Construction d’une ville (inédit)


La ville pousse à la façon
des dents dans une bouche
de nourrisson, chacun de ses sourires
prouve le croît de la gencive,

on l’allaite au lait de chèvre,
de pleins troupeaux par les rues,
attelées à deux parfois
tirant la voiturette
du chevrier mauresque

et dans cette croissance on trouve
argile, laine, arbres aussi,
séchoirs à viande et à fromages
et de la marjolaine à l’appui de fenêtre,
et des pinsons dans une cage.

(© LEM 23 05 2018)

Grimper dans les arbres (inédit)


L’enfance un peu lézard s’élevait dans les arbres
s’invétérait dans les branchages
avec le ciel pour nourriture

et l’air délimitait les murs de sa demeure
invisible à ces yeux aveuglés par les choses,
qui ne percevaient plus les mots ni leur espace.

Nul ne construit adulte
la structure sans aîtres
qu’un merle traverse
jouissant de stridence :

mais à dix ans l’arbre est un monde
qu’on apprivoise en lui tendant
quelque manne rêveuse ;

et le monde est heureux de manger son content
dans cette paume offerte à son jeune appétit
de lumière candide étonnée de luzerne.

(© LEM 20 05 2018)

Le sacrifice à l’arbre (inédit)


On a perdu cette coutume
de leur immoler le cabri
sans corne encore et promis aux lubriques
amours de bouc, du fait d’un manque
de dieux à paître sous l’écorce
et peut-être
de pratique effective.

Les cieux non plus sans voix ne sont guère habités,
n’ont plus grand-chose à dire,
dispensés même de murmure
sont mirés sans effroi ;
les morts n’y sont plus censés vivre
ou prennent forme de trous noirs :
le fruit pareil où la main tend
n’est plus de chair divine et véridique 
nourrie de sang de bête, adornée de guirlandes.

Et pourtant c’est toujours autour de l’arbre cette
même ferveur antique et l’on contemple
les cerisiers en fleurs du même intemporel
œil embrasé d’archanges
et de mirages tendres.

(© LEM 17 05 2018)

Motifs de ne pas abattre un arbre (inédit)


On tâche de convaincre
scie, hache,
de les abattre, on parle
poutre et porte,
harpe et luth
et bois rond qu’on touche
pour la chance improbable,
les caresse un peu,
décrit la récompense,
épeautre, os de seiche :

mais les outils repus
crient n’avoir pas faim
de ces nourritures,
préférant la chair
du cochon qu’on immole,
qu’on pend à l’échelle,
même la chair plus rouge
du vieux solitaire

et les tranchants parcourent
la molle évidence
de ces dermes, le chêne
est trop dur aux dents,
et la hache est trop proche
à l’instant qu’on l’élance
de l’oiseau nicheur
quand il prend son vol.

(© LEM 16 05 2018)

L’arbre obligeant (inédit)


Il retient, pour nous être obligeant,
comme il peut par les bras par les pieds
tout ce qui sinon fuit, qu’il répute ses proies,
son gibier de gros chat domestique :

le brouillard ou cet air simplement
transparent de l’été mais qu’on sait
éphémère : ô l’arbre croit tenir,
serrer contre cœur les météores ‒

mais rien ne demeure en son étreinte,
jour, nuit, tout s’en dégage et nous vivons
dans son âge et le nôtre et toute brume
se dérobe et toute pluie préfère
cueillir ailleurs d’autres vergers,

nous restons avec l’arbre et l’échelle
pomme en main parmi l’aluminium
vain pour l’effroi des merles. 

(© LEM 11 05 2018)

L’acacia (inédit)


Il manque sur la ville un bout de ciel,
tombé dans l’acacia mais pas tout seul,
avec ce qu’il passait d’oiseaux,
merles,
hirondelles,
tout chu dans la ramure, un bout d’azur
plein d’ailes : 

et poser son oreille au tronc suscite
un chant de rossignol engoncé dans la sève ‒  

ô comme il monte
vers l’obscure trouée, la clairière à emplir
de ce que peut rendre la terre
où les morts sont sans voix sous les muguets d’avril.


(© LEM 06 05 2018)

Le phénix


… C’est cyclique, on le sait, la rivière succombe
en été pour renaître en octobre : mais toi, 
plus proche à chaque instant de ta mort, ton visage
a décembre pour terme et son trente-et-un sombre,
le mois noir où ça siffle au mitan des cyprès
en vieux clown incisif qui te mordra l’aorte
quand tu t’égareras près de ses crocs perçants,
et ton cou rougira du sang que tu renfermes ;

tandis qu’elle a son cours vers l’autre goutte d’eau,
touillant l’éternité de ses deux molécules
et se renouvelant de pluies, de poissons gourds,
parmi les nénuphars ‒ tandis tandis que tout
vous oppose et vous joint dans le mouvement sourd
des deux marteaux forgeant le creux de ta poitrine
et des rames sans aile en l’août de canicule
où se tait le Phénix ‒ mais qu’importe son cri ?

(© LEM  3 août 2017)

 

C’est un jour de rivière… (inédit)


C’est un jour de rivière et tes petons d’enfant
barbotent sur les bords drus d’iris des marais,
tu as combien, cinq ans ? d’une existence pâle
où la terre a mangé ton grand-père,

tu jouais près du corps encor chaud, les voisins
l’ondoyaient d’eau bénite, un croc d’averse brune
mordait les toits d’ardoise avec pigeons lugubres.

Là c’est l’été frugal, la Gartempe a grand faim,
pourrait bien te croquer, t’avaler Pinocchio,
la vase sent le sang du tout proche abattoir,
l’écrevisse à tes pieds t’électrise,

aussi la libellule accrue d’un bruit d’élytres,
et tu la suis des yeux dans le ciel où les morts
se gorgent du murmure apprivoisé des astres.

(© LEM 31 juillet 2017)

 

Le marronnier (inédit)


Pose ton front contre le cœur
du marronnier, prête l’oreille
au trajet de la sève, à cette
force qui forge
l’oiselet dans le ciel ‒ du fer
incandescent crissant
près du soleil ‒, écoute
le grand dire du bleu :

que tout nuage est une feuille,
feuille aussi l’hirondelle,
jusqu’à cette étincelle
sur les traverses de l’orage,
jusqu’à l’étoile,

tout naît de l’arbre et de sa course
à l’aplomb de la terre,
de son cheminement sans griffes
parmi la lave et le cortex,
sous le lichen et sous la mousse,
sous le plumage et sous le derme,
dans ta chair et tes lèvres

en telle profusion

que tu ne parles de langage
que le murmure de la branche
et de l’écorce où pulse un verbe
qui s’émerveille d’être sang.

(© LEM juillet 2017)

 

Remets ton habit de lumière…


« Remets ton habit de lumière
ton vêtement de plume
nul besoin de dorure
pour aller dans le bleu
et le nageur à coups d’épaule
se hisse vers le ciel
bien aussi sûrement qu’il glisse dans la mer
le bateau monte aussi
ailé à pleines voiles
et le poisson fertile
et l’ange et la fusée
des sèves érectiles
dans l’air où l’été perce
des clairières de gestes »

(Saint-Kitts et Nevis, décembre 2001)

(in Ulysse au seuil des îles, éditions Ibis rouge [2004]
Prix poésie du Salon du Livre Insulaire 2005)

 

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