Ulrich Koch (né en 1966) : J’ignorais du tout au tout qu’il m’arrive de prier / Ich wusste gar nicht, dass ich manchmal bete


J’ignorais du tout au tout qu’il m’arrive de prier.
Une vieille femme et un chat ralentissent ce poème
où le jour hésitant se lève, elle étend la lessive
de son fils, qui depuis des années n’écrit plus.
L’ombre de nuages tâte le sol, des chevaux caracolent
vers la barrière, sans rien donner de leur beauté,
pas un mot. Neigeuses terrasses sous la lumière de l’aube.

Le présentateur du journal à la radio
je lui fourre dans la bouche un torchon mouillé de
psaumes et de kérosène: laisse-moi être comme je suis, mais avant fais
que je devienne ce que j’étais pour que je puisse attendre
jusqu’à m’en retourner auprès de ceux que j’ai laissés.


Ich wusste gar nicht, dass ich manchmal bete.
Eine Katze und eine Alte verlangsamen dieses Gedicht,
in dem es zögerlich Tag wird, sie hängt die Wäsche
ihres Sohnes ab, der seit Jahren nicht mehr schreibt.
Wolkenschatten tasten den Boden ab, Pferde kommen
ans Gatter getänzelt, doch geben nichts ab von ihrer Schönheit,
kein Wort. Vom Frühlicht verschneite Terrassen.

Dem Nachrichtensprecher im Radio
stopfe ich den Mund mit einem Lappen, getränkt mit
Psalmen und Kerosin: Lass mich sein, wie ich bin, vorher mach,
dass ich werde, was ich war, damit ich warten kann,
bis ich wiederkomme mit denen, die ich verließ.

(in  Uhren zogen mich auf, poetenladen Leipzig [2013])

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Christoph Wenzel (né en 1979) : de l’eau saumâtre / brackwasser


de l’eau saumâtre dans les baignoires récupérées
dans les pâtures à vaches, dans l’abreuvoir déborde
le ciel, trouble potage. mais le goût des brins d’herbe
dépend du mufle des laitières, demi-sec,
fumé, épicé, du bruit fait quand elles mâchent, remâchent,
huileux, juteux, discret. Tous ici les comprennent (borgnes
et bêtes que nous sommes), à cela personne d’autre
ne comprend rien. ou c’est rare, mais alors comme il faut :
gros mots, gros mangements, moments d’immense tendresse.

NB : J’ai, privilégiant les sonorités et les effets de rythme, un peu gauchi le texte initial. La poésie me le pardonnera sans doute.

brackwasser in den umgewidmeten badewannen
auf den viehweiden, in der tränke schwappt
der himmel, trübe suppe. aber der geschmack
der grashalme, je nach mundart der milchkühe, feinherb,
rauchig, würzig, wie sie jeden laut zerkauen, käuen,
ölig, saftig, stumm. jeder versteht sie hier (blind
und blöd wie wir sind), niemand sonst
versteht das. selten einmal, aber dann richtig:
kraftausdrücke, kraftfutter, momente größter zärtlichkeit.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Christoph Danne (né en 1976) : cibles mouvantes / bewegliche ziele


du train de nuit qui entre
en gare venant de Copenhague

glissent des plaques de glace
sur le ballast ri
deaux tirés les
compartiments lourdement
moirés bleu sombre
vrombissent et sifflent s’arrête
-t-il dessous nous dans les puits
de lumière dansent les
phalènes le quai sous
mes pieds chape
flottante je ne sais pas
n’ai jamais su
comment on dit adieu


vom einrollenden
nachtzug aus kopenhagen
rutschen flächen aus eis
ins gleisbett zu
gezogene gardinen die
abteile schimmern dunkel
blau schwer unter
dröhnen und pfeifen macht
er halt unter uns in den licht
schächten tanzen die
falter der bahnsteig zu
meinen füßen ein schwimmender
estrich ich weiß nicht
und wusste nie wie
man abschied nimmt


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Hung-min Krämer (née en 1965) : Eggleston II


Il est des lieux dans toute demeure
où tombent inaperçus des rayons de soleil.
Même les jours bouchés d’hiver.
Il est des mains câlines pour disposer des fleurs
dans des vases démodés en porcelaine.
Et savais-tu qu’il est des livres
dont les tranches ressemblent
aux cadres modestes et dorés des tableaux
pendus au-dessus d’eux au mur ?
À motifs aussi vieux aussi doux que la lumière
aussi savamment obscurément provocateurs
que les mots dans les livres au-dessous d’eux
dont plus personne ne prend la peine
de suivre les références croisées.
Mais toi tu pourrais le faire.


Es gibt Orte in jedem Haus
auf die unbemerkt Sonnenstrahlen fallen.
Sogar an trüben Wintertagen.
Es gibt Hände, die liebevoll Schnittblumen
in altmodische Porzellanvasen stellen.
Und wusstest Du, dass es Bücher gibt
deren Schnittkanten aussehen
wie die schlichten goldenen Bilderrahmen der Bilder
die über ihnen an der Wand hängen?
Mit Motiven so alt und milde wie das Licht
so wissend und so unbeachtet provozierend
wie die Worte in den Büchern unter ihnen
deren Querverweisen zu folgen
niemand sich mehr die Mühe macht.
Aber Du könntest es tun.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Giannantonio Campano (1429-1477) : La Nymphe endormie

Qui est Giannantonio Campano ?


Nymphe et gardienne, ici, de la source sacrée,
Je dors au doux babil que je perçois de l’eau.
Ne romps pas, toi qui viens à la vasque marbrée,
Mon sommeil : baigne-t’y, bois-y, mais ne dis mot.


Huius nympha loci, sacri custodia fontis
__Dormio dum blandae sentio murmur aquae.
Parce meum quisquis tangis cava marmora somnum
__Rumpere: sive bibas, sive lavere taces.

(in Carmina (1495) 


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Ulrike Anna Bleier : Mousseux / Piccolo


J’ai déjà appelé plusieurs fois
aujourd’hui fait ma mère
et Madame Körner vient
de mourir elle s’enterre
mardi prochain

ma mère a demandé à la voisine
pour les fleurs ça l’embête
d’aller chez Schubert
fait-elle on a eu droit à une coupure
de courant ce week end

Et des vipères ils en ont tout pareil
au jardin les premières tomates
de la saison déjà mûres elle les a
toutes offertes au plombier
et passé son bonjour à sa femme

Hier elle n’a mangé
que du pain le docteur
lui a conseillé le mousseux
pour sa tension trop faible
ton père oui l’avait trop forte

Elle n’avait jamais vu le papier
de guingois dans la salle à manger 
elle retourne à l’église
ma mère après
toutes ces années.


Habe heute schon angerufen
ein paar mal sagt Mutter
und Frau Körner ist vorhin
gestorben beerdigt
nächsten Dienstag

Mutter hat die Nachbarin gefragt
wegen der Blumen das Gehen
fällt ihr schwer bei Schuberts
sagt sie war Stromausfall
am Wochenende

Und Schlangen haben die auch
im Garten die ersten Tomaten
in diesem Jahr schon reif sie hat
alle dem Klempner geschenkt
und seine Frau hat schöne Grüße

Gestern hat sie nur Brot
gegessen der Arzt
hat Piccolo empfohlen
gegen niedrigen Blutdruck
Vater hatte ja hohen

Die Tapete ist ihr nie aufgefallen
im Esszimmer ist schief
in die Kirche geht sie
wieder meine Mutter nach
all den Jahren.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Sandra Hubinger : Nos mouvements se séparaient / Unsere Bewegungen spalteten sich ab


Nos mouvements se séparaient
de nous poussés dessus les champs fumée
fantômes folâtrant nous imitant
flottant vers les sous-bois où cela craquetait

comme riant de nous sous cape qui
parmi les arbrisseaux titubions chancelions
nos manifestations s’éloignaient dans
le sombre où peu à peu elles disparaissaient

nous nous répandions en
duplications et en échos
dans le nocturne ouvert


Unsere Bewegungen spalteten sich ab
von uns geweht über die Ebene gleich Rauch
sich tummelnde Phantome uns nachahmend
schwebten sie ins Unterholz wo es knisterte

Als kicherten sie über uns die wir
zwischen Sträuchern taumelten wankten
was wir nach außen gebracht entfernte sich ins
Dunkle wo es zunehmend verschwand

Verschwendeten wir uns in
Vervielfältigungen und Widerhall
ins offen Nächtliche

( in wir gehen, Edition Keiper [2019]).


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Sandra Hubinger : Tout à l’extrémité / An der äußersten Spitze


Tout à l’extrémité de la langue de terre
la mer s’étendait plate un œil statique
nous observait donnait peu de réponses
nous enregistrions nos perceptions sur des

plaques des matériaux trouvés en cheminant
grattions avec des coins gravions avec clous pointes
lignes et traits des obstacles faisaient
de cercles des ellipses englobaient des erreurs

cette nature nous semblait la battue sans mesure
d’une partition, nous consignions son
pouls sa courbe de température le ton le plus haut d’un
oiseau chanteur le pianissimo de sable ruisselant


An der äußersten Spitze der Landzunge
lag glatt das Meer ein ruhendes Auge
beobachtete uns beantwortete wenig
unsere Wahrnehmungen zeichneten wir auf

Platten Materialien unterwegs gefunden
kratzten mit Metallecken ritzten mit Nägeln mit
Nadeln Linien und Striche Widerstände machten
aus Kreisen Ellipsen schlossen Fehler mit ein

Als eine aus dem Takt geschlagene Partitur
erschien uns diese Natur wir notierten ihren
Pulsschlag ihre Fieberkurve den höchsten Ton eines
Singvogels das Pianissimo von rieselndem Sand

( in wir gehen, Edition Keiper [2019]).


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Leopold Federmair (né en 1957) : Chant de nouvelle année / Neujahrslied


Le soleil s’est levé,
la lune est quelque part.
Les oiseaux perchent sur les fils.
L’asphalte givre avant que les camions n’arrivent.

La gelée blanche en quantité pare les champs
de raides stalactites
qui atteignent le ciel,
méditant des envols.

Revêche, le ciel brille
avec ses hiéroglyphes,
signe pour l’arrivante.

Signe pour l’arrivante.


Die Sonne ist aufgegangen,
der Mond steht irgendwo.
Die Vögel hocken auf den Schnüren.
Asphalt vereist, bevor die Laster kommen.

Viel weißer Rauhreif ziert die Felder
mit starren Stalaktiten,
die in den Himmel reichen,
auffliegen werden, denken sie.

Abweisend glänzt der Himmel
mit seinen Hieroglyphen,
dem Kommenden ein Schild.

Dem Kommenden ein Schild.

(in Schönheit und Schmerz, éd. PalmArtPress [2019]).


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Olga Martynova (née en 1962) : plus de vivants ou plus de morts ? / mehr lebende oder mehr tote?


1.

Lorsqu’il y aura autant de morts que de vivants,
viendra la fin des temps,
prophétisa Bucéphale
juste avant de pousser son dernier soupir,
et Alexandre eut idée d’une bataille
entre morts et vivants,
et continua
à accroître le nombre des morts.

2.

Plus de vivants, c’est ce qu’il y a,
Les morts en effet ne sont plus, –
disaient les Indiens au Macédonien.
Il était déçu.
Il avait une bataille
en tête entre vivants et morts.
Il ignorait seulement
de quel côté devoir combattre,
de toute manière en tant que dieu qu’importe,
pensait-il, qu’importe en tant que dieu.

Mais les morts sont les plus nombreux.
Surtout quand je
longe les rayonnages d’une bibliothèque.

Les brahmanes ne disaient sans doute cela
que pour au moins, les morts, les protéger de lui.

Car les morts sont les plus nombreux,
ils le savaient.
Les morts sont les plus nombreux, surtout quand je
longe les rayonnages d’une bibliothèque.

D’un autre côté : le mort Tchekhov est-il
plus mort que les petites gens
dont il a chanté les groseilles à maquereaux ?

Était-elle Eurydice avec son
sexe clos
Pareil à une fleur après soleil couché
plus morte que les ménades
agriffant les entrailles d’Orphée ?
Que les ménades
avec pourriture et vin dans les veines ?

Sont-ils Ovide, Virgile et Broch
plus morts que moi ?
C’est ce que je ne peux croire.


1.

Wenn es gleich viele Tote wie Lebende gibt,
kommt die Endzeit,
prophezeite Bucephalus,
kurz bevor er sein letztes Gewieher von sich gab,
und Alexander dachte an eine Schlacht
zwischen Toten und Lebenden,
und setzte fort,
die Zahl der Toten zu vermehren.

2.

Mehr Lebende gibt es,
Die Toten sind nämlich nicht mehr, –
sagten Inder dem Makedonier.
Er war enttäuscht.
Ihm schwebte eine Schlacht
zwischen Lebenden und Toten vor.
Er wusste nur nicht,
auf wessen Seite er streiten würde,
sowieso als Gott, dachte er, egal,
als Gott ist es egal.

Aber es gibt mehr Tote.
Besonders, wenn ich
Buchregale entlang denke.

Die Brahmanen sagten das vermutlich bloß,
um wenigstens die Toten vor ihm zu schützen.
Denn es gibt mehr Tote,
das wussten sie.
Es gibt mehr Tote, besonders, wenn ich
Buchregale entlang denke.

Andererseits: Ist der tote Tschechow
toter als die von ihm besungenen
Stachelbeermännchen?

War Eurydike mit ihrem
Wie eine Blume nach dem Sonnenuntergang
geschlossenen Geschlecht
toter als die Mänaden,
die Orpheus‘ Gekröse auskrallten?
Аls die Mänaden
mit Wein und Verwesung in den Adern?

Sind Ovid, Vergil und Broch
toter als ich?
Das kann ich nicht glauben.

(in Neue Rundschau n° 4 / 2019)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


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