Le phénix


… C’est cyclique, on le sait, la rivière succombe
en été pour renaître en octobre : mais toi, 
plus proche à chaque instant de ta mort, ton visage
a décembre pour terme et son trente-et-un sombre,
le mois noir où ça siffle au mitan des cyprès
en vieux clown incisif qui te mordra l’aorte
quand tu t’égareras près de ses crocs perçants,
et ton cou rougira du sang que tu renfermes ;

tandis qu’elle a son cours vers l’autre goutte d’eau,
touillant l’éternité de ses deux molécules
et se renouvelant de pluies, de poissons gourds,
parmi les nénuphars ‒ tandis tandis que tout
vous oppose et vous joint dans le mouvement sourd
des deux marteaux forgeant le creux de ta poitrine
et des rames sans aile en l’août de canicule
où se tait le Phénix ‒ mais qu’importe son cri ?

(© LEM  3 août 2017)

 

C’est un jour de rivière… (inédit)


C’est un jour de rivière et tes petons d’enfant
barbotent sur les bords drus d’iris des marais,
tu as combien, cinq ans ? d’une existence pâle
où la terre a mangé ton grand-père,

tu jouais près du corps encor chaud, les voisins
l’ondoyaient d’eau bénite, un croc d’averse brune
mordait les toits d’ardoise avec pigeons lugubres.

Là c’est l’été frugal, la Gartempe a grand faim,
pourrait bien te croquer, t’avaler Pinocchio,
la vase sent le sang du tout proche abattoir,
l’écrevisse à tes pieds t’électrise,

aussi la libellule accrue d’un bruit d’élytres,
et tu la suis des yeux dans le ciel où les morts
se gorgent du murmure apprivoisé des astres.

(© LEM 31 juillet 2017)

 

Le marronnier (inédit)


Pose ton front contre le cœur
du marronnier, prête l’oreille
au trajet de la sève, à cette
force qui forge
l’oiselet dans le ciel ‒ du fer
incandescent crissant
près du soleil ‒, écoute
le grand dire du bleu :

que tout nuage est une feuille,
feuille aussi l’hirondelle,
jusqu’à cette étincelle
sur les traverses de l’orage,
jusqu’à l’étoile,

tout naît de l’arbre et de sa course
à l’aplomb de la terre,
de son cheminement sans griffes
parmi la lave et le cortex,
sous le lichen et sous la mousse,
sous le plumage et sous le derme,
dans ta chair et tes lèvres

en telle profusion

que tu ne parles de langage
que le murmure de la branche
et de l’écorce où pulse un verbe
qui s’émerveille d’être sang.

(© LEM juillet 2017)

 

Remets ton habit de lumière…


« Remets ton habit de lumière
ton vêtement de plume
nul besoin de dorure
pour aller dans le bleu
et le nageur à coups d’épaule
se hisse vers le ciel
bien aussi sûrement qu’il glisse dans la mer
le bateau monte aussi
ailé à pleines voiles
et le poisson fertile
et l’ange et la fusée
des sèves érectiles
dans l’air où l’été perce
des clairières de gestes »

(Saint-Kitts et Nevis, décembre 2001)

(in Ulysse au seuil des îles, éditions Ibis rouge [2004]
Prix poésie du Salon du Livre Insulaire 2005)

 

Le couvreur (inédits 1993-1994)


Le couvreur met terme au temps
clouant l’ardoise comme
on plante un piquet dans
le cours de la rivière
pour retenir la barque

recolle sur le pois-
son les écailles
vide encore de laitance
– la carpe est bête constructible –

et la vase jaillit pour mémoire
au beau milieu des fondations
cave ouverte aux sources pleines
contenues dans les racines
–  il suinte un goût d’étang
dans les chéneaux qu’on soude

(© LEM 1993)

 

La bétonnière (inédits des années 1990)


La bétonnière est un herpès :
moi je veux bien qu’on lui
donne autre chose – du
bouton de rose, par exemple,
ou du nombril, puisque
tout naît de son bedon,
les murs, toitures, mais
c’est au champ cadastré
que ça fait mal, posé
au coin des lèvres, bouche
ouverte sur un cri,
fondations éructées
du fond des couches
géologiques

(© LEM 1995 ; publié dans la revue Encres vives)

 

Bêtes mortes (inédits 1993-1994)


La vie leur est
plus nettement délimitée qu’aux hommes :
six mois pour un poulet
un an pour un cochon
c’est le temps qu’il faut
pour que les chairs se fassent
à coups d’ergots dans le fumier
et que le lard inépuisable
s’accommode
des jeux de paumes
qui jaugent
son épaisseur au travers de la peau


Sur le pelage de la bête
l’adoubement d’une main d’homme
n’est jamais innocente
s’il s’agit de palper
ce qui croît sous la peau
et laisse augurer bien
de la mort prochaine et rassurante
n’est dévolue
qu’au dos courbe de la chatte
carnassière invétérée
la caresse pure


On jette les peaux fraîches
en pâture aux fouines
aux rats
sous la haie d’épines
couverte en octobre
de baies lie-de-vin
comme autant de prunelles
Argus de bois vif
mateur de ces curées de parchemin
où les canines
cisaillent
les dermes morts et les dermes vivants


Ca doit faire
mal quand on tranche
avec le coutelas
aiguisé sur la meule
usée par le frotti-frotta
de l’acier inoxydable
où le maître de forge
a gravé son nom
pour que la bête
profite à l’agonie
d’un peu de tendresse
implacable

(© LEM 1994)

 

Envisager sa mort (inédits 1995)


Entré la tête
sorti les pieds
devant
terre mère
nourricière
mangeuse
ventre ou boîte
où s’inscrit
l’homme de
mous confins
(sa semence est lisière
de forêts sans oiseaux

racine du
flagelle)


Mise en
sac
_____bois
à cru sous le cul du terreau
cuite à
la pierre
(vrac des yeux
______________lèvres plèvres)
barrique où ça
______________barbouille (-ur de cru)
les cinq sens distillés en même eau
même
_______mot
morte viande
corps
_______mort
allitéré atterré altéré
– autre terre


Creuse un peu aide à
l’hoyau du fos-
soyeur

bêche-toi carré de choux
soque-
toi planche de raves

que faire
(creusé le trou)
de la terre en surplus
(boisseaux d’humaine carne
contre autant de glaiseuse)

en marque du
trop vrai charnier
rien qu’un
talus d’asperges

(rhizomes
debout)


Tombe en puits __bouc __lourd
(ripant contre margelle)
avec le seau pour mordre l’eau miam
miam bonne à mâcher
déglutis l’ombre __au fond
avale
la pierre
qu’une brindille
chue à demi
pourrie
te reste entre molaires
humblement concédée
à ton pas
grand chose


C’est au grenier que ça
pourrait bien advenir
parmi les tresses d’ail
pis que bouc barbelées
et les
ailés
de descendre encaver
la somme des voyelles
(yeux sucs cervelle)
à grands
froufrous de plumes
de mettre en crypte
tout le
grotesque désormais
langage
crachant ses concrétions
par le travers
des os
consonantiques


Ou dans la neige après
un long voyage en train
les pas laissés gravent notre épitaphe
en bien crissantes lettres
sur le marbre friable
à moins que l’on s’arrête
la phrase fait ruisseau
suit comme une ombre en eau glacée

reviens aux sources du babil roule
(inutile tapis) la présence marchée
– mais elle ocelle les bouleaux
écrit en flaques noires
le livre sur les troncs


Toute ma chair est chue délivrant le squelette
veinules gisent contre humus paillasson de coco
quel musicien perforant mes tibias
par sept trous flûtera la stridence du merle
quel amateur de champignons
pour bolets cueillera mes rotules
et les rendra dédaigneux à l’ortie
mais laissez aux fourmis l’abondance
aux chouettes l’orme creux de ma poitrine
que le ruisseau frétille
du frai de mes phalanges
dans l’instant stupéfait
il n’est plus d’avenir
que leur
grouillant manège

(© LEM 1993)

 

L’orage (inédit 1993-1994)


L’orage
astique ses cuivres
sur la peau de bique
d’un champ d’orge mûr
ses quarts et ses gamelles
ses bidons
bringuebalent de partout
qu’en fait-il quand il les a
fourbis ?
il aiguise ses éclairs
sur le fusil d’acier du paratonnerre
tout cela sent le meurtre
rituel du cochon
les chaudronnées d’entrailles
qu’on cuit
l’orage est un
tueur de bêtes

(© LEM 1993)

 

Les cerises (inédits 1993-1994)


L’échelle est à demeure
dans l’arbre
on y monte en été
cueillir l’averse
nourricière
capricieuse
l’orage aussi
quand il est mûr dans les coeurs faillibles
et que la mort
serait le seul chemin
sans la foudre vipérine


On adosse l’escabeau
contre le tronc de l’arbre
pour cueillir les cerises
en jeter au chien
quêteur de viande
tout aussi rouge
le fruit juteux
comme une ondée cuivrée d’orage
croit-on que l’animal
y plongera les crocs ?
son museau seul
corbeau sans ailes
visitera l’éclair

(© LEM 1993)

 

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