Giulio Roscio (1550-1591) : Reflets sur l’eau d’une fontaine

Qui est Giulio Roscio ?

Ici repose au sûr, près de chutes chantantes,
La nymphe de ces lieux sous de souples rameaux.
Un roc saille, luisant, des cristallines eaux,
La vasque resplendit de nuances changeantes.
La source s’enrichit grandement du riant,
Charmant reflet que fait sur l’onde la déesse.
Un berger ébahi les contemple en détresse,
Oubliant d’apaiser sa soif dans le courant :
Tant ce cave reflet l’émeut, tant le fascine
Taillée en marbre dur, la figure divine.


NB1 : Je ne peux guère, sur Internet, renvoyer à une biographie de Giulio Roscio : je m’en tiendrai à ce que dit de lui Charles Nodier, qui le qualifie de « bon critique, élégant prosateur, et poète distingué ».
NB2 : Le thème de la fontaine est très fréquent en poésie néo-latine : une recherche sur ce blog en fera trouver de nombreuses occurrences. Celui du reflet ne l’est pas moins en poésie d’inspiration baroque (cf. ce qu’en dit Jean Rousset).

Hic molli indulgens tamno secura quiescit
__Nympha loci ad murmur dulce cadentis aquae.
Eminet in uitreo pellucens amne lapillus,
__Et concha e uario tincta colore micat.
Additur et fonti decus ingens : ipsa sub undis
__Pulchrior arridens reddit imago Deam.
Hic amens, stupidusque haerens miratur utramque
__Oblitus pastor fonte leuare sitim.
Tantum forma mouet uana sub imagine; tantum
__Excisa in duro marmore Diua potest.

(in Lusus pastorales)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Ortensio Moro (1634-1725) : Demande de vin de Tokay à l’empereur Charles VI

Qui est Ortensio Moro ?


Je propose ici deux versions de deux épigrammes néolatines enchaînées : une versifiée et rimée, l’autre en prose cernant de plus près les textes originaux ; et rappelle que le vin a été, de toute antiquité jusqu’à récente épqoue, considéré comme une médication (en témoigne, parmi d’autres, ce poème de Marcantonio Flaminio).

« Du tokay pour guérir » : telle est mon ordonnance,
Mais du vin de ce prix transit mon indigence :
Ah ! Comme l’eau de source est un don d’Apollon,
Puisse le doux breuvage être, Charles, ton don.
Je ne veux ni bijou, ni or, ni titre ou terre :
Pour un vieil estomac que du vin salutaire.
Protège, heureux vainqueur, les vignobles hongrois :
Nos pleins verres diront « le héros, ses exploits¹ ».
Les Camènes loueront ta bonté souveraine
Si tu m’offres du vin au lieu d’eau de fontaine !
Le buvant, je dirai, tel Virgile, César,
Qu’avecque Jupiter tu sables le nectar².

Réponse de l’empereur :

Je t’adresse, Moro, du vin et du meilleur,
Celui que le soleil concocte avec lenteur.
Bois-le ! Tu as bien fait de penser à un prince
Maître du premier vin de toutes les provinces.
Si je prends, Dieu voulant, Istanbul où je fonds,
Je t’offrirai du vin de Grèce à pleins poinçons,
Ainsi que du tokay en pareille abondance :
Car César te souhaite une longue existence.


¹ : Ce sont les premiers mots de l’Énéide : Arma virumque cano.
² : Reprise (adaptée pour la corconstance) d’un vers de Virgile : Divisum imperium cum Jove Caesar habet (César partage l’empire [du monde] avec Jupiter).

Les médecins affirment que le vin de Tokai me ferait du bien, mais il est si cher qu’il effraie ma misère. Ah, puisses-tu, de même qu’Apollon nous donne usage des fontaines sacrées, me donner, Charles, à jouir de ce vin doux ! Je ne réclame ni fief, titre, gemmes, ou or : je demande du vin bon pour un vieil estomac. Qu’une victoire heureuse protège les vignes hongroises : des verres féconds chanteront « les exploits et l’homme ». Quelles louanges, Auguste, les Camènes ne te diront-elles pas, si tu répands du vin à la place d’eaux de source ! Quand je boirai de ton envoi, je te retournerai les  mots de Virgile : « César, tu partages le nectar avec Jupiter ».

Réponse de l’empereur :

Je t’envoie du vin, Moro, point inférieur à celui de Falerne,, que les astres élaborent lentement. Bois-en jusqu’à plus soif. Tu ne regretteras pas de t’être souvenu d’un roi qui possède le meilleur vin du monde. Je fais route en toute hâte vers Istanbul : une fois que, si Dieu le veut, je l’aurai prise, je te ferai don de pleins tonneaux de vin grec, et ne manquera pas à mon envoi quantité de tokay : car César te souhaite de vivre longtemps.


Sana mihi medici adfirmant fore vina Tokai
__Sed terrent parcum tam pretiosa satis.
O utinam ! ut sacris det Apollo fontibus uti,
__Des mihi dulce frui, Carole, posse mero.
Non feuda et titulos, non gemmas posco nec aurum:
__Musta peto stomacho prosperia seni.
Protegat hungaricas felix victoria vites,
__Fecundi calices arma virumque canent.
Quas tibi non tribuent laudes, Auguste, Camenae,
__Si pro pegaseis vina refundis aquis!
Cum mihi missa bibam, reddam tibi verba Maronis:
__« Divisum, Caesar, cum Jove nectar habes ».

Responsio Caesaris:

Vina tibi mitto non inferiora Falernis,
__Quae tibi lenta solent astra parare, More!
Ebibe. Nequaquam regis meminisse dolebis,
__Qui summum in toto possidet orbe merum.
Stambuldam propero, qua, fausto Numine, capta,
__Tum vini graeci dolia plena dabo.
Nec tockaiani deerit tibi copia musti;
__Nam te longaeve vivere Caesar amat.

(in Recentiorum poetarum germanorum carmina latina selectiora [1749] p. 507)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giovanni Pontano (1429-1503) : Fantasmes de vieillard amoureux

Qui est Giovanni Pontano ?


Qu’un dieu me fît de marbre, ici, fussé-je pierre
Que foulerait aux pieds ma cruelle Fannie !
Chaque fois que gagnant le seuil sacré du temple,
Par mes membres de pierre elle cheminerait,
Et les processions passant aux jours de fête,
Elle irait à son seuil afin de regarder.
Alors, bien que fait marbre et insensible pierre,
Je jouirais, foulé sous ses pieds gracieux :
Car il n’existe rien sous les contrées du ciel
Qui sache renoncer à ce qui le délecte.
Amour, flèches d’amour : si s’en moquent d’aucuns,
Que telle dureté se coule dans mon corps !
Contraint, suis-je privé deux jours de ta présence,
Mon être malgré moi décline et s’ensauvage.
Un jour sans t’avoir vue est bien assez, Fannie :
Je semble avoir perdu l’usage de mes sens.
Je crains, le lendemain, d’abhorrer la lumière,
Et d’être masse inerte au lieu de qui je suis !
– Quitte à muer, Fannie, et pour te mieux servir :
Puissé-je devenir au moins ta gorgerette¹.


¹ : Il s’agit de l’ancêtre du soutien-gorge…

Hic me marmoreum faceret deus, hic ego saxum,
__Quod premeret pedibus Fannia dura suis;
Nam quotiens sacri peteret pia limina templi,
__Per mea membra suum saxea ferret iter,
Et quotiens festis redeunt sua sacra diebus,
__Limine prodiret conspicienda suo.
Tunc ego, marmoreus quamvis nec sensile saxum,
__Gauderem nitidis ipse premi pedibus;
Nam nihil est caeli subter regione creatum,
__Quod non delicias norit habere suas.
Quod, siquid venerem Veneris seu spicula nescit,
__Durities artus induat illa meos;
Et si te biduum cogar caruisse, necesse est
__In speciemque abeat nostra figura rudem.
Una dies tantum est, qua te non, Fannia, vidi,
__Et sine iam videor sensibus esse meis;
Altera, quam vereor, ne sit lux invida nobis,
__Et sim de nostro nomine pondus iners.
Quicquid ero, merear cum de te, Fannia, maius,
__O saltem strophium possit id esse tuum.

(in Parthenopeus siue Amores)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Bernard de Clairvaux (Saint Bernard) (1090-1153) : L’enfer épouvantable

Qui est Bernard de Clairvaux (Saint Bernard) ?

[…] Admettons qu’en tant que Père, [Dieu] ne tienne pas rigueur, qu’il pardonne en tant que Bon : mais il ne fait rien de tel en tant qu’il est Seigneur et Créateur, et qui épargne son fils n’épargnera pas sa créature, n’épargnera pas son mauvais serviteur. Pèse ce qu’éprouve de terreur et d’effroi qui méprisa ton créateur et celui  de toutes choses, qui offensa le Seigneur de Majesté. C’est le propre de la majesté d’être crainte et le propre du seigneur d’être craint : au plus haut degré quand il s’agit de cette Majesté-ci et de ce Seigneur-ci. Car si les lois humaines ont consacré d’infliger la peine capitale à qui lèse la majesté – laquelle n’est qu’humaine : quelle fin connaîtront les contempteurs de la divine omnipotence ? « Il touche les montagnes et elles partent en fumée¹ » : et une majesté si redoutable, un vil tas de poussière ose la mettre en courroux, lui qu’un moindre, qu’un seul souffle bientôt disperse sans espoir de retour ? Celui-ci, celui-ci doit inspirer l’épouvante, qui, après avoir au corps donné la mort, a pouvoir aussi de l’envoyer en enfer. J’ai peur de l’enfer, peur du visage du Juge, redoutable même aux puissances angéliques. Je tremble de tous mes membres face au courroux du Puissant, face à sa rage, face au fracas de l’écroulement du monde, face à la conflagration des éléments, face à la force de la tempête, à la voix de l’Archange et à son verdict implacable. Je tremble de tous mes membres face aux crocs de la bête infernale, face au ventre de l’enfer, face aux rugissants prêts à se repaître. J’ai pour effroi le ver rongeur et le feu brûlant, la fumée, la vapeur et le soufre, et le souffle des tourmentes : j’ai pour effroi les ténèbres extérieures. « Qui changera ma tête en source et mes yeux en fontaine de larmes² », afin que je prévienne, par mes pleurs, les pleurs et les dents qui grincent et les durs fers aux mains, aux pieds, et le poids des pressantes, enserrantes, brûlantes chaînes qui jamais ne consument ? Pauvre de moi, ma mère ! Que m’as-tu mis au monde, fils de douleur, fils d’amertume, d’indignation et d’éternelle lamentation ? Pourquoi tiré de ton giron, de ta poitrine, suis-je né pour brûler, pour nourrir le feu ? […]


¹ : Psaumes, CIII, 37
² : Jérémie, IX, 1

Esto quod dissimulet Pater, ignoscat Beneficus: sed non Dominus et Creator et qui parcit filio, non parcet figmento, non parcet servo nequam. Pensa cujus sit formidinis et horroris, tuum atque omnium contempsisse Factorem, offendisse Dominum majestatis. Majestatis est timeri, Domini est timeri et maxime hujus Majestatis, hujusque Domini. Nam si reum regiae majestatis, quamvis humanae, humanis legibus plecti capite sancitum sit : quis finis contemnentium divinam omnipotentiam erit? Tangit montes, et fumigant: et tam tremendam majestatem audet irritare vilis pulvisculus, uno levi flatu mox dispergendus, et minime recolligendus? Ille, ille timendus est, qui postquam occiderit corpus, potestatem habet mittere et in gehennam. Paveo gehennam, paveo Judicis vultum, ipsis quoque tremendum angelicis potestatibus. Contremisco ab ira potentis, a facie furoris ejus, a fragore ruentis mundi, a conflagratione elementorum, a tempestate valida, a voce Archangeli, et a verbo aspero. Contremisco a dentibus bestiae infernalis, a ventre inferi, a rugientibus praeparatis ad escam. Horreo vermem rodentem, et ignem torrentem, fumum, et vaporem, et sulphur, et spiritum procellarum: horreo tenebras exteriores. Quis dabit capiti meo aquam, et oculis meis fontem lacrymarum, ut praeveniam fletibus fletum, et stridorem dentium, et manuum pedumque dura vincula, et pondus catenarum prementium, stringentium, urentium, nec consumentium? Heu me, mater mea ! ut quid me genuisti filium doloris, filium amaritudinis, indignationis et plorationis aeternae? Cur exceptus genibus, cur uberibus, natus in combustionem, et cibus ignis?

(in Sermones, XVI, 7)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Orphée chante / Orpheus singt

Qui est Rainer Maria Rilke ?

Alors jaillit un arbre, ô pur jaillissement !
Ô c’est, qui chante, Orphée ! Ô grand arbre en l’oreille !
Et tout se tut. Même en ce taire, cependant,
vinrent signe, avatar, prémices non pareilles.

Des bêtes faites de silence débuchèrent
du bois clair libéré des tanières, des nids ;
et s’avéra que ce n’était par ruse ni
par peur qu’il leur venait une voix si légère

mais du fait de l’écoute. Et la criaillerie
leur sembla, dans leur cœur, petite. Et où n’étaient
pour accueillir cela qu’à peine de vieux murs,

un repaire formé de désirs très obscurs
disposant d’une entrée aux montants qui boitaient,
tu fis à leur usage un temple dans l’ouïe.


Da stieg ein Baum. O reine Übersteigung!
O Orpheus singt! O hoher Baum im Ohr!
Und alles schwieg. Doch selbst in der Verschweigung
ging neuer Anfang, Wink und Wandlung vor.

Tiere aus Stille drangen aus dem klaren
gelösten Wald von Lager und Genist;
und da ergab sich, daß sie nicht aus List
und nicht aus Angst in sich so leise waren,

sondern aus Hören. Brüllen, Schrei, Geröhr
schien klein in ihren Herzen. Und wo eben
kaum eine Hütte war, dies zu empfangen,

ein Unterschlupf aus dunkelstem Verlangen
mit einem Zugang, dessen Pfosten beben, –
da schufst du ihnen Tempel im Gehör.

(in Les Sonnets à Orphée / Die Sonette an Orpheus , 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Sénèque (4 av. J.-C. [?]- 65 ap. J.-C.) : Canicule

Qui est Sénèque ?

[…] Nulle brise ne souffle, apaisant de fraîcheur
l’ahan brûlant des cœurs, nul doux zéphyr n’halène.
Titan¹ pousse les feux de l’ardeur estivale²,
pressant de l’aiguillon le Lion de Némée³.
Les fleuves n’ont plus d’eau, les champs : plus de verdure,
Dircé4 se trouve à sec, l’Ismène5 est un filet
mouillant d’une onde pauvre à peine ses fonds nus.
La sœur d’Apollon6 glisse, obscure, sur le ciel,
un brouillard inconnu pâlit le monde triste.
Nul astre pour briller durant les nuits sereines,
mais des sols accablés de vapeur lourde et noire ;
les demeures des dieux, leurs palais élevés,
ont pris l’aspect d’enfers. Cérès7 avorte, mûre,
et tremble en sa blondeur avec ses hauts épis ;
stérile, la moisson, chaumes brûlés, se meurt. […]


¹ : Il s’agit d’Hélios (le soleil) ; pour des raisons de cohérence mythologique, on attendrait plutôt Apollon, , cf. ci-dessous : la lune est dite « sœur d’Apollon »)
² : La canicule ; le latin emploie, pour la désigner, le terme de « canis » pour signifier la constellation du Grand Chien.
³ : La constellation du Lion, qui dans le ciel fait suite à celle du Grand Chien.
4 : Fontaine de Thèbes.
5 : Fleuve de Thèbes.

6 : Il s’agit d’Artémis (ou Diane, chez les Romains), déesse (entre autres) de la lune.
7 : Déesse romaine des moissons et de la fertilité.

[…] Non aura gelido lenis afflatu fouet
anhela flammis corda, non Zephyri leues
spirant, sed ignes auget aestiferi canis
Titan, leonis terga Nemeaei premens.
deseruit amnes umor atque herbas color
aretque Dirce, tenuis Ismenos fluit
et tinguit inopi nuda uix unda uada.
obscura caelo labitur Phoebi soror,
tristisque mundus nubilo pallet nouo.
nullum serenis noctibus sidus micat,
sed grauis et ater incubat terris uapor:
obtexit arces caelitum ac summas domos
inferna facies. denegat fructum Ceres
adulta, et altis flaua cum spicis tremat,
arente culmo sterilis emoritur seges. […]

(in Œdipe, vers 37-51)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Histoire romaine et prose poétique : Tacite (59-120 ap. J.-C.), les légions submergées

Qui est Tacite ?

[…] Cependant Germanicus, des légions qu’il avait embarquées, mit sous les ordres de Publius Vitellius la seconde et la quatorzième afin qu’il les menât par voie terrestre : plus légère serait la flotte voguant sur une mer à bas-fonds ou s’engravant au reflux. Pour Vitellius le chemin tout d’abord, sur sol sec ou par calme effleurement des flots, fut tranquille¹. Bientôt, sous les poussées de l’aquilon conjointes à l’équinoxe où l’océan s’enfle au plus fort : brusquée, forcée, la troupe ; entièrement recouvertes, les terres ; mer, grève, campagne : pareil aspect ; le ferme ne se distingue plus de l’instable, le peu creux du profond. Fauchés par les flots, ingurgités par les gouffres, bêtes, paquetages, corps morts, flottent, percutent. Mêlée des manipules ; qui de l’eau jusqu’à la poitrine, qui jusqu’au visage ; parfois le sol se dérobant les engloutit, les disperse. Cris ni mutuelles exhortations contre l’eau n’ont d’efficace ; en rien le brave ne diffère du lâche, le sage de l’imprudent, le pesé du fortuit : tout est pareillement la proie d’enroulements frénétiques. Enfin Vitellius à grand ahan gagne un tertre, y retire la troupe. Ils y passèrent la nuit, sans subsistances, sans feu, pour la plupart nus ou contus, non moins à plaindre que des assiégés : pour ces derniers, une mort utile et honorable, pour eux une fin sans gloire. Le jour rendit la terre, et on parvint au fleuve où César² et sa flotte avaient tendu. Les légions y rembarquèrent, qu’un bruit courant disait noyées. On ne les crut sauves qu’en voyant César et l’armée de retour.


¹ : Il faut comprendre que les deux légions débarquées suivent à pied le rivage de l’actuelle mer du Nord.
² : Il s’agit de Germanicus, de son nom : Caius Julius Caesar, Germanicus n’étant que son surnom.

[…] At Germanicus legionum, quas navibus vexerat, secundam et quartam decimam itinere terrestri P. Vitellio ducendas tradit, quo levior classis vadoso mari innaret vel reciproco sideret. Vitellius primum iter sicca humo aut modice adlabente aestu quietum habuit: mox inpulsu aquilonis, simul sidere aequinoctii, quo maxime tumescit Oceanus, rapi agique agmen. et opplebantur terrae: eadem freto litori campis facies, neque discerni poterant incerta ab solidis, brevia a profundis. sternuntur fluctibus, hauriuntur gurgitibus; iumenta, sarcinae, corpora exanima interfluunt, occursant. permiscentur inter se manipuli, modo pectore, modo ore tenus extantes, aliquando subtracto solo disiecti aut obruti. non vox et mutui hortatus iuvabant adversante unda; nihil strenuus ab ignavo, sapiens ab inprudenti, consilia a casu differre: cuncta pari violentia involvebantur. tandem Vitellius in editiora enisus eodem agmen subduxit. pernoctavere sine utensilibus, sine igni, magna pars nudo aut mulcato corpore, haud minus miserabiles quam quos hostis circumsidet: quippe illis etiam honestae mortis usus, his inglorium exitium. Iux reddidit terram, penetratumque ad amnem, quo Caesar classe contenderat. impositae dein legiones, vagante fama submersas; nec fides salutis, antequam Caesarem exercitumque reducem videre.

(in Annales, I, 70)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

La transportation de Saint Jérôme (347-420 ap. J.-C.)

Qui est Saint Jérôme ?

____Environ le milieu du carême, une fièvre épandue dans mes moelles prit possession de mon corps épuisé : et sans aucun répit – chose aussi qu’on peine à croire¹ – se reput de mes pauvres membres au point qu’à peine j’adhérais à mes os. On préparait cependant mes funérailles et, tout mon corps déjà gagné par la froideur, le chaud souffle de vie ne palpitait plus qu’en une faible poitrine tout juste tiède : quand soudain, ravi² en esprit, je me vois transporté au tribunal du Juge, où la lumière était si forte et si fort l’éclat fulgurant de l’entourage que jeté contre terre je n’osais lever les yeux.
____Interrogé sur ma confession, je répondis être chrétien : et celui qui siégeait fit : « Mensonge, tu es cicéronien, non pas chrétien ; où se trouve ton trésor se trouve aussi ton cœur³ ». Je fus pris sur le champ de mutisme et parmi les coups de fouet – car il avait ordonné qu’on me flagellât – mais torturé davantage par le feu de ma conscience je méditais ce verset : Mais en enfer qui te louera ?³. Toutefois, je me mis à crier et à dire à voix plaintive : Aie pitié de moi, Seigneur, aie pitié de moi !³. L’assistance enfin, s’étant jetée aux genoux du président, le priait de pardonner à ma jeunesse, de donner à mes égarements lieu de faire pénitence : il me livrerait par la suite au supplice si je lisais quelque jour la littérature d’auteurs païens. Acculé, pour ma part, en cet instant critique, désireux de promettre bien au-delà, je me mis à jurer et à dire, le prenant à témoin : « Seigneur, si j’ai jamais des textes profanes, si j’en lis : je t’ai renié ».
____Relâché sur ces mots de serment, je reviens parmi les hommes4 : et pour l’étonnement de chacun j’ouvre des yeux embus d’une telle pluie de larmes qu’ils donnèrent la foi, tirée de ma douleur, même aux incroyants. Il ne n’en allait pas de ce sommeil ou de ces vains songes dont souvent nous sommes joués. En témoigne le tribunal devant lequel je me suis atterré, en témoignent le jugement que j’ai appréhendé – puisse ne jamais m’advenir pareil supplice ! –, les bleus sur mes épaules, les meurtrissures ressenties passé le sommeil : et par la suite un plus grand zèle à lire les écrits divins qu’à lire auparavant les écrits des mortels.


¹ : Certaines fièvres dans l’Antiquité (comme, plus tard, au Moyen-âge) étaient censées être intermittentes (on parlait de fièvre tierce, de fièvre quarte, selon qu’elles se manifestaient tous les trois ou quatre jours) : celle subie par Saint Jérôme est d’autant plus mystérieuse qu’elle est continue.
² : Le verbe latin (rapio) est celui employé pour exprimer la possession divine, comme chez Horace (Odes III, 25, 1-2), dont il est pas possible que Saint Jérôme se souvienne) où le possédé l’est par… Bacchus : on est ainsi dans une sorte de paradoxe discursif où l’auteur, censé donner des gages de sa chrétienté et de renoncement aux lectures païennes, les exprime selon les termes du paganisme.
³ : Références à des textes bibliques, à, dans l’ordre : Matthieu 6, 21 ; Psaumes 6, 6 ; Psaumes 16, 2.
4 : L’expression latine employée, ad superos, « vers ceux du haut », se réfère elle aussi à la mythologie païenne où le « Juge » siège, non pas dans le ciel, mais sous terre, aux Enfers.

[…] In media ferme quadragesima medullis infusa febris corpus invasit exhaustum et sine ulla requie—quod dictu quoque incredibile sit—sic infelicia membra depasta est, ut ossibus vix haererem. Interim parabantur exsequiae et vitalis animae calor toto frigente iam corpore in solo tantum tepente pectusculo palpitabat, cum subito raptus in spiritu ad tribunal iudicis pertrahor, ubi tantum luminis et tantum erat ex circumstantium claritate fulgoris, ut proiectus in terram sursum aspicere non auderem. Interrogatus condicionem Christianum me esse respondi: et ille, qui residebat, ‘Mentiris,’ ait, ‘Ciceronianus es, non Christianus; ‘ubi thesaurus tuus, ibi et cor tuum.’’ Ilico obmutui et inter verbera—nam caedi me iusserat—conscientiae magis igne torquebar illum mecum versiculum reputans: ‘In inferno autem quis confitebitur tibi? ’ Clamare tamen coepi et heiulans dicere: ‘Miserere mei, domine, miserere mei’ Haec vox inter flagella resonabat. Tandem ad praesidentis genua provoluti, qui adstiterant, precabantur, ut veniam tribueret adulescentiae, ut errori locum paenitentiae commodaret exacturus deinde cruciatum, si gentilium litterarum libros aliquando legissem. Ego, qui tanto constrictus articulo vellem etiam maiora promittere, deiurare coepi et nomen eius obtestans dicere: ‘Domine, si umquam habuero codices saeculares, si legero, te negavi.’ In haec sacramenti verba dimissus revertor ad superos et mirantibus omnibus oculos aperio tanto lacrimarum imbre perfusos, ut etiam incredulis fidem facerent ex dolore. Nec vero sopor ille fuerat aut vana somnia, quibus saepe deludimur. Teste est tribunal, ante quod iacui, iudicium teste est, quod timui—ita mihi numquam contingat talem incidere quaestionem!—liventes habuisse me scapulas, plagas sensisse post somnum et tanto dehinc studio divina legisse, quanto mortalia ante non legeram.

(in Lettres de Saint Jérôme, XII, 30)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Tertullien (150 [?] 160 [?]-220 ap. J.-C.) : Le devenir de la chair et les mots pour la dire

Qui est Tertullien ?


[…] C’est pourquoi les hérétiques ont pour constance de commencer par cela, instruisant puis construisant ce qu’ils savent captiver aisément les esprits, les idées qu’on partage attirant la faveur. Venant de l’hérétique, entend-on rien d’autre que le païen n’ait déjà dit ou développé, criant sans ambages et partout sus à la chair, à son origine, à sa substance, à ses vicissitudes, à toute sa destinée : chair abjecte en sa prime heure (étant issue de terre excrémentielle) puis gagnant en abjection (sa semence étant de boue), frivole, infirme, infâme, importune, encombrante, choyant caduque (liste close de son ignominie) en terre (son origine) et dans l’appellation cadavre : pour aussi de cette sinistre appellation sortir et se perdre en toute absence d’appellation, dans la mort de tout vocable ? […]


Appropriation par Bossuet du même passage :

[…] La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature ; notre corps prend un autre nom ; même celui de cadavre, dit Tertullien, parce qu’il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps : il devient un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue ; tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu’à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes ! […]

in « Oraison funèbre de Henriette-Anne d’Angleterre duchesse d’Orléans » (21 août 1670)

[…] Itaque haeretici inde statim incipiunt et inde praestruunt, dehinc et interstruunt, unde sciunt facile capi mentes de communione favorabili sensuum. An aliud prius vel magis audias ab  haeretico quam ab ethnico, et non protenus et non ubique convicium  carnis, in originem in materiam in casum, in omnem exitum eius, immundae a primordio ex faecibus terrae, immundioris deinceps ex seminis sui limo, frivolae infirmae criminosae molestae onerosae, et post totum ignobilitatis elogium caducae in originem terrae et cadaveris nomen, et de isto quoque nomine periturae in nullum inde iam nomen, in omnis iam vocabuli mortem? […]

(in De resurrectione carnis liber, IV)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Paul Celan (1920-1970) : Matière de Bretagne

Qui est Paul Celan ?

Genêt clair, jaunes, les versants
suppurent contre ciel, l’épine
tourne autour de la plaie, des cloches
dedans, c’est le soir, le néant
roule ses mers vers l’oraison,
la voile-sang cingle vers toi.

Sec, se fait terre
le lit derrière toi, fait roselière
son heure, là-haut,
près de l’étoile, les étiers
lactés bavassent dans la vase, datte de mer
dessous, touffue, béant en bleu, un plant vivace
de caducité, beau,
salue ta mémoire.

Me connaissiez-vous,
mains ? J’allais
le chemin fourchu que vous m’indiquiez, ma bouche
crachait son gravier, j’allai, mon temps,
congère en marche, jetait son ombre – me connaissiez-vous ?)

Mains, la plaie d’é-
-pine entourée, des cloches,
mains, le néant, ses mers,
mains, en genêt clair, la
voile-sang
cingle vers toi.

Tu
tu apprends
tu apprends à tes mains
tu apprends à tes mains tu apprends
tu apprends à tes mains
__________________à dormir.


Ginsterlicht, gelb, die Hänge
eitern gen Himmel, der Dorn
wirbt um die Wunde, es läutet
darin, es ist Abend, das Nichts
rollt seine Meere zur Andacht,
das Blutsegel hält auf dich zu.

Trocken, verlandet
das Bett hinter dir, verschilft
seine Stunde, oben,
beim Stern, die milchigen
Priele schwatzen im Schlamm, Steindattel,
unten, gebuscht, klafft ins Gebläu, eine Staude
Vergänglichkeit, schön,
grüßt dein Gedächtnis.

(Kanntet ihr mich,
Hände ? Ich ging
den gegabelten Weg, den ihr wiest, mein Mund
spie seinen Schotter, ich ging, meine Zeit,
wandernde Wächte, warf ihren Schatten – kanntet ihr mich ?)

Hände, die dorn-
umworbene Wunde, es läutet,
Hände, das Nichts, seine Meere,
Hände, im Ginsterlicht, das
Blutsegel
hält auf dich zu.

Du
du lehrst du lehrst deine Hände
du lehrst deine Hände du lehrst
du lehrst deine Hände
_________________schlafen.

(in Gesammelte Werke, I, page 171)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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