, pervigilare grave est.
Discipulos dimitte tuos. Vis, garrule, quantum
accipis ut clames, accipere ut taceas ?

(in Epigrammaton liber IX, 69)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Embrassades hivernales


Décembre au plus haut point nous crispe et nous hérisse,
Mais tu as le culot de donner à chacun
Que tu croises çà, là, l’accolade du givre,
Et d’embrasser, Linus, tout ce qui est dans Rome.
Mais que ferais-tu donc de pis, de plus cruel
Si on t’avait battu, qu’on t’eût roué de coups ?
Nul ne m’embrasserait par ce froid, fût-ce épouse
Ou fillette à la bouche inhabile aux mamours,
Mais toi, oui, car « tu es plus chic, plus raffiné »
Alors que pend livide à ton canin de nez*
Un bout de stalactite et que ta barbe raide
Tient du poil que retranche en levant ses cisailles
Le tondeur de Cilix au mâle de Cinyps**.
Je préfère tomber sur cent broute-minous
Et je redoute moins le Galle qui vient de…***
C’est pourquoi j’en appelle à ton bon sens, Linus,
Et à ta retenue, avec cette requête :
Reporte au mois d’avril tes bises hivernales.


* Linus a le nez humide, comme un chien, à moins qu’il ne renifle (Perse dans sa première satire [I, 109] appelle le « r » la lettre canine [canina littera], du fait de sa prononciation). On peut comprendre aussi que Linus a le nez agressif, comme dans l’expression verba canina = « des mots canins, mordants ». Aucune de ces interprétations n’en exclut d’ailleurs une autre, Martial jouant avec brio de la polysémie de caninus.
** Cilix pour Cilicie (ancienne province romaine, dans l’actuelle Turquie) ; le « mâle de Cinyps » renvoie à deux vers de Virgile tirés des Géorgiques (III, 311/312), barbas, incanaque menta, / Cinyphii tondent hirci (« ils tondent barbes et blanches mantes du bouc de Cinyps »). Le Cinyps était un fleuve de Libye, fameux pour les troupeaux de chèvres qui paissaient sur ses rives. Le vers de Martial peut paraître incohérent si on s’en rapporte à la géographie : il faut prendre Cinyphio marito pour une périphrase sans référence précise à la Libye, et jouant rhétoriquement sur le chiasme (Tonsor Cinyphio Cilix marito) et les sonorités allitératives à consonances étrangères pour une oreille latine.
*** Les Galles étaient réputés pratiquer le sexe oral (à leur sujet, Martial dit ailleurs [III, 81] qu’ils sont « hommes par la bouche »)… Certains commentateurs prennent recentem au sens de « qui vient d’être castré », mais cela rompt la continuité thématique amorcée dans le vers précédent : je préfère pour ma part n’en dire pas plus que n’en dit Martial (recens = « qui a récemment [fait quelque chose] »), sachant que le lecteur latin n’était nullement en peine de comprendre le non-dit.

Bruma est et riget horridus December,
Audes tu tamen osculo niuali
Omnes obuius hinc et hinc tenere
Et totam, Line, basiare Romam.
Quid posses grauiusque saeuiusque
Percussus facere atque uerberatus?
Hoc me frigore basiet nec uxor
Blandis filia nec rudis labellis,
Sed tu dulcior elegantiorque,
Cuius liuida naribus caninis
Dependet glacies rigetque barba,
Qualem forficibus metit supinis
Tonsor Cinyphio Cilix marito.
Centum occurrere malo cunnilingis
Et Gallum timeo minus recentem.
Quare si tibi sensus est pudorque,
Hibernas, Line, basiationes
In mensem rogo differas Aprilem.

(in Epigrammaton liber VII, 95)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Un goinfre


Rien de plus pauvre et de plus goinfre que Santra.
Quand prié il se rue à quelque riche table
Où il a jour et nuit cherché à s’inviter,
Il prend trois fois de ris de porc, quatre d’échine,
Les deux cuisses du lièvre et les pattes d’avant,
A le front de mentir : « Je n’ai pas eu de grive ! »
Et celui de racler le pied glauque des huîtres.
Salissant de bouchées de gâteaux sa serviette,
Il y emmagasine aussi des raisins secs,
Non sans y ajouter quelques grains de grenade,
L’obscène rogaton d’une vulve sans farce,
Une figue avachie et un bolet mollet.
Sa serviette crevant sous ces mille larcins,
Il tiédit son gousset de rognures marines,
Du tronc d’un tourtereau dont il bâfra la tête.
À ses yeux, nulle honte à porter sa main longue
Vers ce que balayeurs et chiens ont délaissé.
Il faut à ce gosier plus que des proies solides :
Une flasque à ses pieds s’emplit de vin coupé.
Tout emporté chez lui, grimpées ses deux cents marches,
Peureusement reclus dans son taudis sous clé,
Le lendemain ce goinfre écoule ses regrats.


Nihil est miserius neque gulosius Santra.
Rectam vocatus cum cucurrit ad cenam,
Quam tot diebus noctibusque captavit,
Ter poscit apri glandulas, quater lumbum,
Et utramque coxam leporis et duos armos,
Nec erubescit pejerare de turdo
Et ostreorum rapere lividos cirros.
Buccis placentae sordidam linit mappam;
Illic et uvae conlocantur ollares
Et Punicorum pauca grana malorum
Et excavatae pellis indecens volvae
Et lippa ficus debilisque boletus.
Sed mappa cumjiam mille rumpitur furtis,
Rosos tepenti spondylos sinu condit
Et devorato capite turturem truncum.
Colligere longa turpe nec putat dextra,
Analecta quidquid et canes reliquerunt.
Nec esculenta sufficit gulae praeda,
Mixto lagonam replet ad pedes vino.
Haec per ducentas cum domum tulit scalas
Seque obserata clusit anxius cella
Gulosus ille, postero die vendit.

(in Epigrammaton liber VII, 20)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Gradation des plaisirs


J’ai joui nuit durant d’une chaude Fanchon,
‒ Elle n’a pas d’égale en polissonnerie ‒
Lassé d’autrement faire, « Y vais-je à la garçon… ? »
Sitôt dit, sitôt fait, pas besoin qu’on l’en prie !
Lui demande en riant, rougissant, plus grivois :
J’ai l’accord illico de la belle outrancière.
Mais ne l’ai pas souillée ; et le sera par toi
Eschyle, si tu veux à vil prix cette affaire.


NB : Il en va d’une gradation dans les plaisirs accordés par la dame (sans doute de très petite vertu), puisque l’on commence par les polissonneries (nequitiae) avant d’aborder toutes les positions possibles (mille modi) de l’amour puis la sodomie (illud puerile, « comme on fait aux garçons »). La dernière demande, qui aux yeux des Romains n’a rien d’un préliminaire, est d’une fellation (c’est l’ultime sort, le fellator étant soumis à l’irrumator, réservé, dans la Priapée, aux pilleurs de jardins). La fin du texte est loin d’être claire et fait depuis longtemps débat parmi les commentateurs : peut-être Martial veut-il dire qu’Eschyle souillera la « lasciva puella » en lui proposant, en contrepartie de sa gâterie, de lui rendre la pareille (et donc en se faisant cunnilingus) – ce qui possiblement aura pour conséquence une baisse des tarifs pratiqués par la catin.

Lascivam tota possedi nocte puellam,
_cuius nequitias vincere nulla potest.
fessus mille modis illud puerile poposci:
_ante preces totas primaque verba dedit.
inprobius quiddam ridensque rubensque rogavi:
_pollicitast nulla luxuriosa mora.
sed mihi pura fuit; tibi non erit, Aeschyle, si vis
_accipere hoc munus conditione mala.

(in Epigrammaton liber IX, 67)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Inclusions dans l’ambre (fourmi, abeille, vipère)

La fourmi :

Comme errait la fourmi sous l’ombrage d’un tremble,
L’insecte s’englua dans une goutte d’ambre :
Lui qui, de son vivant, fut l’objet de mépris,
Devint, après sa mort, un objet de grand prix.

L’excellent Clément Marot (1496-1544)
traduit la même épigramme comme suit,
selon le procédé, en vigueur à son époque, de la « paraphrase » :


L’abeille : 

Claire et close au secret de résine de tremble,
L’abeille semble incluse en son propre nectar.
C’est le prix mérité de ses peines si grandes,
On croirait qu’elle-même a choisi son départ.

Variante non rimée mais plus proche du latin :

Claire et close au secret de cette goutte d’ambre,
L’abeille semble incluse en son propre nectar.
Sa récompense est à hauteur de sa besogne,
Et l’on croirait qu’elle a voulu mourir ainsi.


La vipère :

Comme elle serpentait sous un tremble languide,
Une vipère fut ‒ de l’ambre en dégouttait ‒
Surprise d’être prise en ce poisseux liquide
Qui durcissant soudain, l’enserrant, la figeait !
‒ Cléopâtre, fais fi de ta tombe princière :
Plus noble est le tombeau où gît cette vipère.


Dum Phaetontea formica vagatur in umbra,
__Implicuit tenuem, succina gutta feram.
Sic modo quae fuit vita contempta manente,
__Funeribus facta est, jam preciosa suis.

(in Epigrammaton liber VI, 15)

Et latet et lucet Phaethontide condita gutta,
__Ut videatur apis nectare clusa suo.
Dignum tantorum pretium tulit illa laborum:
__Credibile est ipsam sic voluisse mori.

(in Epigrammaton liber IV, 32)

Flentibus Heliadum ramis dum vipera repit,
__Fluxit in obstantem sucina gutta feram:
Quae dum miratur pingui se rore teneri,
__Concreto riguit vincta repente gelu.
Ne tibi regali placeas, Cleopatra, sepulcro,
__Vipera si tumulo nobiliore jacet.

(in Epigrammaton liber IV, 59)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Supplique à Priape


Toi dont le vit fait peur aux gars, la faux aux tantes,
Aie à l’œil ce lopin qu’isolent toutes sentes :
En ton clos, de voleurs, n’entreront pas de vieux,
Mais des minets, et des beautés aux longs cheveux.


Petite glose : Ce texte est incompréhensible (ce qui pose la question de sa réception contemporaine) sans un minimum de culture latine. Il s’agit d’une adresse à Priape, dieu gardien des jardins et des troupeaux, traditionnellement représenté dans l’état considérable qu’on lui voit sur la statuette ci-dessus, censé décourager les voleurs de tout larcin, leur punition passant par l’usage actif de cette démesure – laquelle pourrait agréer à certains (les cinaedi, que je traduis par les tantes), mais qui seront alors chassés à coups de faux, autre attribut traditionnel du dieu.
Comme toujours dans les échanges hommes-dieux dans l’Antiquité gréco-romaine, la requête relève du donnant-donnant : « Si tu protèges mon potager qui, à l’écart des autres champs, est facile à marauder, je prierai pour que seules pénètrent en tes propres jardins de jeunes et belles personnes, auxquelles il te sera, plus qu’à de vieilles, agréable de faire subir le sort qu’elles auront mérité. »

Tu qui pene viros terres et falce cinaedos,
__Jugera sepositi pauca tuere soli.
Sic tua non intrent vetuli pomaria fures,
__Sed puer et longis pulchra puella comis.

(in Epigrammaton liber VI, 16)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Ersatz


― L’ami Sotadès qui risque sa tête !
― C’est au tribunal qu’on lui fait sa fête ?
― Non, mais c’est fini pour lui de bander,
Alors Sotadès s’est mis à lécher…


Un certain monsieur Simon traduisait comme ci-dessous en 1819.
Comme eût dit mon regretté professeur, le cher Henri Bardon,
« Dieu qu’en termes galants… »


Periclitatur capite Sotades noster.
reum putatis esse Sotaden? non est.
arrigere desît posse Sotades: lingit.

(in Epigrammaton liber VI, 26)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Hugo von Hofmannsthal (1874-1929) : Ton visage / Dein Antlitz


Tout entier ton visage était chargé de rêves.
Je me tus, t’observant, tressaillant sans un mot.
Comme tout me revint ! D’avoir livré déjà
Autrefois tout mon être, au long de vieilles nuits,

À la lune, au vallon que j’avais trop aimé,
Où sur les côteaux nus, les arbres, çà et là,
Malingres se dressaient ‒ et dans leurs intervalles
Allaient, bas et petits, les nuages de brume ;

Le fleuve laissait bruire au milieu du silence
Toujours fraiches, toujours étrangères, les eaux
D’une blancheur d’argent ‒ comme tout me revint !

Comme tout me revint ! Car à toutes ces choses
Ainsi qu’à leur beauté ‒ qui ne fut point féconde ‒
J’avais entier livré mon être, en grand désir
Comme à présent de regarder ta chevelure
Ainsi que cet éclat transperçant tes paupières.


Dein Antlitz war mit Träumen ganz beladen.
Ich schwieg und sah dich an mit stummem Beben.
Wie stieg das auf! Daß ich mich einmal schon
In frühern Nächten völlig hingegeben

Dem Mond und dem zuviel geliebten Tal,
Wo auf den leeren Hängen auseinander
Die magern Bäume standen und dazwischen
Die niedern kleinen Nebelwolken gingen

Und durch die Stille hin die immer frischen
Und immer fremden silberweißen Wasser
Der Fluß hinrauschen ließ – wie stieg das auf!

Wie stieg das auf! Denn allen diesen Dingen
Und ihrer Schönheit – die unfruchtbar war –
Hingab ich mich in großer Sehnsucht ganz,
Wie jetzt für das Anschaun von deinem Haar
Und zwischen deinen Lidern diesen Glanz!


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Andrew Marvell (1624-1678) : La rosée / Ros


Vois à l’aube tomber la perle de rosée
‒ Venant d’un sein de rose elle humecte les roses ‒
Et les fleurs se dresser, troublées, cherchant à plaire,
Lutter pour l’attirer chacune en ses pétales.
‒ Mais elle, envisageant la voûte paternelle,
Méprise le seuil peint de ces nouveaux asiles,
Et recluse dans l’orbe éclatant de sa forme,
Mime autant qu’elle peut l’eau de l’orbe éthéré.
Sa noblesse fait fi de la pourpre odorante,
À son souple trajet pèse peu son pas chaste.
Mais en de longs regards fixant le ciel lointain,
Son éclat se consume, elle pend, amoureuse,
S’afflige, et de douleur muée en douleur pure,
S’affaiblit tel un pleur mouillant des joues de rose.
Tremblant de peur devant son nid qui branle, inquiète,
Elle s’enfuit, quand l’air se meut sous le zéphyr :
Comme s’épeure aussi l’innocente fillette
Rentrant de nuit chez soi sans être accompagnée,
Ainsi le vent hérisse en l’agitant la goutte
Qui craint pour sa pudeur de tout son être vierge,
Tant qu’un rayon clément n’évapore sa course
Et qu’à soi le soleil, son père, ne l’attraie.

Telle est, pût-on l’y voir, parmi l’humaine fleur,
L’âme en son long séjour où elle est exilée,
Qui, pensant aux festins du ciel originel,
Écarte les hanaps et la pourpre des couches.
Goutte de la sainte Onde, éclat du Feu pérenne,
Que ne charme habit rouge ou parfum de Saba,
Mais qui, recluse au sein de sa propre lumière,
Converge, sinueuse, en des cercles infimes
Et suivant en esprit la courbe des grands dieux,
Fait un globe étoilé de son orbe restreint.
Close sur son emprunt de la forme opposite,
Dressant ses flancs partout, elle se ferme au monde,
Mais en son rond miroir boit les rayons, parée,
Et s’ouvre en sa splendeur au jour qui l’enveloppe.
L’œil aux dieux : rutilante, obscure, l’œil au sol,
En son mépris du reste et son amour du ciel,
D’un bond ‒ voulant partir d’ici rapidement ‒
Pleinement libérée, en route pour les cieux,
Tendant sa course en l’air, tout entière sphérique,
Elle pointe tout droit, traçant un chemin prompt.
La manne ainsi, couvrant les tables bienheureuses,
Joncha le sol désert, étincelle glacée :
Glacée au sol, mais le Soleil, bon, l’absorbant,
Aux astres d’où tombée, elle revint plus pure.


Cernis ut Eio descendat Gemmula Roris,
__Inque Rosas roseo transfluat orta sinu.
Sollicita Flores stant ambitione supini,
__Et certant foliis pellicuisse suis.
Illa tamen patriae lustrans fastigia Sphaerae,
__Negligit hospitii limina picta novi.
Inque sui nitido conclusa voluminis orbe,
__Exprimit aetherei qua licet Orbis aquas.
En ut odoratum spernat generosior Ostrum,
__Vixque premat casto mollia strata pede.
Suspicit at longis distantem obtutibus Axem,
__Inde & languenti lumine pendet amans,
Tristis, & in liquidum mutata dolore dolorem,
__Marcet, uti roseis Lachryma fusa Genis.
Ut pavet, & motum tremit irrequieta Cubile,
__Et quoties Zephyro fluctuat Aura, fugit .
Qualis inexpertam subeat formido Puellam,
__Sicubi nocte redit incomitata domum.
Sic & in horridulas agitatur Gutta procellas,
__Dum prae virgineo cuncta pudore timet.
Donec oberrantem Radio clemente vaporet,
__Inque jubar reducem Sol genitale trahat.

Talis, in humano si possit flore videri,
__Exul ubi longas Mens agit usque moras;
Haec quoque natalis meditans convivia Coeli,
__Evertit Calices, purpureosque Thoros.
Fontis stilla sacri, Lucis scintilla perennis,
__Non capitur Tyria veste, vapore Sabae.
Tota sed in proprii secedens luminis Arcem,
__Colligit in Gyros se sinuosa breves.
Magnorumque sequens animo convexa Deorum,
__Sydereum parvo fingit in Orbe Globum.
Quam bene in adversae modulum contracta figurae
__Oppositum Mundo claudit ubique latus.
Sed bibit in speculum radios ornata rotundum;
__Et circumfuso splendet aperta Die.
Qua Superos spectat rutilans, obscurior infra;
__Caetera dedignans, ardet amore Poli.
Subsilit, hinc agili Poscens discedere motu,
__Undique coelesti cincta soluta Viae.
Totaque in aereos extenditur orbita cursus;
__Hinc punctim carpens, mobile stringit iter.
Haud aliter Mensis exundans Manna beatis
__Deserto jacuit Stilla gelata Solo:
Stilla gelata Solo, sed Solibus hausta benignis,
__Ad sua qua cecidit purior Astra redit.

(in Works of Andrew Marvell in two volumes, London, 1772, p. 163 et sq.)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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