Maria Luise Weissmann (1899-1929) : La bouche amoureuse


Je m’approchai, pareille au dévot que convie
Le pain béni, ma bouche exhalant le désir.
Plaie ouverte à tes yeux ! et toi de la bannir
Sans rien pour apaiser le croît de son envie :

Et de te gausser d’elle, assumant abondance
De suc et de provende, ô plus amer des fruits,
Amer entièrement ! La bouche, qui t’a pris
Une fois dans sa flamme aspire à ton outrance

De miel et d’amertume ; et prête à se livrer
À toute expérience, elle vient, assoiffée,
S’aboucher à ton être, et prendre et s’abreuver,

Te quitter et souffrant d’un si complet tourment,
Que, brûlant, d’elle-même, ainsi que possédée,
Nouvelle, elle y revient, perpétuellement.


Ich nahte mich, wie einem frommen Brot
Ein Pilger naht, mit sehnsuchtvollem Munde.
Du stießest ihn, Dir aufgetane Wunde,
In eine tiefre nie gestillte Not:

Du höhntest ihn mit übernommner Hülle
Von Saft und Speisung, bitter bis zum Rand,
O bittre Frucht! Der Mund, der Dich im Brand
Einmal empfing, sieh, er verlangt die Fülle

Von Bitterkeit wie Süße; widersteht
Keiner Erfahrung mehr: Er kommt und mündet
Dürstend in Dich und nimmt und trinkt und geht

Von Dir und ist so ganz mit Schmerz versehrt,
Daß er wie ein Beseßner sich entzündet
Neu aus sich selbst und endlos wiederkehrt.

(in Mit einer kleinen Sammlung von Kakteen, 1926)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Paul Mayer (1889-1970) : Hiver / Winter

Qui est Paul Mayer ?


Toutes les routes sont
Recouvertes de neige,
Seul y marche un aveugle
Grelottant dans le vent.

Et les arbres en rangs
Sont pareils à des nonnes
Implorant le pardon
Dans leur haire de crin.

Sur la croix de l’étang
Le Rédempteur pend, nu,
Du bec, une corneille
Le blesse dans sa chair.


Alle Wege sind
Vom Schnee verweht,
Nur ein Blinder geht
Frostzitternd im Wind.

Und die Baume stehn
Wie Nonnen gereiht,
Die im Büßerkleid
Vergebung erflehn .

Auf dem Kreuz am Teich
Hängt der Heiland nackt,
Eine Krähe hackt
Ihm Wunden ins Fleisch.

(in Rudolf Kayser (éditeur): Verkündigung [1921])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Georg Heym (1887-1912) : L’hôpital des fièvres I / Das Fieberspital I

Qui est Georg Heym ?


Le pâle drap de lin couvrant les lits nombreux
Se fond sur le mur nu dans la salle commune.
Toutes les maladies, frêles marionnettes,
Marchent, s’y promenant, dans les allées. Sa part

En a chaque malade. Et à la blanche craie
Est proprement noté le mal qui le tourmente.
La fièvre bruit comme un tonnerre. Leurs entrailles
Brûlent comme des monts. Leur œil hagard regarde

La couverture, où quelques grosses araignées
Extirpent de longs fils hors de leur abdomen.
Ils se tiennent assis dans la froideur du lin
Et leur sueur, genoux repliés vers le haut.

Ils creusent en mordant les ongles de leurs mains.
Les rides à leur front, qui est rougeâtre et brûle,
Paraissent un labour à sillons de grisaille
Sur quoi fleurit la grande aurore de la mort.

Ils tendent vers avant la blancheur de leurs bras,
Le froid les fait trembler, l’horreur les rend muets.
Déjà, leur cerveau, noir, va d’une oreille à l’autre,
Roulant vite en tous sens et monstrueux remous.

Alors, derrière eux, noire, une fissure bâille,
Et, ressortant du mur badigeonné de blanc,
Un bras se tend. Autour de leur gosier se serre
Une main, lentement, qui est dure et osseuse.


Die bleiche Leinwand in den vielen Betten
Verschwimmt in kahler Wand im Krankensaal.
Die Krankheiten alle, dünne Marionetten,
Spazieren in den Gängen. Eine Zahl

Hat jeder Kranke. Und mit weißer Kreide
Sind seine Qualen sauber aufnotiert.
Das Fieber donnert. Ihre Eingeweide
Brennen wie Berge. Und ihr Auge stiert

Zur Decke auf, wo ein paar große Spinnen
Aus ihrem Bauche lange Fäden ziehn.
Sie sitzen auf in ihrem kalten Linnen
Und ihrem Schweiß mit hochgezognen Knien.

Sie beißen auf die Nägel ihrer Hand.
Die Falten ihrer Stirn, die rötlich glüht,
Sind wie ein graugefurchtes Ackerland,
Auf dem des Todes großes Frührot blüht.

Sie strecken ihre weißen Arme vor,
Vor Kälte zitternd und vor Grauen stumm.
Schon wälzt ihr Hirn sich schwarz von Ohr zu Ohr
In ungeheurem Wirbel schnell herum.

Dann gähnt in ihrem Rücken schwarz ein Spalt,
Und aus der weißgetünchten Mauerwand
Streckt sich ein Arm. Um ihre Kehle ballt
Sich langsam eine harte Knochenhand.

(in Der ewige Tag [1911])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Georg Heym (1887-1912) : Les trains / Die Züge

Qui est Georg Heym ?


Des nuées de fumées, roses, comme au printemps,
Que pousse promptement le noir poumon des trains,
S’affaissent sur le fleuve immense qui emporte,
Large, des blocs de glace à coups bruyants et chocs.

Le vaste jour d’hiver sur la rase campagne
Brille au loin comme un feu, rouge et or cristallin,
Sur plaines et sur neige où sombre le ballon
Ignescent du soleil sur bois et crépuscule.

Les trains vont en tonnant sur le chemin de miles
Qui court par les forêts, tel la traîne du jour.
Leur fumée en montant ressemble à une flamme

Qui haut dans la clarté frappe au bec le vent d’est,
Lequel, emplumé d’or, comme un puissant griffon,
Fond à pic sur le soir, poitrine déployée.


Rauchwolken, rosa, wie ein Frühlingstag,
Die schnell der Züge schwarze Lunge stößt,
Ziehn auf dem Strom hinab, der riesig flößt
Eisschollen breit mit Stoß und lautem Schlag.

Der weite Wintertag der Niederung
Glänzt fern wie Feuer rot und Gold-Kristall
Auf Schnee und Ebenen, wo der Feuerball
Der Sonne sinkt auf Wald und Dämmerung.

Die Züge donnern auf dem Meilendamme,
Der in die Wälder rennt, des Tages Schweif.
Ihr Rauch steigt auf wie eine Feuerflamme,

Die hoch im Licht des Ostwinds Schnabel zaust,
Der, goldgefiedert, wie ein starker Greif,
Mit breiter Brust hinab gen Abend braust.

(in Umbra vitae [1912])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Georg Heym (1887-1912) : Les oiseaux / Die Vögel

Qui est Georg Heym ?


Tels les troubles matins de journées de lenteur
Au-dessus des marais et des lacs pleins de plaintes,
Des roseaux chatoyants, la nuit est au repos.
Il se met à pleuvoir. Dans les arbres s’éveille

Tout un bouquet de cris. Les chiens passent, furtifs,
Tout à l’entour des murs avec leur gueule chaude.
Mais s’élèvent des monts, pâlissantes, les tours
Sises sans bruit autour des étangs rabougris.

Une torche s’enflamme. Et les oiseaux des friches
Prennent de la hauteur, gagnant le firmament,
S’envolant sourdement des aires dénudées
D’arbres géants que fend leur grand élancement,

Touchant avec lenteur de leurs puissantes mains
Les bornes de la nuit qui vont s’obscurcissant,
Menaçants comme l’ombre et les pensées mauvaises,
Et montant, descendant, dans les nuées qui crèvent.

Un claquement soudain fuse près de la lune
Criant comme un enfant devant le bruit des plumes.
Battant de l’aile, ils vont nicher au-dessus d’elle
Et vertement du bec poussent une chanson.


Wie trübe Morgen langsamer Tage
Über den Seen und Sümpfen voll Klage
Über dem schillernden Schilf ruht die Nacht
Regen [beginnt]. In den Bäumen erwacht

Ein Geschrei. Und huschen die Hunde
Rund um die Mauern mit heiserem Munde.
Aber die Türme steigen von Bergen, bleichen,
Hockend stumm um die verschrumpften Teiche.

Eine Fackel brennt auf. Und die Vögel der Öden
Hoch herauf zu Himmels-Böden
Schwer flattern von den kahlen Horsten
Riesiger Bäume mit großen Schwingen zerborsten,

Langsam mit ihren gewaltigen Händen
Fassend die Nacht an den dunkelnden Enden
Drohend wie Schatten und böse Gedanken,
Die in brechenden Wolken schwanken.

Plötzlich stürmet vorbei an dem Mond ein Geschwirre.
Und er schreit wie ein Kind vor der Federn Geklirre.
Schlagend den Flügel, nisten sie über ihm,
Und krähen ein Lied aus den Schnäbeln so grün.

(in Umbra vitae [1912])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

« Et la mer et l’amour » (à propos de Mado, de Marc Villemain)

Ça parle d’adolescentes un peu folles de leur corps (dans le texte : 43 fois l’adjectif nue[s], 20 fois le nom culotte), ça raconte Mado qui pour de vrai s’appelle Madeleine (comme la sainte, vous savez, celle de mœurs légères avant sa conversion), ça raconte Virginie (il y a de la vierge, dans ce prénom si on s’en fie à l’étymologie), ça raconte aussi, mais moindrement, Florian le bien nommé (puisque c’est lui qui déflore, bien outillé pour ce faire : « Sa canne [à pêche] était plantée dans le sable, tendue vers l’avant, le fil mouillant loin dans l’océan » [p. 86]). Ça raconte tout ça, les ados bébêtes, sentimentaux, les pulsions de teenagers comme « le boutonneux du premier rang qui salivait en […] voyant [Virginie] » (p. 42), les tropismes de garçons pleins de « balourdise », de gamines pleines d’effronterie : « Mado avait eu le culot d’embrasser un garçon dans la cour, devant tous les morveux de la classe, même devant un prof qui surveillait » (pp. 151/152).

Ça raconte tout ça qu’on a peut-être déjà lu (dans Les Amitiés particulières, Le Cahier volé, Thérèse et Isabelle, etc.), et ça ne serait alors, de tout ça, qu’une resucée (cf. « [l]es roudoudous […], du sucre de toutes les couleurs moulé dans des sortes de petites coquilles Saint-Jacques. On pouvait lécher ça pendant des heures » (p. 37) – tiens, ça rappelle (le monde est petit !) Proust et les « gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille Saint-Jacques » : mais voilà, si ça raconte tout ça, ça raconte aussi – et surtout – tout autre chose, ça raconte la mer (37 fois le terme, 12 fois celui d’océan), ça raconte la mer et le soleil (36 fois soleil) : moins comme dans la chanson de François Deguelt que dans une sorte de mythographie sensuelle, voire sexuelle, où ce sont les éléments qui déterminent l’histoire, puisque cette dernière débute inopinément dans un carrelet, soit dans « une cabane de pêcheur, toute simple, toute bête, humble et sauvage, quelques planches au bout d’un ponton monté sur pilotis » (p. 15) dont on précise qu’elle est « un peu branlante » : voyez la bête. Ça s’avance dans l’océan, ces carrelets, c’est corporel, masculin : « Le ponton qui y conduisait s’était en partie affaissé. Le bois par endroits était vermoulu jusqu’à l’os, rien qu’avec mon ongle je pouvais en gratter le cœur » (p. 15, c’est moi qui souligne), ça fait assez, visuellement, sexe viril pénétrant (dans) la mer. Cette espèce de membre gigantesque, un peu « bancroche » (p. 15), ce sera le lieu de toutes sortes de mêlées amoureuses (Virginie et Mado, Mado et Florian, Virginie et Florian) pratiquées au-dessus de la mer – la mer, l’amour : ajoutons-y l’amer (« Je ne sais pas ce qui a pu rendre ce plaisir aussi amer » [p. 158]), on est dans un poème baroque et c’est bien qu’on y soit.

Et c’est bien qu’on y soit, oui, parce que ce sont ces masses, ces mythes – la mer et le soleil – qui, bien plus que l’intrigue somme toute assez banale, donnent à ce fort et beau roman sa profondeur et sa tonalité, en font une symphonie sensorielle résonnant autrement plus puissamment que la seule sensualité des corps et que ses descriptions (quoi de plus fadasse, de plus barbant, que la littérature érotique, fût-elle « sans orthographe » ?) : on est ici, plutôt que dans la romance vaguement affriolante, dans le mythe anthropomorphique, comme dans ce passage qu’on croirait presque relever de croyances archaïques : « Le soleil entrait dans son lit à mesure qu’il se rapprochait de son point d’impact. Alors la mer remontait sa couverture et il se laissait border jusqu’à disparaître tout entier sous son drap. » [p. 122]. Un peu comme dans À l’ombre des jeunes filles en fleur, les amours adolescentes ici décrites sont consubstantielles au décor marin où elles puisent leur origine (« Mon plus ancien souvenir avec Mado est un souvenir de plage » [p. 19]) et où elles se développent : « Une patrie rien qu’à moi, où j’aurais pu vivre nue et m’offrir au sel et au vent, au ciel et à la terre. Une nation dont j’aurais été le seul peuple et seul souverain » (p. 44), au point qu’on peut parler (comme souvent dans les écritures baroques des XVIe et XVIIe siècles) d’un décor empathique, comme dans cet exemple : « Ici, derrière les dunes, à la tombée du jour, quand éclosent les fruits de l’argousier, le sable a parfois des couleurs de sang » (p. 7, c’est moi qui souligne), en l’occurrence annonciateur du drame à venir où la mer, on n’en dira pas plus, a toute sa part (ou pour le dire un peu quand même mais par énigme : c’est, autre mythe, la naissance de Vénus à rebours).

Une mer, précisons-le, aux multiples et subtiles ramifications : car tout est relié, tout forme, comme dans toute œuvre profonde, « icebergienne » (pour tenter un néologisme), un système de significations complexes, dans Mado, rien n’est là pour le seul décor mais pour tramer un univers psychique qui parle de et à l’inconscient. Ainsi, un carrelet, si c’est une cabane de pêcheur et un filet de pêche, c’est aussi, comme le rappelle la narratrice, ce poisson « tout plat dont [elle] n’aime pas la peau, vilain blanc laiteux d’un côté, gris marronnasse de l’autre, et avec ça parsemé de taches grenat qu’on le dirait atteint de quelque maladie honteuse » (p. 15), peut-être ce même « poisson plat » auquel est comparée tout au début du texte (p. 8) la culotte subtilisée à Virginie par quelques gamins facétieux. Ce thème – très sexuel, donc – du poisson (le mot est employé 17 fois) revient sans cesse, maillant tout le roman, contribuant à lui conférer la forte cohérence d’une métaphore obsédante (au sens que donnent à ce concept les tenants de la psychocritique). Ainsi de la dorade que Florian tire de la mer et qui fascine Mado : « La dorade glissait entre les doigts de Mado, elle piaffait, se tordait comme un savon trop gras entre ses mains si douces, la bouche toujours plus écorchée, la gorge toujours plus entaillée, et je scrutais le plaisir de Mado à manipuler cette chose visqueuse et moribonde, ce corps avachi et huileux qui agonisait entre les doigts de la plus belle fille du monde » (p. 70). Même les bières qu’on boit (ou qui « ruissel[en]t sur [les] seins et [les] ventres » [p. 162]) sont des poissons, qu’on tient « au frais dans un seau d’eau de mer » (p. 96), comme Florian « jette (p. 71 la dépouille [de la dorade] dans un seau »). Ce même Florian qui, au moment de ferrer l’animal, « a bandé les muscles, actionné la manivelle et tiré la hampe à lui, […] imprimant à la canne de petits coups nets, précis » (p. 69). Il n’y a guère lieu de commenter ce qui relève d’une quasi transparence – et à quoi fera écho, quelque 70 pages plus loin, dans un contexte métaphorique non plus marin mais terrestre, la scène inverse d’un « Florian, [aux] petits yeux mesquins de sanglier acculé dans sa bauge, le gosier ouvert et muet, le sexe encore gluant […], inconsistant déjà, d’une flaccidité burlesque et dégueulasse » (p. 137).

C’est cet imaginaire marin, ce fantasme de sel et d’eau, cette assimilation du sexe à la mer, c’est ce désir (dût-il être fatal à qui l’éprouve) de fusion archaïque entre les corps et les éléments qui me paraît le plus remarquable dans Mado et me semble démontrer, une fois de plus, que la seule matière narrative d’un texte ne peut suffire à l’étayer, à lui donner une assise vraiment solide dans la réception qu’on en a. Peut-être le roman, sans doute à ce jour le plus accompli de Marc Villemain, se résume-t-il, mieux qu’en toute autre synthèse, à ce très beau paragraphe (ou motif) dont il serait l’amplification – les poètes de l’âge baroque nommaient cela paraphrase – et qui rappelle, autant que certaines mystiques, certaines pages de Rousseau consacrées à l’eau dans les Rêveries du promeneur solitaire : « Être corps de bête, dépôt composite de terre et de chair. Ne pas seulement se mêler aux éléments : en être. Être le ressac au loin qui fait entendre ses scintillements humides à travers la broussaille. Être le capitule bleu du chardon pour essuyer les embruns, les chaleurs atrophiées du mois d’août et les urines animales. Être sa propre tanière » (p. 51).


Mado, par Marc Villemain, éditions Joëlle Losfeld (en librairie le 14 février 2019)

 

Georg Heym (1887-1912) : Les villes maritimes / Die Meerstädte

Qui est Georg Heym ?
Port du Havre, effet de nuit (Claude Monet,1873)


Nous avons traversé sur les bateaux à voile
Les villes qu’emplissaient la nuit et la clarté de ports frigorifiés,
Vides, des escaliers suspendus par milliers menaient à la mer large,
Les bateliers, obscurs, agitaient le brandon.

Emplis de rues d’argent, les jardins maritimes
S’étendaient au-dessous du reflet des étoiles
Et les poissons géants allaient, en habit d’or
Et le rostre brillant, au-dessus des eaux vastes.

Nul grondement de cloche. Et point de mendiants assis près de la sente.
D’appel de corne aucun, ni personne qui vînt nous barrer le chemin.
Et nues comme des murs étaient les villes, toutes,
Seuls, des astres allaient sur les créneaux, très grands.

Des barrières de port reposaient fendillées sur le taillis des murs.
Immenses et salées des tours devant nos pieds.
Des ponts étaient, croulés, pareils à des squelettes,
Il se jetait au loin des feux dessus le fleuve.


Mit den segelnden Schiffen fuhren wir quer herein
In die Städte voll Nacht und frierender Häfen Schein.
Tausend Treppen leere hingen zum Meere breit,
Dunkel die Schiffer schwangen den Feuerscheit.

[Die Gärten der Meere mit silbernen Straßen gefüllt
Dehnten sich [??] unter der Sterne Bild
Und die riesigen Fische gingen im goldenen Kleid
Mit blitzenden Speeren über die Wasser weit. ]

Glocken nicht brummten. Und Bettler nicht saßen am Pfad.
Rief kein Horn, und niemand den Weg uns vertrat.
Und die Städte alle waren wie Wände bloß.
Sterne nur gingen über den Zinnen sehr groß.

Seebäume saßen geborsten im Mauergestrüpp.
Salzig, und weite [Türme] vor unserem Fuß.
Brücken zerbrochen standen wie Knochengerüpp,
Ferne Feuer warfen sich über den Fluß.

(in Umbra vitae [1912])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Alexander Roda Roda (1872-1945) : Chanson de paysans / Bauernlied

Qui est Alexander Roda Roda ?

Le juge aux paysans : « Apportez de quoi fouir,
il y a ces soldats qu’il faut ensevelir.

Six pieds de profondeur, vingt brasses de long, trois
bonnes coudées de large, ils n’ s’ront point à l’étroit. »

Alors, on a bêché pour faire le caveau :
la troupe par dessous, dessus les caporaux.

Quatre sur les côtés, quatre dans le mitan,
allongés en travers messieurs les lieutenants.

Du poitrail à plus d’un y a du sang qu’a coulé,
en y versant d’la chaux, on a tout nettoyé.

Le colonel dans un cercueil dessus tout ça –
ils reposent en paix, à c’te heure, les soldats.

NB : Le poème est rédigé pour partie en dialecte bavaro-autrichien. J’essaie de le rendre par l’usage d’un français familier.

Ruft der Richter seine Bauern: “Nehmts den Spaten,
kummts begraben, kummts begraben die Soldaten!

Sechs Schuh tief und zwanzig Klafter Länge,
dritthalb Ellen breit, da liegen sie net enge.“

Alstern haben mir die Grube ausgehoben:
die Gemeinen unten, Korporale oben.

Seitwärts viere, in der Mitten viere,
überzwerch die Herren Offiziere.

Is noch manchen aus der Brust das Blut geflossen,
sauber haben mir’s mit Kalk begossen.

Drauf den Obersten in aaner Truhe –
jetzt haben die Soldaten ihre Ruhe.

(in Felmayer, Rudolf (Hrsg.): Dein Herz ist deine Heimat)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Felix Pollak (1909-1987) : Adresse au poète / Ad poetam

Qui est Felix Pollak ?

Ne dis jamais lumière,
tu ne la vois pas, que
la chose où elle tombe,
la chose qu’elle éclaire :
les fleurs et (vives
ou sombres) leurs
ombres.

Chaque poème
est un essai
de sauvegarde
d’un maintenant
dans un après.

À rien ne sert
de parler
de ta peine,
de ta joie.
Tout ce que tu peux faire
(si tu peux)
c’est de rendre
aussi triste
ou joyeux
que tu es.


Sag niemals Licht,
du siehst es nicht,
nur worauf es fällt,
was es erhellt:
die Blume und ihren
(satten oder matten)
Schatten.

Jedes Gedicht
ist ein Versuch
ein Jetzt
in ein Dann
zu retten.

Es ist nutzlos,
von deiner Trauer
oder Freude
zu sprechen.
Alles, was du kannst
(wenn du es kannst) ist,
so traurig
oder freudig
machen,
wie du bist.

(in Vom Nutzen des Zweifels [1989])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Hilde Domin (1909-2006) : Avec léger bagage / Mit leichtem Gepäck

Qui est Hilde Domin ?

Ne prends pas d’habitudes.
Tu n’as pas droit aux habitudes.
Une rose est une rose.
Mais un chez soi
ce n’est pas un chez soi.

Dis non au bichon-chose
qui te voyant remue la queue
dans les vitrines.
Il fait erreur. Tu n’as
pas l’odeur d’un qui reste.

Une cuiller vaut mieux que deux.
Suspends-la à ton cou,
tu as le droit d’en avoir une
car il est trop pénible
de puiser à la main le chaud.

Le sucre te courrait entre les doigts
comme le réconfort,
comme l’envie,
le jour
où il t’appartiendra.

Tu as le droit d’avoir une cuiller,
une rose,
peut-être un cœur
et, peut-être,
une tombe.


Gewöhn dich nicht.
Du darfst dich nicht gewöhnen.
Eine Rose ist eine Rose.
Aber ein Heim
ist kein Heim.

Sag dem Schoßhund Gegenstand ab
der dich anwedelt
aus den Schaufenstern.
Er irrt. Du
riechst nicht nach Bleiben.

Ein Löffel ist besser als zwei.
Häng ihn dir um den Hals,
du darfst einen haben,
denn mit der Hand
schöpft sich das Heiße zu schwer.

Es liefe der Zucker dir durch die Finger,
wie der Trost,
wie der Wunsch,
an dem Tag
da er dein wird.

Du darfst einen Löffel haben,
eine Rose,
vielleicht ein Herz
und, vielleicht,
ein Grab.

(in Gesammelte Gedichte [1987])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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