Les giroflées (inédit)


___Elle est, la multitude hirsute,
issue d’un seul organe actif sous les lilas :
___cœur ni poumon, mais foie, mais rate,
___on sent quelque densité rude
à l’œuvre dans la terre ‒ au-dessous des lilas ‒,
___qui pousse & voudrait mordre aux thyrses
___de ses multiples mufles d’hydre
___et tend ses mufles vers l’arbuste ‒
___mais l’arbre se rétracte et fane
la grappe ultime et drue soustraite encore aux drames
___d’un printemps primitif.

(© LEM 14 08 2018)

Le datura (inédit)


Ton baume sucré ne berne personne :
tu n’as de désir qu’abaissant tes lèvres
d’embrasser le sol afin d’y boire ivre
le prétendu sang de la terre molle ‒

en baiser de feu : tant & tant de bouches
tendues vers l’humus ! mais son amertume
déçoit tout bécot, trop de feuilles sèches
pour la motte acerbe, on croirait la mâche
d’âcre brou de noix, langue qui se couvre ‒

& les mots qu’on dit sont d’un noir obscur
sans rien qui l’épure ou la pluie d’aurore
laveuse de nuit comme on l’est de morts.

(© LEM 02 08 2018)

L’ althæa (inédit)


___Qu’une fleur d’althæa te sourie,
___tu la crois amoureuse & t’écries :
___« Halte au feu de ton œil melliflu,
___Créature ! & me laisse à mon aise
en cette solitude où rien ne m’importune ‒
que l’ample canicule où jappe un chien céleste
___que l’on choie toutefois d’une paume
prudemment revêtue de la même manicle
___que quand fond sur la main le gerfaut
___dont la serre aussi mord la peau nue. »

(© LEM 26 07 2018)

L’oseille (inédit)


L’oseille arbore la main verte
de quel enfant défunt poussée jusqu’en surface
et le carpe résiste aux lippes des mollusques :

ô dentelière ombreuse,
mâche la chair du petit mort, limace, apporte
à sa menotte un peu de transparence
et de jour pur ‒ que la traverse
une tendresse de lumière

ainsi qu’on mire au porte-plume
à vue le paysage,
la cathédrale,
en vitrail absolu.

(© LEM 29 06 2018)

Les dés (inédit)


Lancer les dés peut donner du futur
une idée plutôt juste : et tout fait sens
dans cette quête d’avenir, nombres,
position des petits cubes
sur la piste en bois ronde
couverte de feutrine et douce à la culbute 

où s’abattant l’ivoire évoque
des horizons de savane et de chasse
et la bête effrayante appelée éléphant
et le cheval du fleuve au derme impénétrable

désormais contenus dans une paume tiède
où se condense également, parmi la mort
et le hasard, toute une vie prophétisée.

(© LEM 24 06 2018)

Le bac (inédit)


C’est en suivant de rive à rive
deux câbles parallèles
entre lesquels circule
la barque à nocher borgne
qu’on passe en l’autre monde :

il n’y a rien en face,
qu’une auberge à chevaux
de poste qu’on enfourche,
on va dans les bois proches
où sont dit-on les morts
avec leurs ombres pâles ;

et peut-être soi-même
est-on mort au passage
de ce fleuve aux eaux noires
sans arbre sur ses berges ‒
où l’on perçoit l’aboi
de chiens dans des hameaux
lointains, impénétrables.


(© LEM 23 06 2018)

Chantier (inédit)


Grue dardée. Quel Priape
dort en sous-sol membré massif
et que s’agit-il d’embrocher,
l’ultime hirondelle
a pris depuis longtemps l’envol ‒
c’est en hiver que l’on érige,
restent les merles,
restent les grives.

Les angles droits s’amusent
aux quatre coins parmi l’argile,
creusent debout l’assise,
leurs mains de boue manient la glaise,
triturent les matières,

lancent un os au ciel ‒ qui happe
la friandise : un plein
seau de mortier.

(© LEM 11 06 2018)

Les ébénistes (inédit)


L’excroissance qu’on dit loupe,
avec ardeur ils la menuisent
en de petites tables rondes
marquetées d’ébène
et de découpes d’oranger,
les huilant par la suite
d’huile de lin pour garantir
l’utilité promise :

cela devant de jour miroiter la lumière
dans la solennité d’un vers alexandrin,
de nuit des reflets plus modestes,
lune ou flambeaux, tandis que l’on festoie
de loirs au miel, de vulves
farcies de truies ayant porté.

(© LEM 08 06 2018)

L’apprentissage de l’éloquence (inédit)


Ne connaissant de porte-voix
que le masque en usage au théâtre

afin de se tremper la gorge
comme on fait de l’acier dans l’eau pure
ils vont crier sur le rivage
jusqu’à couvrir le vacarme des vagues
par gros temps progressif :

d’abord bourrasque et vent joufflu
avec pour fin d’apprentissage
la trombe obscure d’équinoxe
où l’on allume au haut du phare
la lampe énorme nourrie d’huile
en fanal aux navires
chargés de poivre et d’aromates.

(© LEM 06 06 2018)

La danseuse à crotales (inédit)


La taverne héberge entre les buveurs
la légère danseuse à crotales
presque aussi dénudée que la bête
qui ne perçoit que ce qui vibre
et trouble le froid de ses veines
et qu’on dit vouivre ou mélusine
dans les chaumines des écarts :

mais elle danse avec ses membres
et son cœur à l’ouvrage, et le cuivre
que prodiguent ses paumes s’accorde
à la robe du vin dans les foudres
soutiré mi-octobre et qui pique
un peu bifide aussi la langue
(éclair un peu ‒ qu’on interprète),

venin n’étant qu’un désordre d’en vin
dans les verres d’étain gardant fraîche
la bernache impénétrable.

(© LEM 30 05 2018)

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