Robert Bly (né en 1926) : Roulant vers la rivière du Lac Qui Parle / Driving toward the Lac Qui Parle River”


— I —

Je roule ; le soir tombe ; Minnesota.
Les chaumes captent l’ultime croît de soleil.
Le soja respire de toutes parts.
Des vieux sont assis devant chez eux sur des sièges d’auto
Dans les petites villes. Je suis heureux,
La lune se lève sur les cabanes à dindes.

— II —

Le petit monde de la voiture
Plonge parmi les champs profonds de la nuit,
Sur la route de Willmar à Milan.
Cette solitude couverte de fer
Avance parmi les champs de la nuit
Pénétrés par le bruit des grillons.

— III —

Près de Milan, soudain un petit pont,
De l’eau agenouillée dans le clair de lune.
Dans de petites villes, on construit sans creuser les maisons ;
La lumière des phares s’affale sur l’herbe.
Quand j’arrive à la rivière, la pleine lune la recouvre.
Un groupe parle, bas, dans un bateau.


— I —

I am driving; it is dusk; Minnesota.
The stubble field catches the last growth of sun.
The soybeans are breathing on all sides.
Old men are sitting before their houses on car seats
In the small towns. I am happy,
The moon rising above the turkey sheds.

— II—

The small world of the car
Plunges through the deep fields of the night,
On the road from Willmar to Milan.
This solitude covered with iron
Moves through the fields of night
Penetrated by the noise of crickets.

— III —

Nearly to Milan, suddenly a small bridge,
And water kneeling in the moonlight.
In small towns the houses are built right on the ground;
The lamplight falls on all fours on the grass.
When I reach the river, the full moon covers it.
A few people are talking, low, in a boat.

(in Silence in the Snowy Fields [1962])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Thomas Mann : La gondole / Die Gondel


__Qui n’aurait dû lutter contre un frisson fugace, une timidité secrète et des serrements de cœur s’agissant de monter pour la première fois ou après quelque longue désaccoutumance à bord d’une gondole vénitienne ? Étrange embarcation, venue à l’identique de l’époque des ballades, et de ce noir caractéristique des seuls cercueils parmi toutes choses : évocatrice de silencieuses, criminelles aventures par nuit de clapotis, plus encore de la mort elle-même, de bière, de cérémonies funèbres et de l’ultime, muet voyage. Et a-t-on remarqué que le siège d’un pareil esquif, ce fauteuil peint d’un noir de cercueil et tapissé de noir mat, est le plus moelleux des sièges, le plus confortable, le plus amollissant du monde ? Aschenbach en eut conscience lorsqu’il prit place aux pieds du gondolier, face à son bagage soigneusement rangé près de l’étrave. Les rameurs se disputaient toujours, âprement, sans qu’on y comprît rien, avec des gestes menaçants. Mais le silence particulier de la ville insulaire semblait absorber doucement leurs voix, les désincarner, les disperser au-dessus des flots. Il faisait chaud, ici, dans le port. Sous l’haleine tiède et caressante du sirocco, adossé à la souple matière des coussins, le voyageur ferma les yeux, goûtant une nonchalance aussi inhabituelle qu’agréable. Le trajet sera court, pensa-t-il ; j’aimerais qu’il durât toujours ! Il se sentit, doucement balancé, se soustraire à la foule, à la mêlée des voix.


__Wer hätte nicht einen flüchtigen Schauder, eine geheime Scheu und Beklommenheit zu bekämpfen gehabt, wenn es zum ersten Male oder nach langer Entwöhnung galt, eine venezianische Gondel zu besteigen? Das seltsame Fahrzeug, aus balladesken Zeiten ganz unverändert überkommen und so eigentümlich schwarz, wie sonst unter allen Dingen nur Särge sind, es erinnert an lautlose und verbrecherische Abenteuer in plätschernder Nacht, es erinnert noch mehr an den Tod selbst, an Bahre und düsteres Begängnis und letzte, schweigsame Fahrt. Und hat man bemerkt, daß der Sitz einer solchen Barke, dieser sargschwarz lackierte, mattschwarz gepolsterte Armstuhl, der weichste, üppigste, der erschlaffendste Sitz von der Welt ist? Aschenbach ward es gewahr, als er zu Füßen des Gondoliers, seinem Gepäck gegenüber, das am Schnabel reinlich beisammen lag, sich niedergelassen hatte. Die Ruderer zankten immer noch, rauh, unverständlich, mit drohenden Gebärden. Aber die besondere Stille der Wasserstadt schien ihre Stimmen sanft aufzunehmen, zu entkörpern, über der Flut zu zerstreuen. Es war warm hier im Hafen. Lau angerührt vom Hauch des Scirocco, auf dem nachgiebigen Element in Kissen gelehnt, schloß der Reisende die Augen im Genuß einer so ungewohnten als süßen Lässigkeit. Die Fahrt wird kurz sein, dachte er; möchte sie immer währen! In leisem Schwanken fühlte er sich dem Gedränge, dem Stimmengewirr entgleiten.

(in  Der Tod in Venedig [La Mort à Venise])

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Ulrich Koch (né en 1966) : J’ignorais du tout au tout qu’il m’arrive de prier / Ich wusste gar nicht, dass ich manchmal bete


J’ignorais du tout au tout qu’il m’arrive de prier.
Une vieille femme et un chat ralentissent ce poème
où le jour hésitant se lève, elle étend la lessive
de son fils, qui depuis des années n’écrit plus.
L’ombre de nuages tâte le sol, des chevaux caracolent
vers la barrière, sans rien donner de leur beauté,
pas un mot. Neigeuses terrasses sous la lumière de l’aube.

Le présentateur du journal à la radio
je lui fourre dans la bouche un torchon mouillé de
psaumes et de kérosène: laisse-moi être comme je suis, mais avant fais
que je devienne ce que j’étais pour que je puisse attendre
jusqu’à m’en retourner auprès de ceux que j’ai laissés.


Ich wusste gar nicht, dass ich manchmal bete.
Eine Katze und eine Alte verlangsamen dieses Gedicht,
in dem es zögerlich Tag wird, sie hängt die Wäsche
ihres Sohnes ab, der seit Jahren nicht mehr schreibt.
Wolkenschatten tasten den Boden ab, Pferde kommen
ans Gatter getänzelt, doch geben nichts ab von ihrer Schönheit,
kein Wort. Vom Frühlicht verschneite Terrassen.

Dem Nachrichtensprecher im Radio
stopfe ich den Mund mit einem Lappen, getränkt mit
Psalmen und Kerosin: Lass mich sein, wie ich bin, vorher mach,
dass ich werde, was ich war, damit ich warten kann,
bis ich wiederkomme mit denen, die ich verließ.

(in  Uhren zogen mich auf, poetenladen Leipzig [2013])

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Christoph Wenzel (né en 1979) : de l’eau saumâtre / brackwasser


de l’eau saumâtre dans les baignoires récupérées
dans les pâtures à vaches, dans l’abreuvoir déborde
le ciel, trouble potage. mais le goût des brins d’herbe
dépend du mufle des laitières, demi-sec,
fumé, épicé, du bruit fait quand elles mâchent, remâchent,
huileux, juteux, discret. Tous ici les comprennent (borgnes
et bêtes que nous sommes), à cela personne d’autre
ne comprend rien. ou c’est rare, mais alors comme il faut :
gros mots, gros mangements, moments d’immense tendresse.

NB : J’ai, privilégiant les sonorités et les effets de rythme, un peu gauchi le texte initial. La poésie me le pardonnera sans doute.

brackwasser in den umgewidmeten badewannen
auf den viehweiden, in der tränke schwappt
der himmel, trübe suppe. aber der geschmack
der grashalme, je nach mundart der milchkühe, feinherb,
rauchig, würzig, wie sie jeden laut zerkauen, käuen,
ölig, saftig, stumm. jeder versteht sie hier (blind
und blöd wie wir sind), niemand sonst
versteht das. selten einmal, aber dann richtig:
kraftausdrücke, kraftfutter, momente größter zärtlichkeit.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Christoph Danne (né en 1976) : cibles mouvantes / bewegliche ziele


du train de nuit qui entre
en gare venant de Copenhague

glissent des plaques de glace
sur le ballast ri
deaux tirés les
compartiments lourdement
moirés bleu sombre
vrombissent et sifflent s’arrête
-t-il dessous nous dans les puits
de lumière dansent les
phalènes le quai sous
mes pieds chape
flottante je ne sais pas
n’ai jamais su
comment on dit adieu


vom einrollenden
nachtzug aus kopenhagen
rutschen flächen aus eis
ins gleisbett zu
gezogene gardinen die
abteile schimmern dunkel
blau schwer unter
dröhnen und pfeifen macht
er halt unter uns in den licht
schächten tanzen die
falter der bahnsteig zu
meinen füßen ein schwimmender
estrich ich weiß nicht
und wusste nie wie
man abschied nimmt


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Hung-min Krämer (née en 1965) : Eggleston II


Il est des lieux dans toute demeure
où tombent inaperçus des rayons de soleil.
Même les jours bouchés d’hiver.
Il est des mains câlines pour disposer des fleurs
dans des vases démodés en porcelaine.
Et savais-tu qu’il est des livres
dont les tranches ressemblent
aux cadres modestes et dorés des tableaux
pendus au-dessus d’eux au mur ?
À motifs aussi vieux aussi doux que la lumière
aussi savamment obscurément provocateurs
que les mots dans les livres au-dessous d’eux
dont plus personne ne prend la peine
de suivre les références croisées.
Mais toi tu pourrais le faire.


Es gibt Orte in jedem Haus
auf die unbemerkt Sonnenstrahlen fallen.
Sogar an trüben Wintertagen.
Es gibt Hände, die liebevoll Schnittblumen
in altmodische Porzellanvasen stellen.
Und wusstest Du, dass es Bücher gibt
deren Schnittkanten aussehen
wie die schlichten goldenen Bilderrahmen der Bilder
die über ihnen an der Wand hängen?
Mit Motiven so alt und milde wie das Licht
so wissend und so unbeachtet provozierend
wie die Worte in den Büchern unter ihnen
deren Querverweisen zu folgen
niemand sich mehr die Mühe macht.
Aber Du könntest es tun.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Giannantonio Campano (1429-1477) : La Nymphe endormie

Qui est Giannantonio Campano ?


Nymphe et gardienne, ici, de la source sacrée,
Je dors au doux babil que je perçois de l’eau.
Ne romps pas, toi qui viens à la vasque marbrée,
Mon sommeil : baigne-t’y, bois-y, mais ne dis mot.


Huius nympha loci, sacri custodia fontis
__Dormio dum blandae sentio murmur aquae.
Parce meum quisquis tangis cava marmora somnum
__Rumpere: sive bibas, sive lavere taces.

(in Carmina (1495) 


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Ulrike Anna Bleier : Mousseux / Piccolo


J’ai déjà appelé plusieurs fois
aujourd’hui fait ma mère
et Madame Körner vient
de mourir elle s’enterre
mardi prochain

ma mère a demandé à la voisine
pour les fleurs ça l’embête
d’aller chez Schubert
fait-elle on a eu droit à une coupure
de courant ce week end

Et des vipères ils en ont tout pareil
au jardin les premières tomates
de la saison déjà mûres elle les a
toutes offertes au plombier
et passé son bonjour à sa femme

Hier elle n’a mangé
que du pain le docteur
lui a conseillé le mousseux
pour sa tension trop faible
ton père oui l’avait trop forte

Elle n’avait jamais vu le papier
de guingois dans la salle à manger 
elle retourne à l’église
ma mère après
toutes ces années.


Habe heute schon angerufen
ein paar mal sagt Mutter
und Frau Körner ist vorhin
gestorben beerdigt
nächsten Dienstag

Mutter hat die Nachbarin gefragt
wegen der Blumen das Gehen
fällt ihr schwer bei Schuberts
sagt sie war Stromausfall
am Wochenende

Und Schlangen haben die auch
im Garten die ersten Tomaten
in diesem Jahr schon reif sie hat
alle dem Klempner geschenkt
und seine Frau hat schöne Grüße

Gestern hat sie nur Brot
gegessen der Arzt
hat Piccolo empfohlen
gegen niedrigen Blutdruck
Vater hatte ja hohen

Die Tapete ist ihr nie aufgefallen
im Esszimmer ist schief
in die Kirche geht sie
wieder meine Mutter nach
all den Jahren.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Sandra Hubinger : Nos mouvements se séparaient / Unsere Bewegungen spalteten sich ab


Nos mouvements se séparaient
de nous poussés dessus les champs fumée
fantômes folâtrant nous imitant
flottant vers les sous-bois où cela craquetait

comme riant de nous sous cape qui
parmi les arbrisseaux titubions chancelions
nos manifestations s’éloignaient dans
le sombre où peu à peu elles disparaissaient

nous nous répandions en
duplications et en échos
dans le nocturne ouvert


Unsere Bewegungen spalteten sich ab
von uns geweht über die Ebene gleich Rauch
sich tummelnde Phantome uns nachahmend
schwebten sie ins Unterholz wo es knisterte

Als kicherten sie über uns die wir
zwischen Sträuchern taumelten wankten
was wir nach außen gebracht entfernte sich ins
Dunkle wo es zunehmend verschwand

Verschwendeten wir uns in
Vervielfältigungen und Widerhall
ins offen Nächtliche

( in wir gehen, Edition Keiper [2019]).


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


%d blogueurs aiment cette page :