Stefan George (1868-1933) : Un royaume solaire / Ein reich der sonne

Qui est Stefan George ?

Tu veux que nous fondions un royaume solaire
Où nous aurions nous seuls la joie en apparat ·
Vous qui êtes sacrés, bois et chemins grégaires
Avant que ne se perde et notre et votre éclat.

Puisse nous contenter cette vie tranquille ·
Puissions-nous ici vivre en hôtes obligés !
Et toi de concevoir mot, chant, pour que docile
La plainte vole et branche aux rameaux élevés.

Toi d’entonner le chant des prairies bourdonnantes ·
Le chant devant la porte, au soir, plein de douceur,
D’apprendre à tolérer, tout bonnement puissante ·
En un humble sourire enterrant chaque pleur :

L’oiseau quitte en fuyant devant l’acre prunelle ·
Le papillon se musse au coup de vent hurleur,
Et le vent dissipé, derechef étincelle ‒
Et qui a jamais vu sangloter une fleur ?


Du willst mit mir ein reich der sonne stiften
Darinnen uns allein die freude ziere ·
Sie heilige die haine und die triften
Eh unsre pracht und ihre sich verliere.

Dass dieses süsse leben uns genüge ·
Dass wir hier wohnen dankbereite gäste!
Und wort und lied ersinnst du dass gefüge
Die klagen flattern in die höchsten äste.

Du singst das lied der summenden gemarken ·
Das sanfte lied vor einer tür am abend
Und lehrest dulden wie die einfach starken ·
In lächeln jede träne scheu begrabend:

Die vögel fliehen vor den herben schlehen ·
Die falter bergen sich in sturmes-toben
Sie funkeln wieder auf so er verstoben –
Und wer hat jemals blumen weinen sehen?

(in Das Jahr der Seele, L’Année de l’âme [1897])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Stefan George (1868-1933) : L’été victorieux / Sieg des Sommers

Qui est Stefan George ?

Balancement des airs, tel qu’en un changement ·
Du ciel gris, de doux feux amorçant la rupture
Et bruissant vers ma terre un souple élancement
M’apportent une invite à nouvelle aventure

Toi au long des années ma foi mon éclairage
Près de toi · où étaient les témoins stupéfaits
D’espérance et de peur · auprès de ce feuillage.
Car le bonheur nous sera-t-il montré jamais

Si la nuit désormais l’attirante étoilée
Dans un jardin fertile et vert ne le saisit ·
Si la cueille de fleurs, plénitude moirée,
Si le vent chaud ne le trahit ?


Der lüfte schaukeln wie von neuen dingen ·
Aus grauem himmel brechend milde feuer
Und rauschen heimatwärts gewandter schwingen
Entbietet mir ein neues abenteuer

Du all die jahre hin mir glanz und glaube
Bei dir · und wo die stummen zeugen waren
Von hoffen und von angst · bei diesem laube.
Denn wird das glück sich je uns offenbaren

Wenn jezt die nacht die lockende besternte
In grüner garten-au es nicht erspäht ·
Wenn es die bunte volle blumen-ernte
Wenn es der glutwind nicht verrät?

(in Das Jahr der Seele L’Année de l’âme [1897])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

L’oseille (inédit)


L’oseille arbore la main verte
de quel enfant défunt poussée jusqu’en surface
et le carpe résiste aux lippes des mollusques :

ô dentelière ombreuse,
mâche la chair du petit mort, limace, apporte
à sa menotte un peu de transparence
et de jour pur ‒ que la traverse
une tendresse de lumière

ainsi qu’on mire au porte-plume
à vue le paysage,
la cathédrale,
en vitrail absolu.

(© LEM 29 06 2018)

Paul Celan (1920-1970) : Corona

Qui est Paul Celan ?

NB : Corona signifie "point d'orgue" 
(ou "point couronné") en italien.

L’automne dans la main me dévore sa feuille : nous sommes des amis.
nous enlevons le temps de l’écale des noix, lui apprenons la marche :
le temps s’en revient dans l’écale.

En miroir est dimanche,
en rêve on dort,
la bouche parle vrai.

Mon œil s’abaisse vers le sexe de l’aimée¹ :
nous nous regardons,
nous nous disons du sombre,
nous nous aimons comme mémoire et pavot²,
nous dormons comme du vin dans les moules,
comme la mer dans le sanglant rayon de lune.

Enlacés nous nous tenons à la fenêtre, ils nous observent de la rue :

il est temps que l’on sache !
Il est temps que la pierre se résolve à fleurir,
qu’au mouvement³ batte un cœur.
Il est temps que le temps vienne.

Il est temps.

¹ : on peut comprendre aussi « vers la lignée des aimés »
² : j’inverse l’ordre allemand « pavot et mémoire » pour éviter l’hiatus
³ : « Unrast », contraire de « Rast » « repos). C’est aussi un synonyme de « Unruh », qui désigne en horlogerie le balancier.

Aus der Hand frißt der Herbst mir sein Blatt: wir sind Freunde.
Wir schälen die Zeit aus den Nüssen und lehren sie gehn:
die Zeit kehrt zurück in die Schale.

Im Spiegel ist Sonntag,
im Traum wird geschlafen,
der Mund redet wahr.

Mein Aug steigt hinab zum Geschlecht der Geliebten:
wir sehen uns an,
wir sagen uns Dunkles,
wir lieben einander wie Mohn und Gedächtnis,
wir schlafen wie Wein in den Muscheln,
wie das Meer im Blutstrahl des Mondes.

Wir stehen umschlungen im Fenster, sie sehen uns zu von der
Straße:
es ist Zeit, daß man weiß!
Es ist Zeit, daß der Stein sich zu blühen bequemt,
daß der Unrast ein Herz schlägt.
Es ist Zeit, daß es Zeit wird.

Es ist Zeit.

(in Mohn und Gedächtnis [1952])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Les dés (inédit)


Lancer les dés peut donner du futur
une idée plutôt juste : et tout fait sens
dans cette quête d’avenir, nombres,
position des petits cubes
sur la piste en bois ronde
couverte de feutrine et douce à la culbute 

où s’abattant l’ivoire évoque
des horizons de savane et de chasse
et la bête effrayante appelée éléphant
et le cheval du fleuve au derme impénétrable

désormais contenus dans une paume tiède
où se condense également, parmi la mort
et le hasard, toute une vie prophétisée.

(© LEM 24 06 2018)

Le bac (inédit)


C’est en suivant de rive à rive
deux câbles parallèles
entre lesquels circule
la barque à nocher borgne
qu’on passe en l’autre monde :

il n’y a rien en face,
qu’une auberge à chevaux
de poste qu’on enfourche,
on va dans les bois proches
où sont dit-on les morts
avec leurs ombres pâles ;

et peut-être soi-même
est-on mort au passage
de ce fleuve aux eaux noires
sans arbre sur ses berges ‒
où l’on perçoit l’aboi
de chiens dans des hameaux
lointains, impénétrables.


(© LEM 23 06 2018)

Joachim Ringelnatz (1883-1934) : « Au vent du sud » / « Zum Südwester »

Qui est Joachim Ringelnatz ?

« Au vent du sud » (c’est un café)
Les frère et sœur sont attablés,
Affectueux.
Le frère, en vrai, n’est pas frangin,
Mais la sœur, elle, est bien catin,
Et la gamine brune est de Terre de Feu.

« Au vent du sud » (c’est un café)
Il n’est pas rare qu’un poing dur
Balance un meuble sur le mur.

Mais dans ce même cafeton
Mousse, autour de frustes boissons,
La chance du marin, cette lourde conquête.
Les matelots viennent et vont.
La « revoyure » est le canon.
Un buveur qui s’en va n’a que retour en tête.

Mais derrière la vitre est une ombre rêveuse :
Celle de ceux qui une fois
Ou pas même une fois
Ont en ce lieu connu la joie aventureuse.


In der Kneipe « Zum Südwester »
sitzt der Bruder mit der Schwester
Hand in Hand.
Zwar der Bruder ist kein Bruder,
doch die Schwester ist ein Luder
und das braune Mädchen stammt aus Feuerland.

In der Kneipe « Zum Südwester »
ballt sich manchmal eine Hand,
knallt ein Möbel an die Wand.

Doch in jener selben Schenke
schäumt um einfache Getränke
schwer erkämpftes Seemannsglück.
Die Matrosen kommen, gehen.
Alles lebt vom Wiedersehen.
Ein gegangener Gast sehnt sich zurück.

Durch die Fensterscheibe aber träumt ein Schatten
derer, die dort einmal
oder keinmal
abenteuerliche Freude hatten.

(in Gedichte)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Chantier (inédit)


Grue dardée. Quel Priape
dort en sous-sol membré massif
et que s’agit-il d’embrocher,
l’ultime hirondelle
a pris depuis longtemps l’envol ‒
c’est en hiver que l’on érige,
restent les merles,
restent les grives.

Les angles droits s’amusent
aux quatre coins parmi l’argile,
creusent debout l’assise,
leurs mains de boue manient la glaise,
triturent les matières,

lancent un os au ciel ‒ qui happe
la friandise : un plein
seau de mortier.

(© LEM 11 06 2018)

Les ébénistes (inédit)


L’excroissance qu’on dit loupe,
avec ardeur ils la menuisent
en de petites tables rondes
marquetées d’ébène
et de découpes d’oranger,
les huilant par la suite
d’huile de lin pour garantir
l’utilité promise :

cela devant de jour miroiter la lumière
dans la solennité d’un vers alexandrin,
de nuit des reflets plus modestes,
lune ou flambeaux, tandis que l’on festoie
de loirs au miel, de vulves
farcies de truies ayant porté.

(© LEM 08 06 2018)

L’apprentissage de l’éloquence (inédit)


Ne connaissant de porte-voix
que le masque en usage au théâtre

afin de se tremper la gorge
comme on fait de l’acier dans l’eau pure
ils vont crier sur le rivage
jusqu’à couvrir le vacarme des vagues
par gros temps progressif :

d’abord bourrasque et vent joufflu
avec pour fin d’apprentissage
la trombe obscure d’équinoxe
où l’on allume au haut du phare
la lampe énorme nourrie d’huile
en fanal aux navires
chargés de poivre et d’aromates.

(© LEM 06 06 2018)

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