Histoire romaine et prose poétique : Tacite (59-120 ap. J.-C.), les légions submergées

Qui est Tacite ?

[…] Cependant Germanicus, des légions qu’il avait embarquées, mit sous les ordres de Publius Vitellius la seconde et la quatorzième afin qu’il les menât par voie terrestre : plus légère serait la flotte voguant sur une mer à bas-fonds ou s’engravant au reflux. Pour Vitellius le chemin tout d’abord, sur sol sec ou par calme effleurement des flots, fut tranquille¹. Bientôt, sous les poussées de l’aquilon conjointes à l’équinoxe où l’océan s’enfle au plus fort : brusquée, forcée, la troupe ; entièrement recouvertes, les terres ; mer, grève, campagne : pareil aspect ; le ferme ne se distingue plus de l’instable, le peu creux du profond. Fauchés par les flots, ingurgités par les gouffres, bêtes, paquetages, corps morts, flottent, percutent. Mêlée des manipules ; qui de l’eau jusqu’à la poitrine, qui jusqu’au visage ; parfois le sol se dérobant les engloutit, les disperse. Cris ni mutuelles exhortations contre l’eau n’ont d’efficace ; en rien le brave ne diffère du lâche, le sage de l’imprudent, le pesé du fortuit : tout est pareillement la proie d’enroulements frénétiques. Enfin Vitellius à grand ahan gagne un tertre, y retire la troupe. Ils y passèrent la nuit, sans subsistances, sans feu, pour la plupart nus ou contus, non moins à plaindre que des assiégés : pour ces derniers, une mort utile et honorable, pour eux une fin sans gloire. Le jour rendit la terre, et on parvint au fleuve où César² et sa flotte avaient tendu. Les légions y rembarquèrent, qu’un bruit courant disait noyées. On ne les crut sauves qu’en voyant César et l’armée de retour.


¹ : Il faut comprendre que les deux légions débarquées suivent à pied le rivage de l’actuelle mer du Nord.
² : Il s’agit de Germanicus, de son nom : Caius Julius Caesar, Germanicus n’étant que son surnom.

[…] At Germanicus legionum, quas navibus vexerat, secundam et quartam decimam itinere terrestri P. Vitellio ducendas tradit, quo levior classis vadoso mari innaret vel reciproco sideret. Vitellius primum iter sicca humo aut modice adlabente aestu quietum habuit: mox inpulsu aquilonis, simul sidere aequinoctii, quo maxime tumescit Oceanus, rapi agique agmen. et opplebantur terrae: eadem freto litori campis facies, neque discerni poterant incerta ab solidis, brevia a profundis. sternuntur fluctibus, hauriuntur gurgitibus; iumenta, sarcinae, corpora exanima interfluunt, occursant. permiscentur inter se manipuli, modo pectore, modo ore tenus extantes, aliquando subtracto solo disiecti aut obruti. non vox et mutui hortatus iuvabant adversante unda; nihil strenuus ab ignavo, sapiens ab inprudenti, consilia a casu differre: cuncta pari violentia involvebantur. tandem Vitellius in editiora enisus eodem agmen subduxit. pernoctavere sine utensilibus, sine igni, magna pars nudo aut mulcato corpore, haud minus miserabiles quam quos hostis circumsidet: quippe illis etiam honestae mortis usus, his inglorium exitium. Iux reddidit terram, penetratumque ad amnem, quo Caesar classe contenderat. impositae dein legiones, vagante fama submersas; nec fides salutis, antequam Caesarem exercitumque reducem videre.

(in Annales, I, 70)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

La transportation de Saint Jérôme (347-420 ap. J.-C.)

Qui est Saint Jérôme ?

____Environ le milieu du carême, une fièvre épandue dans mes moelles prit possession de mon corps épuisé : et sans aucun répit – chose aussi qu’on peine à croire¹ – se reput de mes pauvres membres au point qu’à peine j’adhérais à mes os. On préparait cependant mes funérailles et, tout mon corps déjà gagné par la froideur, le chaud souffle de vie ne palpitait plus qu’en une faible poitrine tout juste tiède : quand soudain, ravi² en esprit, je me vois transporté au tribunal du Juge, où la lumière était si forte et si fort l’éclat fulgurant de l’entourage que jeté contre terre je n’osais lever les yeux.
____Interrogé sur ma confession, je répondis être chrétien : et celui qui siégeait fit : « Mensonge, tu es cicéronien, non pas chrétien ; où se trouve ton trésor se trouve aussi ton cœur³ ». Je fus pris sur le champ de mutisme et parmi les coups de fouet – car il avait ordonné qu’on me flagellât – mais torturé davantage par le feu de ma conscience je méditais ce verset : Mais en enfer qui te louera ?³. Toutefois, je me mis à crier et à dire à voix plaintive : Aie pitié de moi, Seigneur, aie pitié de moi !³. L’assistance enfin, s’étant jetée aux genoux du président, le priait de pardonner à ma jeunesse, de donner à mes égarements lieu de faire pénitence : il me livrerait par la suite au supplice si je lisais quelque jour la littérature d’auteurs païens. Acculé, pour ma part, en cet instant critique, désireux de promettre bien au-delà, je me mis à jurer et à dire, le prenant à témoin : « Seigneur, si j’ai jamais des textes profanes, si j’en lis : je t’ai renié ».
____Relâché sur ces mots de serment, je reviens parmi les hommes4 : et pour l’étonnement de chacun j’ouvre des yeux embus d’une telle pluie de larmes qu’ils donnèrent la foi, tirée de ma douleur, même aux incroyants. Il ne n’en allait pas de ce sommeil ou de ces vains songes dont souvent nous sommes joués. En témoigne le tribunal devant lequel je me suis atterré, en témoignent le jugement que j’ai appréhendé – puisse ne jamais m’advenir pareil supplice ! –, les bleus sur mes épaules, les meurtrissures ressenties passé le sommeil : et par la suite un plus grand zèle à lire les écrits divins qu’à lire auparavant les écrits des mortels.


¹ : Certaines fièvres dans l’Antiquité (comme, plus tard, au Moyen-âge) étaient censées être intermittentes (on parlait de fièvre tierce, de fièvre quarte, selon qu’elles se manifestaient tous les trois ou quatre jours) : celle subie par Saint Jérôme est d’autant plus mystérieuse qu’elle est continue.
² : Le verbe latin (rapio) est celui employé pour exprimer la possession divine, comme chez Horace (Odes III, 25, 1-2), dont il est pas possible que Saint Jérôme se souvienne) où le possédé l’est par… Bacchus : on est ainsi dans une sorte de paradoxe discursif où l’auteur, censé donner des gages de sa chrétienté et de renoncement aux lectures païennes, les exprime selon les termes du paganisme.
³ : Références à des textes bibliques, à, dans l’ordre : Matthieu 6, 21 ; Psaumes 6, 6 ; Psaumes 16, 2.
4 : L’expression latine employée, ad superos, « vers ceux du haut », se réfère elle aussi à la mythologie païenne où le « Juge » siège, non pas dans le ciel, mais sous terre, aux Enfers.

[…] In media ferme quadragesima medullis infusa febris corpus invasit exhaustum et sine ulla requie—quod dictu quoque incredibile sit—sic infelicia membra depasta est, ut ossibus vix haererem. Interim parabantur exsequiae et vitalis animae calor toto frigente iam corpore in solo tantum tepente pectusculo palpitabat, cum subito raptus in spiritu ad tribunal iudicis pertrahor, ubi tantum luminis et tantum erat ex circumstantium claritate fulgoris, ut proiectus in terram sursum aspicere non auderem. Interrogatus condicionem Christianum me esse respondi: et ille, qui residebat, ‘Mentiris,’ ait, ‘Ciceronianus es, non Christianus; ‘ubi thesaurus tuus, ibi et cor tuum.’’ Ilico obmutui et inter verbera—nam caedi me iusserat—conscientiae magis igne torquebar illum mecum versiculum reputans: ‘In inferno autem quis confitebitur tibi? ’ Clamare tamen coepi et heiulans dicere: ‘Miserere mei, domine, miserere mei’ Haec vox inter flagella resonabat. Tandem ad praesidentis genua provoluti, qui adstiterant, precabantur, ut veniam tribueret adulescentiae, ut errori locum paenitentiae commodaret exacturus deinde cruciatum, si gentilium litterarum libros aliquando legissem. Ego, qui tanto constrictus articulo vellem etiam maiora promittere, deiurare coepi et nomen eius obtestans dicere: ‘Domine, si umquam habuero codices saeculares, si legero, te negavi.’ In haec sacramenti verba dimissus revertor ad superos et mirantibus omnibus oculos aperio tanto lacrimarum imbre perfusos, ut etiam incredulis fidem facerent ex dolore. Nec vero sopor ille fuerat aut vana somnia, quibus saepe deludimur. Teste est tribunal, ante quod iacui, iudicium teste est, quod timui—ita mihi numquam contingat talem incidere quaestionem!—liventes habuisse me scapulas, plagas sensisse post somnum et tanto dehinc studio divina legisse, quanto mortalia ante non legeram.

(in Lettres de Saint Jérôme, XII, 30)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Tertullien (150 [?] 160 [?]-220 ap. J.-C.) : Le devenir de la chair et les mots pour la dire

Qui est Tertullien ?


[…] C’est pourquoi les hérétiques ont pour constance de commencer par cela, instruisant puis construisant ce qu’ils savent captiver aisément les esprits, les idées qu’on partage attirant la faveur. Venant de l’hérétique, entend-on rien d’autre que le païen n’ait déjà dit ou développé, criant sans ambages et partout sus à la chair, à son origine, à sa substance, à ses vicissitudes, à toute sa destinée : chair abjecte en sa prime heure (étant issue de terre excrémentielle) puis gagnant en abjection (sa semence étant de boue), frivole, infirme, infâme, importune, encombrante, choyant caduque (liste close de son ignominie) en terre (son origine) et dans l’appellation cadavre : pour aussi de cette sinistre appellation sortir et se perdre en toute absence d’appellation, dans la mort de tout vocable ? […]


Appropriation par Bossuet du même passage :

[…] La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature ; notre corps prend un autre nom ; même celui de cadavre, dit Tertullien, parce qu’il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps : il devient un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue ; tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu’à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes ! […]

in « Oraison funèbre de Henriette-Anne d’Angleterre duchesse d’Orléans » (21 août 1670)

[…] Itaque haeretici inde statim incipiunt et inde praestruunt, dehinc et interstruunt, unde sciunt facile capi mentes de communione favorabili sensuum. An aliud prius vel magis audias ab  haeretico quam ab ethnico, et non protenus et non ubique convicium  carnis, in originem in materiam in casum, in omnem exitum eius, immundae a primordio ex faecibus terrae, immundioris deinceps ex seminis sui limo, frivolae infirmae criminosae molestae onerosae, et post totum ignobilitatis elogium caducae in originem terrae et cadaveris nomen, et de isto quoque nomine periturae in nullum inde iam nomen, in omnis iam vocabuli mortem? […]

(in De resurrectione carnis liber, IV)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Paul Celan (1920-1970) : Matière de Bretagne

Qui est Paul Celan ?

Genêt clair, jaunes, les versants
suppurent contre ciel, l’épine
tourne autour de la plaie, des cloches
dedans, c’est le soir, le néant
roule ses mers vers l’oraison,
la voile-sang cingle vers toi.

Sec, se fait terre
le lit derrière toi, fait roselière
son heure, là-haut,
près de l’étoile, les étiers
lactés bavassent dans la vase, datte de mer
dessous, touffue, béant en bleu, un plant vivace
de caducité, beau,
salue ta mémoire.

Me connaissiez-vous,
mains ? J’allais
le chemin fourchu que vous m’indiquiez, ma bouche
crachait son gravier, j’allai, mon temps,
congère en marche, jetait son ombre – me connaissiez-vous ?)

Mains, la plaie d’é-
-pine entourée, des cloches,
mains, le néant, ses mers,
mains, en genêt clair, la
voile-sang
cingle vers toi.

Tu
tu apprends
tu apprends à tes mains
tu apprends à tes mains tu apprends
tu apprends à tes mains
__________________à dormir.


Ginsterlicht, gelb, die Hänge
eitern gen Himmel, der Dorn
wirbt um die Wunde, es läutet
darin, es ist Abend, das Nichts
rollt seine Meere zur Andacht,
das Blutsegel hält auf dich zu.

Trocken, verlandet
das Bett hinter dir, verschilft
seine Stunde, oben,
beim Stern, die milchigen
Priele schwatzen im Schlamm, Steindattel,
unten, gebuscht, klafft ins Gebläu, eine Staude
Vergänglichkeit, schön,
grüßt dein Gedächtnis.

(Kanntet ihr mich,
Hände ? Ich ging
den gegabelten Weg, den ihr wiest, mein Mund
spie seinen Schotter, ich ging, meine Zeit,
wandernde Wächte, warf ihren Schatten – kanntet ihr mich ?)

Hände, die dorn-
umworbene Wunde, es läutet,
Hände, das Nichts, seine Meere,
Hände, im Ginsterlicht, das
Blutsegel
hält auf dich zu.

Du
du lehrst du lehrst deine Hände
du lehrst deine Hände du lehrst
du lehrst deine Hände
_________________schlafen.

(in Gesammelte Werke, I, page 171)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Épitaphe d’une jeune fille assassinée pour ses bijoux


Voici ce que dit, de cette épitaphe, Frédéric Plessis, dans son excellent Poésie latine : épitaphes (Paris, 1905 ; page 169) : « Épitaphe d’une jeune femme qui fut, semble-t-il, assassinée par un voleur qu’avaient tenté ses bijoux. […] C’est une œuvre maladroite, mais intéressante par l’effort personnel de l’auteur, un affranchi probablement ou quelque plébéien, par sa tentative pour raconter une petite histoire… sur laquelle la gaucherie de l’exécution laisse planer un mystère irritant pour la curiosité. »

Garçon qui lis ces mots : si t’est chère une fille,
Concède-lui peu d’or à porter à ses bras.
Il est juste qu’elle ait des colliers de résille¹
Et veuille des présents dignes de ses appas.
Offre-lui des tenues mais sans luxe qui crie,
Évite de la sorte adultère et voleur.
Car pour un serpent d’or on tua ma chérie²,
Dont j’eus le cœur percé d’éternelle douleur.

¹ : L’expression latine n’est guère claire ; le mot à mot peut signifier sans réelle certitude « des éléments articulés » (artus) « formant un filet » (laqueatos)
² : Vers obscur ; ab artus est grammaticalement incompréhensible ; on est obligé à reconstruire le sens en fonction du contexte ; speciosus au sens de « voyant », « ostentatoire ».

(tu), quicumque legis titulum iuvenis, quoi sua carast,
auro parce nimis vincire lacertos.
illa licet collo laqueatos inliget artus,
et roget, ut meritis praemia digna ferat.
vestitu indulge, splendentem supprime cultum:
sic praedo hinc aberit, neq(ue) adulter erit.
nam draco consumpsit domina(m) speciosus ab artus,
infixumq(ue) viro volnus perpetuumq(ue) dedit.

(in Carmina Latina epigraphica, 1037)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Epitaphe romaine : Corps mort devenu fleur


[…] Je dirai, redirai – pour que les Morts l’entendent –
Constamment ton doux nom, Flavia Nicopole,
Arrosant de mes pleurs répétés ton sépulcre.
Veuillent les dieux du ciel exaucer mon souhait
De voir sur ton tombeau sur une verte hampe
Croître une fleur nouvelle à couleur d’amarante,
De belle violette ou de rose ou de pourpre,
Afin que le passant, ralentissant ses pas,
Voyant ces fleurs, lisant les mots gravés, se dise :
« Flavia Nicopole a pour corps cette fleur. »

NB : Il en va de la seconde partie d’une épitaphe (celle de Flavia Nicopolis [que je francise en Nicopole, pour des raisons de versification]) datant peut-être de l’époque d’Auguste. La première partie est très lacunaire : on a pu tâcher d’en reconstituer le texte, mais aucune des conjectures n’est vraiment satisfaisante. Autant s’en tenir à ce qui demeure de l’épitaphe : qui peut encore, me semble-t-il, toucher le lecteur contemporain, et être rapproché du dernier tercet de « Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose » de Ronsard.
C’est, qui s’exprime, le mari de la défunte, un certain Aelius Stephanus.

[…] Semper ego ut Manes possint audire iterabo,
Flavia Nicopolis, nomen dulce tuum,
et tumulo spargam saepe meas lacrimas.
O mihi si superi vellent praestare roganti
ut tuo de tumulo flos ego cernam novum
crescere vel viridi ramo vel flore amaranti
vel roseo vel purpureo violaeque nitore,
ut qui praeteriens gressu tardante viator
viderit hos flores, titulum legat et sibi dicat
« hoc flos est corpus Flaviae Nicopolis ».

(in Carmina Latina epigraphica, 1184)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Deux épitaphes scatologiques de l’Antiquité romaine


___Passant, ne pisse pas
sur ce tombeau : c’est ma prière
d’homme gisant ici sous terre.
___Mais si tu es bon gars :
Trinque, bouteille débouchée,
Et verse-m’en une lampée.


Abstiens-toi de pisser, passant, sur ce tombeau :
Si tu veux à la morte être plus plaisant : chie.
Ouste, chieur : ici, c’est la tombe d’Ortie¹,
N’y lâche pas ton cul, sinon gare à ta peau !

¹ : Urtica, en latin. C’est un nom de famille attesté dans plusieurs inscriptions.

Hospes, ad hunc tumulum ne meias ossa precantur
tecta hominis. Set si gratus homo es, misce bibe da mi.

(in Corpus Inscriptionum Latinarum, VI, 2357)


Hospes, ad hunc tumuli ni meias ossa precantur,
nam, si vis huic gratior esse, caca.
Urticae monumenta vides; discede, cacator.
non est hic tutum culum aperire tibi.

(ibidem, IV, 8899)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Epitaphe romaine : « Profitons de la vie »


Mes amis, venez vite et prenons du bon temps,
Banquetons dans la joie en cette courte vie,
Buvons jusqu’à plus soif en riante harmonie.
C’est là ce que ces morts ont fait de leur vivant :
Donner, prendre et jouir avant de disparaître.
Imitons, nous aussi, le temps de nos ancêtres.
Vis tandis que tu vis et ne refuse rien
D’agréable à ton cœur : car un dieu l’a fait tien.  


Adeste amici, fruamur tempus bonum,
epulemur laeti, vita dum parva manet,
Baccho madentes, hilaris sit concordia.
eadem fecerunt hi cuncti dum viverent,
dederunt acceperunt, dum essent, fruniti sunt.
et nos antiquorum emitemur tempora.
vive dum vivis, nec quidquam denegaveris
animo indulgere, quem commodavit deus

(in Carmina Latina epigraphica, fasciculus I, p. 92)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Actif /vs/ passif

Qui est Martial ?

Tu emproses, l’huis clos, Amillus, de grands gars,
Et veux être surpris t’employant à cela,
Par crainte d’affranchis, d’esclaves de ton père,
De clients cancanant à langue de vipère.
Qui prouve à des témoins qu’il n’est point l’enculé,
C’est souvent, Amillus, que sans témoins il l’est.

NB : Pour comprendre pleinement cette épigramme, il faut avoir à l’esprit les représentations sociales des Romains en matière de sexualité : si l’homosexuel passif (cinaedus) est méprisé, son partenaire actif (paedicator) ne l’est pas.

Reclusis foribus grandes percidis, Amille,
    et te deprendi, cum facis ista, cupis,
ne quid liberti narrent seruique paterni
    et niger obliqua garrulitate cliens.
Non pedicari se qui testatur, Amille, 
    illud saepe facit quod sine teste facit.

(in Epigrammaton liber VII, 62)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Friedrich Hölderlin (1770-1843) : Quelques vers de « D’un bleu délectable » / In lieblicher Bläue

Qui est Friedrich Hölderlin ?

Éclot d’un bleu délectable avec le
Toit métallique le clocher. Le
Ceint de ses ronds la chantante hirondelle, le
Ceint le plus touchant des bleus. Le soleil prend
De la hauteur et teint la tôle, en haut pourtant crie tranquille à la brise
La girouette. Quand alors sous la cloche quelqu’un descend
Ces marches, c’est une vie calme, car
Même de cette forme à l’extrême
Abstraite, on peut tirer, qui en ressort, figure
D’homme. Les fenêtres par où les cloches résonnent
Sont comme des portes donnant sur la beauté. […]

NB : J’essaie de transcrire, dans la traduction de ces quelques vers, les répétitions de sonorités dont me semble procéder la dynamique de ce poème (au moins dans son début) et qu’à ce compte il me paraît essentiel de conserver en français (sans évidemment pouvoir les reproduire telles quelles : mais en les transposant selon d’autres modalités). Les principales sont indiquées par un jeu de couleurs (dans les seuls cinq premiers vers, à titre d’exemple) dans le texte allemand ci-dessous.
On trouve bien sûr sur Internet (beaucoup) d’autres traductions (comme ici ou ) de ce poème (complet : ce qui n’est pas ici le cas, tant s’en faut), dont celle d’André du Bouchet (édition de la Pléiade), que le lecteur curieux pourra consulter. Pour qui lit l’anglais : celle de Glenn Wallis me semble aller dans le sens de la mienne.

In lieblicher Bläue blühet mit dem
Metallenen Dache der Kirchturm. Den
Umschwebet Geschrei von Schwalben, den
Umgiebt die rührendste Bläue. Die Sonne gehet hoch
Darüber und färbet das Blech, im Winde aber oben stille krähet
Die Fahne. Wenn einer unter der Gloke dann herabgeht,
Jene Treppen, ein stilles Leben ist es, weil,
Wenn abgesondert so sehr
Die Gestalt ist, die Bildsamkeit herauskommt dann
Des Menschen. Die Fenster, daraus die Gloken tönen,
Sind wie Thore an Schönheit.[…]


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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