Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La mort de la bien aimée / Der Tod der Geliebten

Nellie Melba dans le rôle d'Ophélie (Henri Gervex, vers 1910)


La mort, il n’en savait que ce que tous en savent,
Qu’elle nous prend et pousse en un monde muet.
Mais lorsque, sans lui être arrachée – oh que non ! –
Elle fut à ses yeux doucement enlevée,

Glissant vers le versant des ombres inconnues,
‒ Qu’il sentit qu’ils avaient, au-delà, désormais,
Ses sourires de fille aux semblances de lune,
Et sa façon de prodiguer le bien :

Les morts furent pour lui de vieilles connaissances,
Comme si, de son fait, il fût pour chacun d’eux
Un très proche parent ; laissant parler les autres

Et sans en rien les croire, il nomma ce pays
« Le bien localisé », « l’éternellement doux »,
L’explorant à tâtons pour les pieds l’aimée.


Er wußte nur vom Tod was alle wissen:
daß er uns nimmt und in das Stumme stößt.
Als aber sie, nicht von ihm fortgerissen,
nein, leis aus seinen Augen ausgelöst,

hinüberglitt zu unbekannten Schatten,
und als er fühlte, daß sie drüben nun
wie einen Mond ihr Mädchenlächeln hatten
und ihre Weise wohlzutun:

da wurden ihm die Toten so bekannt,
als wäre er durch sie mit einem jeden
ganz nah verwandt; er ließ die andern reden

und glaubte nicht und nannte jenes Land
das gutgelegene, das immersüße -.
Und tastete es ab für ihre Füße.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La Mort du poète / Der Tod des Dichters

proust sur son lit de mort


Il était étendu. Montrée, sa face était
Blême et se refusait sur l’oreiller dressé,
Désormais que le monde et que la connaissance
Qu’il en avait tirée, à ses sens arrachés,
Retombaient dans l’année et son indifférence.

Ceux qui le voyaient vivre ainsi ne savaient pas
À quel point il était partie de cet ensemble :
Cet ensemble, en effet, profondeurs et prairies,
Et ces eaux, tout cela composait son visage.

Ô son visage était tout ce lointain espace
Qui maintenant encor le veut voir et le cherche,
Et son masque, à présent plein d’angoisse et qui meurt,
Est fragile et ouvert comme l’intérieur
De quelque fruit que l’air est en train de corrompre.


Er lag. Sein aufgestelltes Antlitz war
bleich und verweigernd in den steilen Kissen,
seitdem die Welt und dieses von-ihr-Wissen,
von seinen Sinnen abgerissen,
zurückfiel an das teilnahmslose Jahr.

Die, so ihn leben sahen, wussten nicht,
wie sehr er eines war mit allem diesen,
denn dieses: diese Tiefen, diese Wiesen
und diese Wasser waren sein Gesicht.

O sein Gesicht war diese ganze Weite,
die jetzt noch zu ihm will und um ihn wirbt;
und seine Maske, die nun bang verstirbt,
ist zart und offen wie die Innenseite
von einer Frucht, die an der Luft verdirbt.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Chant d’amour / Liebeslied

archet et cordes


Comment puis-je tenir mon âme à seule fin
Qu’elle ne remue point la tienne ? Et comment puis-je
Faire que t’enjambant, elle aille à d’autres choses ?
Ah, que j’aimerais donc de la voir hébergée
Parmi n’importe quoi de perdu dans le noir
En un endroit tranquille et étranger, lequel
Ne vibre point aussi quand vibrent tes tréfonds !
Tout ce qui, cependant, nous remue, toi et moi,
Nous réunit ainsi qu’un frottement d’archet
Ne tirant qu’une voix du toucher de deux cordes.
Quel est donc l’instrument où nous sommes tendus ?
Et quel violoniste en sa paume nous tient ?
Ô douceur de ce chant !


Wie soll ich meine Seele halten, daß
sie nicht an deine rührt? Wie soll ich sie
hinheben über dich zu andern Dingen?
Ach gerne möchte ich sie bei irgendetwas
Verlorenem im Dunkel unterbringen
an einer fremden stillen Stelle, die
nicht weiterschwingt, wenn diene Tiefen schwingen.
Doch alles, was uns anrührt, dich und mich,
nimmt uns zusammen wie ein Bogenstrich,
die aus zwei Saiten eine Stimme zieht.
Auf welches Instrument sind wir gespannt?
Und welcher Geiger hat uns in der Hand?
O süßes Lied.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Hortensia bleu / Blaue Hortensie

hortensia-bleu


Comme le fond de vert dans les pots de peinture,
Ces feuilles, desséchées, sont ternes et rugueuses
Sous les ombelles qui, de bleu n’intégrant pas,
Ne font qu’en refléter, provenant du lointain.

C’est un reflet noyé de pleurs et imprécis,
Comme si leur désir était de le reperdre,
Et comme dans de bleus et vieux papiers à lettre,
Y sont inclus du gris, du violet, du jaune.

Tout aussi délavé que dessus un sarrau,
Et qu’on ne porte plus, à quoi plus rien n’arrive :
Comme on perçoit le bref d’une petite vie.

Mais le bleu tout à coup semble se raviver
Dans une ombelle parmi toutes, et l’on voit
‒ Qui nous remue ‒ du bleu, ravi devant du vert.


So wie das letzte Grün in Farbentiegeln
sind diese Blätter, trocken, stumpf und rauh,
hinter den Blütendolden, die ein Blau
nicht auf sich tragen, nur von ferne spiegeln.

Sie spiegeln es verweint und ungenau,
als wollten sie es wiederum verlieren,
und wie in alten blauen Briefpapieren
ist Gelb in ihnen, Violett und Grau;

Verwaschenes wie an einer Kinderschürze,
Nichtmehrgetragenes, dem nichts mehr geschieht:
wie fühlt man eines kleinen Lebens Kürze.

Doch plötzlich scheint das Blau sich zu verneuen
in einer von den Dolden, und man sieht
ein rührend Blaues sich vor Grünem freuen.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Jour d’automne / Herbsttag

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Seigneur, il en est temps. L’été fut colossal.
Couche ton ombre en long sur les cadrans solaires,
Et sur l’aire des champs donne aux vents libre cours.

Ordonne aux derniers fruits d’aller à plénitude ;
Procure-leur deux jours encore de soleil,
Intime-leur d’avoir à s’accomplir et pousse
Les dernières douceurs dans le vin pondéreux.

Le sans-toit désormais ne va plus s’en bâtir.
L’esseulé désormais va le rester longtemps,
Va veiller et va lire, écrire de longs mots,
Marcher par les allées de-ci, de-là, sans but,
En intranquillité, quand tournoieront les feuilles.


Herr: es ist Zeit. Der Sommer war sehr groß.
Leg deinen Schatten auf die Sonnenuhren,
und auf den Fluren laß die Winde los.

Befiehl den letzten Früchten voll zu sein;
gieb ihnen noch zwei südlichere Tage,
dränge sie zur Vollendung hin und jage
die letzte Süße in den schweren Wein.

Wer jetzt kein Haus hat, baut sich keines mehr.
Wer jetzt allein ist, wird es lange bleiben,
wird wachen, lesen, lange Briefe schreiben
und wird in den Alleen hin und her
unruhig wandern, wenn die Blätter treiben.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Ce que les femmes chantent au poète / Gesang der Frauen an den Dichter

La Lecture (Henri Fantin-Latour, 1877)


Vois comme tout s’ouvre : ainsi sommes-nous
‒ Nous ne sommes rien que félicité.
Ce qui dans la bête était sang et ombre,
A poussé chez nous en âme et le cri

D’âme va plus loin. Cela crie vers toi,
Qui ne le saisis que dans ton visage,
Doucement, sans faim, comme un paysage.
Aussi pensons-nous que ce n’est pas toi

Vers qui cela crie. Mais n’es-tu pas l’homme
En qui pleinement nous pourrions nous perdre ?
Devenons-nous plus en quiconque d’autre ?

Ce qui n’a de fin s’écoule avec nous.
Toi, la bouche, sois : nous pourrons l’entendre.
Toi, toi qui de nous parles, oui, toi : sois.


Sieh, wie sich alles auftut: so sind wir;
denn wir sind nichts als solche Seligkeit.
Was Blut und Dunkel war in einem Tier,
das wuchs in uns zur Seele an und schreit

als Seele weiter. Und es schreit nach dir.
Du freilich nimmst es nur in dein Gesicht
als sei es Landschaft: sanft und ohne Gier.
Und darum meinen wir, du bist es nicht,

nach dem es schreit. Und doch, bist du nicht der,
an den wir uns ganz ohne Rest verlören?
Und werden wir in irgend einem mehr?

Mit uns geht das Unendliche vorbei.
Du aber sei, du Mund, daß wir es hören,
du aber, du Uns-Sagender: du sei.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Aubade orientale / Östliches Taglied

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Ne ressemble-t-il pas, ce lit, à une côte,
à juste un bout de côte, où nous sommes couchés ?
Il n’est rien de certain ‒ que ta haute poitrine
qui vers mon ressenti monte dans un vertige.

Car cette nuit qu’il fut si vastement crié,
où le règne animal s’appelle et se déchire,
n’est-elle pas pour nous horrible, étrangère ? ‒ Et :
ce qui dehors se lève avec lenteur ‒ le « jour » ‒,
est-il pour nous plus qu’elle aisé de le comprendre ?

L’on devrait s’imbriquer l’un dans l’autre à l’image
des pétales de fleurs autour des étamines ;
tant abonde partout ce qui n’a de mesure,
tant cela s’accumule et vient fondre sur nous.

Mais tandis que tous deux nous nous serrons l’un l’autre
afin de ne pas voir le si proche alentour,
il se peut que de toi ou de moi cela sorte :
nos âmes en effet vivent de trahison.


Ist dieses Bette nicht wie eine Küste,
ein Küstenstreifen nur, darauf wir liegen?
Nichts ist gewiß als deine hohen Brüste,
die mein Gefühl in Schwindeln überstiegen.

Denn diese Nacht, in der so vieles schrie,
in der sich Tiere rufen und zerreißen,
ist sie uns nicht entsetzlich fremd? Und wie:
was draußen langsam anhebt, Tag geheißen,
ist das uns denn verständlicher als sie?

Man müßte so sich ineinanderlegen
wie Blütenblätter um die Staubgefäße:
so sehr ist überall das Ungemäße
und häuft sich an und stürzt sich uns entgegen.

Doch während wir uns aneinander drücken,
um nicht zu sehen, wie es ringsum naht,
kann es aus dir, kann es aus mir sich zücken:
denn unsre Seelen leben von Verrat.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Sacrifice / Opfer

jeune femme


Oh comme est fleurissant mon corps, que chaque veine
Exhale de parfums depuis ta connaissance !
Regarde, je me tiens, marchant, plus droit, plus mince,
Et tu ne fais qu’attendre ‒ : oh, dis, qui donc es-tu ?

Regarde, je me sens comme loin de moi-même,
Comme si je perdais, feuille à feuille, mon âge.
Ton sourire, et lui seul, comme une pure étoile,
Est au-dessus de toi ‒ aussi bientôt de moi.

Tout ce qui, remontant de mes années d’enfance,
Est encore innommé, brillant comme de l’eau,
C’est ton nom que je veux lui donner sur l’autel
Qui sous ta chevelure est un embrasement,
Et porte ta poitrine en légère couronne.


O wie blüht mein Leib aus jeder Ader
duftender, seitdem ich dich erkenn;
sieh, ich gehe schlanker und gerader,
und du wartest nur -: wer bist du denn?

Sieh: ich fühle, wie ich mich entferne,
wie ich Altes, Blatt um Blatt, verlier.
Nur dein Lächeln steht wie lauter Sterne
über dir und bald auch über mir.

Alles was durch meine Kinderjahre
namenlos noch und wie Wasser glänzt,
will ich nach dir nennen am Altare,
der entzündet ist von deinem Haare
und mit deinen Brüsten leicht bekränzt.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : L’Ange du méridien (cathédrale de Chartres)

ange du méridien


Dans la trombe assaillant la forte cathédrale
Comme un dénégateur qui pense et qui repense,
On se sent tout à coup plus tendrement guidé,
Du fait de ton sourire, en ta direction :

Toi l’ange qui souris, figure qui ressent,
Et dont la bouche unique est faite de cent bouches :
Ne remarques-tu point comment pour toi nos heures
Vont glissant tout le long du plein cadran solaire,

Où le nombre du jour se tient, entier, ensemble,
Pareillement réel, en profond équilibre,
Toute heure étant tenue, croit-on, pour mûre et riche ?

Que sais-tu, toi qui es de pierre, de notre être ?
Ton visage est peut-être encor plus radieux,
Quand entrant dans la nuit, tu montres le cadran.


Im Sturm, der um die starke Kathedrale
wie ein Verneiner stürzt der denkt und denkt,
fühlt man sich zärtlicher mit einem Male
von deinem Lächeln zu dir hingelenkt:

lächelnder Engel, fühlende Figur,
mit einem Mund, gemacht aus hundert Munden:
gewahrst du gar nicht, wie dir unsre Stunden
abgleiten von der vollen Sonnenuhr,

auf der des Tages ganze Zahl zugleich,
gleich wirklich, steht in tiefem Gleichgewichte,
als wären alle Stunden reif und reich.

Was weißt du, Steinerner, von unserm Sein?
und hältst du mit noch seligerm Gesichte
vielleicht die Tafel in die Nacht hinein?

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La Panthère du Jardin des Plantes / Der Panther


Les barreaux passent et repassent : son regard
En est tellement las qu’il ne retient plus rien.
Il lui semble y avoir un millier de barreaux,
Et derrière ces mille barreaux : point de monde.

La démarche apathique aux pas souplement forts
Qui tourne sur soi-même en un tout petit cercle,
Est comme danse de puissance autour d’un centre
Où se tient, hébétée, une volonté grande.

À peine quelquefois le rideau des pupilles
Sans bruit se lève-t-il : une image y pénètre,
Traverse le silence en tension des membres,
Et dans le cœur s’arrête d’être.


Sein Blick ist vom Vorübergehn der Stäbe
so müd geworden, dass er nichts mehr hält.
Ihm ist, als ob es tausend Stäbe gäbe
und hinter tausend Stäben keine Welt.

Der weiche Gang geschmeidig starker Schritte,
der sich im allerkleinsten Kreise dreht,
ist wie ein Tanz von Kraft um eine Mitte,
in der betäubt ein großer Wille steht.

Nur manchmal schiebt der Vorhang der Pupille
sich lautlos auf -. Dann geht ein Bild hinein,
geht durch der Glieder angespannte Stille –
und hört im Herzen auf zu sein.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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