La bétonnière (inédits des années 1990)


La bétonnière est un herpès :
moi je veux bien qu’on lui
donne autre chose – du
bouton de rose, par exemple,
ou du nombril, puisque
tout naît de son bedon,
les murs, toitures, mais
c’est au champ cadastré
que ça fait mal, posé
au coin des lèvres, bouche
ouverte sur un cri,
fondations éructées
du fond des couches
géologiques

(© LEM 1995 ; publié dans la revue Encres vives)

 

Bêtes mortes (inédits 1993-1994)


La vie leur est
plus nettement délimitée qu’aux hommes :
six mois pour un poulet
un an pour un cochon
c’est le temps qu’il faut
pour que les chairs se fassent
à coups d’ergots dans le fumier
et que le lard inépuisable
s’accommode
des jeux de paumes
qui jaugent
son épaisseur au travers de la peau


Sur le pelage de la bête
l’adoubement d’une main d’homme
n’est jamais innocente
s’il s’agit de palper
ce qui croît sous la peau
et laisse augurer bien
de la mort prochaine et rassurante
n’est dévolue
qu’au dos courbe de la chatte
carnassière invétérée
la caresse pure


On jette les peaux fraîches
en pâture aux fouines
aux rats
sous la haie d’épines
couverte en octobre
de baies lie-de-vin
comme autant de prunelles
Argus de bois vif
mateur de ces curées de parchemin
où les canines
cisaillent
les dermes morts et les dermes vivants


Ca doit faire
mal quand on tranche
avec le coutelas
aiguisé sur la meule
usée par le frotti-frotta
de l’acier inoxydable
où le maître de forge
a gravé son nom
pour que la bête
profite à l’agonie
d’un peu de tendresse
implacable

(© LEM 1994)

 

Envisager sa mort (inédits 1995)


Entré la tête
sorti les pieds
devant
terre mère
nourricière
mangeuse
ventre ou boîte
où s’inscrit
l’homme de
mous confins
(sa semence est lisière
de forêts sans oiseaux

racine du
flagelle)


Mise en
sac
_____bois
à cru sous le cul du terreau
cuite à
la pierre
(vrac des yeux
______________lèvres plèvres)
barrique où ça
______________barbouille (-ur de cru)
les cinq sens distillés en même eau
même
_______mot
morte viande
corps
_______mort
allitéré atterré altéré
– autre terre


Creuse un peu aide à
l’hoyau du fos-
soyeur

bêche-toi carré de choux
soque-
toi planche de raves

que faire
(creusé le trou)
de la terre en surplus
(boisseaux d’humaine carne
contre autant de glaiseuse)

en marque du
trop vrai charnier
rien qu’un
talus d’asperges

(rhizomes
debout)


Tombe en puits __bouc __lourd
(ripant contre margelle)
avec le seau pour mordre l’eau miam
miam bonne à mâcher
déglutis l’ombre __au fond
avale
la pierre
qu’une brindille
chue à demi
pourrie
te reste entre molaires
humblement concédée
à ton pas
grand chose


C’est au grenier que ça
pourrait bien advenir
parmi les tresses d’ail
pis que bouc barbelées
et les
ailés
de descendre encaver
la somme des voyelles
(yeux sucs cervelle)
à grands
froufrous de plumes
de mettre en crypte
tout le
grotesque désormais
langage
crachant ses concrétions
par le travers
des os
consonantiques


Ou dans la neige après
un long voyage en train
les pas laissés gravent notre épitaphe
en bien crissantes lettres
sur le marbre friable
à moins que l’on s’arrête
la phrase fait ruisseau
suit comme une ombre en eau glacée

reviens aux sources du babil roule
(inutile tapis) la présence marchée
– mais elle ocelle les bouleaux
écrit en flaques noires
le livre sur les troncs


Toute ma chair est chue délivrant le squelette
veinules gisent contre humus paillasson de coco
quel musicien perforant mes tibias
par sept trous flûtera la stridence du merle
quel amateur de champignons
pour bolets cueillera mes rotules
et les rendra dédaigneux à l’ortie
mais laissez aux fourmis l’abondance
aux chouettes l’orme creux de ma poitrine
que le ruisseau frétille
du frai de mes phalanges
dans l’instant stupéfait
il n’est plus d’avenir
que leur
grouillant manège

(© LEM 1993)

 

L’orage (inédit 1993-1994)


L’orage
astique ses cuivres
sur la peau de bique
d’un champ d’orge mûr
ses quarts et ses gamelles
ses bidons
bringuebalent de partout
qu’en fait-il quand il les a
fourbis ?
il aiguise ses éclairs
sur le fusil d’acier du paratonnerre
tout cela sent le meurtre
rituel du cochon
les chaudronnées d’entrailles
qu’on cuit
l’orage est un
tueur de bêtes

(© LEM 1993)

 

Les cerises (inédits 1993-1994)


L’échelle est à demeure
dans l’arbre
on y monte en été
cueillir l’averse
nourricière
capricieuse
l’orage aussi
quand il est mûr dans les coeurs faillibles
et que la mort
serait le seul chemin
sans la foudre vipérine


On adosse l’escabeau
contre le tronc de l’arbre
pour cueillir les cerises
en jeter au chien
quêteur de viande
tout aussi rouge
le fruit juteux
comme une ondée cuivrée d’orage
croit-on que l’animal
y plongera les crocs ?
son museau seul
corbeau sans ailes
visitera l’éclair

(© LEM 1993)

 

Épaves dans les champs (inédits 1993-1994)


Comme ils n’ont pas de quoi
bâtir
en bonne pierre profitable
ils abritent leurs outils
dans de vieilles camionnettes
réformées de l’administration
dépecées au préalable
de tous les abattis dont il se fait négoce
et leurs carcasses de tôle ondulée
couvent les labours
façons de vieilles poules
têtues et solitaires
qu’on laisse au nid sur l’œuf de plâtre
avant l’ultime soupe grasse


Dans les vignes le J9
pourrit nu-pieds
le ventre plein de socs et de serfouettes
on s’installe à l’occasion
au vieux volant grippé de rouille
des fois qu’une ombre de moteur
roucoulerait sous le capot
mais rien
on noie son désespoir
dans une lampée d’eau-de-vie
la bouteille est cachée
sous le siège qui chuinte


La Juvaquatre est dans le pré
pintade vidée bridée de rebuts
et les portières dégondées
ravaudent la haie vive où l’épine est crevée
dans la grange les banquettes
sont accueillantes pour la sieste
et l’amour s’il ne fait pas trop froid
la semence qu’on y laisse
ce n’est pas pire au fond
que la fiente des volailles
qui la nuit juchent
dans l’habitacle ventre ouvert


Le car un
cheval y regarde
il n’y a plus de percheron
la ligne est fermée depuis si longtemps
le cheval serait-il de carton comme
ceux des chevaux de bois le car est
ferré des quatre pieds on
lui a pris ses brodequins


Il n’y a pas de bateau
pourtant cela moutonne
rien qu’un vieil autobus
qui brame encor pour peu qu’on presse
le Klaxon la batterie
alimente en courant la clôture
les vaches qui s’y frottent
en sont tout émues
c’est lui le gardien le
geôlier légitime
pour avoir fait déjà
l’expérience de la mort


Le champ de colza
suce la moelle
de l’Estafette bouton-d’or
posée là
d’ancestrale mémoire
elle y digère l’outillage
qu’on enfourne dans son ventre
socs pour crever la terre
grattoirs
râteaux
un jour il n’en restera plus
que des formes sans substance
fantômes de choses
travaillés par le songe
des hommes sans pitié

(© LEM 1993)

 

Quand je t’aimais Sirène en mer des Caraïbes…


Quand je t’aimais Sirène en mer des Caraïbes,
la méduse opaline attifait le corail
en épouvante aux plies goulues de ton soleil
– et s’y gavait ma bouche en source d’écriture
foulant aussi les blés à longs pas de bleuets,
j’y prenais ma goulée de tendre eau galopante
(en vérité grand bleu : c’est moisson d’onde équestre),
hippocampe absolu ; pâmoison dans les vagues :
l’un tranchait les épis d’un ciseau de ses jambes,
l’autre disait l’orgasme en crissant sur le sable.


Dans un désir de pluie, je trayais à ma paume
les fleuves les plus bleus et plus soyeux que sang
– c’est mer de feu qu’un cœur percutant ses marées,
en mes veines tambour et toi qui le battais,
tam-tamant dans mon bleu sur la peau de mes eaux ;
l’écho fusait aux doigts comme étoile bruissante
maculant toutes nuits les jours mal fagotés
en vrac dans ma fournaise : en faisceaux les soleils, 
canne en pleurs sur haquets se hâtant vers le rhum.


Je pommelais pour toi le grand bleu supérieur,
mes draps mis à sécher sur des ciels de printemps
froufroutaient au tympan des pluies, oreilles drues
créolées arc-en-ciel (quand ça sourdait du sol
à bonds de sang tel oiseau gourd soudain vivant
hors des taillis) : et mes chevaux d’aller leur amble
écartelé sur l’horizon, quelque étoile au frontail
en ferronnière ou œil-cyclope et qui mirait,
m’Amour, nos cœurs couvés dans le nid des pétrels.

(Extraits de Disparue Caraïbe, première publication
dans la revue Parasites, n° 3, automne 2004)

 

« Crois-tu que la ville ourle au point de ton impact… »


Crois-tu que la ville ourle au point de ton impact
ses cycles de parole et que pierre où bâtir
l’à-peu près du murmure (offerte à fleur de fleuve)
tu troues le cours des mots ourdis dans les jardins ?

Bêche en main pour le chou, la courge ou l’artichaut,
pas d’écho de ton nom dans la garenne fouie
ni plus haut sur la place où beuglent les bestiaux
– rien non plus pour troubler le babil des souillardes.

Ta voix ricoche sur l’écorce de l’eau sourde,
pas d’autre barde ici que la barque au licou
mufle annelé piaffant cularde sur son ru(t);

Et si la rivière ouvre à l’occasion la bouche,
c’est pour gober tout crû la goûteuse hirondelle,
sans remous au pourtour de la proie qu’elle engouffre.

(© LEM 28 août 1996)

 

Clair de lune


Nous avons dormi toute cette lune
l’un dans les bras de l’autre,
les murs ont épelé nos prénoms au passage –

et nous fûmes dociles
à la déclivité
quand nos peaux confondues
glissèrent des miroirs,

libérant notre argile à l’appel de la terre.

(© LEM 2010)

 

La Gartempe


[…] Là-bas, c’est la Gartempe qui coule, et ce n’est pas une grande rivière ; elle est de celles qui se jettent câlinement dans les bras d’une autre un peu plus abondante, mais guère, plutôt que d’aller donner d’elle-même de la tête dans le ventre d’un fleuve. Cela convient à notre tempérament : gens de plaine, comme elle, nous cultivons une même tendresse, une même modestie ; malgré quelques collines – mais elle a râpé presque tous nos raidillons, nous vivons à son étale, elle nous donne un avant-goût de l’océan : masse dormante affalée de tout son poids dans son lit, quelque chose d’une paresse, rarement tumultueuse. Je dis bien par chez nous, je parle de notre monde, qui est de calcaire et d’argile ; maintenant, vers les montagnes du Limousin, plus haut, qu’elle mène une autre vie, nul n’en doute, nous savons qu’elle traverse des gouffres de granit, fait la culbute avec les roches – qu’elle travaille au corps les paysages et les parlures d’amont, mine les à-pics et les diphtongues. Peu nous importe, d’ailleurs, nous héritons d’un calme, d’une quiétude sereine, comme d’un animal après quelque folie, et d’une langue assagie, presque plate. […]

(in Deuil à Chailly, éd. Arléa, 2007)

 

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