La groseille (inédit)


___Tenant le grain fragile & minuscule
_______entre la pince de tes doigts 
___répète maintes fois le mot « groseille »
_______selon divers effets de voix
pour te l’incorporer : jusqu’à ce qu’il éveille
___en toi cette impression de plénitude
qu’on éprouve à la vue d’une mer sans écueils ‒
___puis à l’issue de ta métamorphose
___regarde en un froncer de tes sourcils
cet « œil » 
qu’en majorant le tien de ton oreille
_______le mot « groseille » te dispose
à percevoir en ses syllabes translucides.

(© LEM 20 09 2018)

Le lilas (inédit)


Illusion que la grappe habillant le lilas
d’une robe à paniers falbalas fanfreluches :
que le regard enfin rincé de métaphores
____n’y voie que la métamorphose
____de la peluche appelée « Petit Chat »
____participant aussi des roses
mise en terre à son pied quand l’eut prise la mort
& que l’on imagine un peu griffant la sève
____crachant parmi l’aubier sa peur
____en sa montée vers la fleur & le ciel
pareille à sa frayeur en haut du marronnier.

(© LEM 14 09 2018)

La coriandre (inédit)


Il nous faut prononcer « co-ri-andre »
pour prendre au sérieux ta féminité
______glisser l’on ne sait quoi
‒ cheveu blond ? tendre voix ? souffle d’ange ? ‒
___d’une diérèse sur la langue
pour allonger ton nom dans sa fluidité :

« andre » sentant trop l’homme & le cor chassant l’ure
dans d’obscures forêts pénétrées de fureurs

avec muscles & musc en cuirasse
___brousaille hirsute sous le casque
___reflets de cuivre & de ferraille.
______

(© LEM 11 09 2018)

Matthias Claudius (1740–1815) : La jeune fille et le trépas / Der Tod und das Mädchen

Qui est Matthias Claudius ?

La jeune fille :

Va ton chemin, je le répète !
Va-t’en, tas d’os, cruel trépas,
Je suis encor, bien cher, jeunette :
Va-t’en, et ne me touche pas !

Le trépas :

Donne-moi ta main, ma belle et charmante !
Je viens en ami, non pour te punir :
Cruel, moi ? que non ; toi, sois confiante,
Tu pourras en paix dans mes bras dormir.

NB : La mort (der Tod) étant masculin en allemand, je traduis le terme par trépas plutôt que par mort pour conserver la relation sexuée des deux locuteurs.


Das Mädchen:

Vorüber! Ach vorüber!
Geh wilder Knochenmann!
Ich bin noch jung, geh Lieber!
Und rühre mich nicht an.

Der Tod:

Gib deine Hand, du schön und zart Gebild!
Bin Freund, und komme nicht, zu strafen:
Sei gutes Muts! ich bin nicht wild,
Sollst sanft in meinen Armen schlafen.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Ciboulette (inédit)


À la salade, à l’omelette !
Chantons la ciboulette, apéritive
dans sa jeunesse svelte ‒
adulte, elle arbore une tête
de loup sommant sa tige :

& sèche avec on époussette
sa maison de poupées
en fillette inspectant vétilleuse
d’un doigt menu sur le bahut
si le plumail a chahuté
___chatouilleux
le mutacisme des objets.

(© LEM 01 09 2018)

Le genévrier rampant (inédit)


Il dressera son corps un jour
de plantigrade & dansera
balourd peu stable quelques pas
de ce que peut danser un ours :

& ce sera résurrection
d’entre les morts, le bleu debout
contre le ciel, exaltation
d’arbre qui rampe et tout à coup

troque un regard horizontal
contre une étoile ‒ & s’il a peur
nous le prendrons tout contre nous
comme un qui meurt.

(© LEM 21 08 2018)

Les giroflées (inédit)


___Elle est, la multitude hirsute,
issue d’un seul organe actif sous les lilas :
___cœur ni poumon, mais foie, mais rate,
___on sent quelque densité rude
à l’œuvre dans la terre ‒ au-dessous des lilas ‒,
___qui pousse & voudrait mordre aux thyrses
___de ses multiples mufles d’hydre
___et tend ses mufles vers l’arbuste ‒
___mais l’arbre se rétracte et fane
la grappe ultime et drue soustraite encore aux drames
___d’un printemps primitif.

(© LEM 14 08 2018)

Le datura (inédit)


Ton baume sucré ne berne personne :
tu n’as de désir qu’abaissant tes lèvres
d’embrasser le sol afin d’y boire ivre
le prétendu sang de la terre molle ‒

en baiser de feu : tant & tant de bouches
tendues vers l’humus ! mais son amertume
déçoit tout bécot, trop de feuilles sèches
pour la motte acerbe, on croirait la mâche
d’âcre brou de noix, langue qui se couvre ‒

& les mots qu’on dit sont d’un noir obscur
sans rien qui l’épure ou la pluie d’aurore
laveuse de nuit comme on l’est de morts.

(© LEM 02 08 2018)

L’ althæa (inédit)


___Qu’une fleur d’althæa te sourie,
___tu la crois amoureuse & t’écries :
___« Halte au feu de ton œil melliflu,
___Créature ! & me laisse à mon aise
en cette solitude où rien ne m’importune ‒
que l’ample canicule où jappe un chien céleste
___que l’on choie toutefois d’une paume
prudemment revêtue de la même manicle
___que quand fond sur la main le gerfaut
___dont la serre aussi mord la peau nue. »

(© LEM 26 07 2018)

Stefan George (1868-1933) : Un royaume solaire / Ein reich der sonne

Qui est Stefan George ?

Tu veux que nous fondions un royaume solaire
Où nous aurions nous seuls la joie en apparat ·
Vous qui êtes sacrés, bois et chemins grégaires
Avant que ne se perde et notre et votre éclat.

Puisse nous contenter cette vie tranquille ·
Puissions-nous ici vivre en hôtes obligés !
Et toi de concevoir mot, chant, pour que docile
La plainte vole et branche aux rameaux élevés.

Toi d’entonner le chant des prairies bourdonnantes ·
Le chant devant la porte, au soir, plein de douceur,
D’apprendre à tolérer, tout bonnement puissante ·
En un humble sourire enterrant chaque pleur :

L’oiseau quitte en fuyant devant l’acre prunelle ·
Le papillon se musse au coup de vent hurleur,
Et le vent dissipé, derechef étincelle ‒
Et qui a jamais vu sangloter une fleur ?


Du willst mit mir ein reich der sonne stiften
Darinnen uns allein die freude ziere ·
Sie heilige die haine und die triften
Eh unsre pracht und ihre sich verliere.

Dass dieses süsse leben uns genüge ·
Dass wir hier wohnen dankbereite gäste!
Und wort und lied ersinnst du dass gefüge
Die klagen flattern in die höchsten äste.

Du singst das lied der summenden gemarken ·
Das sanfte lied vor einer tür am abend
Und lehrest dulden wie die einfach starken ·
In lächeln jede träne scheu begrabend:

Die vögel fliehen vor den herben schlehen ·
Die falter bergen sich in sturmes-toben
Sie funkeln wieder auf so er verstoben –
Und wer hat jemals blumen weinen sehen?

(in Das Jahr der Seele, L’Année de l’âme [1897])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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