Maria Luise Weissmann (1899-1929) : Juin 1919 / Juni 1919

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L’aube sombre me porte en son sein, lourdement,
Elle se meurt, me faisant naître au matin blême ;
Parmi des églantiers je grandis lentement,
Le mont doit m’allouer le bleu de ses ombrages
Lorsque midi me blesse en son ardeur abrupte.
Mène au soir le ponceau, chargé de lassitude,
Qui oscille, craintif, au-dessus du ruisseau.
Dans la nuit les murs blancs s’écroulent en silence,
Tout autour de mon lit marchent les forêts noires.


Die dunkle Frühe trägt mich schwer im Schoß,
Sterbend die mich gebar dem blassen Morgen;
Mit Heckenrosen werd ich langsam groß,
Berg muß mir seine blauen Schatten borgen,
Wenn Mittag mich in steiler Glut versehrt.
Zum Abend führt, von müder Last beschwert,
Bachüberwankend scheu das schmale Brett.
Stumm stürzen nachts die weißen Wände ein,
Die schwarzen Wälder schreiten um mein Bett.

(in Das frühe Fest, 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La Pommeraie / Der Apfelgarten

pommier


Borgeby-Gård

Viens tout de suite après le coucher de soleil,
regarde la pelouse au vert du crépuscule ;
n’est-ce pas comme si de longtemps nous l’avions
en nous accumulé et l’avions ménagé,

afin que, le tirant de sens, de souvenirs,
d’espoirs neufs et de joies à demi oubliées,
mêlé de sombre encore issu de nos tréfonds,
devant nous, nous venions à l’épandre en pensée

sous des arbres pareils aux arbres de Dürer,
et qui portent le poids de cent jours de labeur
dans les fruits débordant de leur emplissement,
utiles, patients, et qui cherchent comment

ce qui monte au-delà de toutes les mesures,
peut s’élever encore et peut être donné,
lorsque docile, on a, tout au long d’une vie,
un unique vouloir, qu’on croît et qu’on se tait.


Borgeby-Gård

Komm gleich nach dem Sonnenuntergange,
sieh das Abendgrün des Rasengrunds;
ist es nicht, als hätten wir es lange
angesammelt und erspart in uns,

um es jetzt aus Fühlen und Erinnern,
neuer Hoffnung, halbvergeßnem Freun,
noch vermischt mit Dunkel aus dem Innern,
in Gedanken vor uns hinzustreun

unter Bäume wie von Dürer, die
das Gewicht von hundert Arbeitstagen
in den überfüllten Früchten tragen,
dienend, voll Geduld, versuchend, wie

das, was alle Maße übersteigt,
noch zu heben ist und hinzugeben,
wenn man willig, durch ein langes Leben
nur das Eine will und wächst und schweigt.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Pavot / Schlaf-Mohn

pavot-botanique


À l’écart, au jardin, le funeste sommeil
est en fleur, où ceux-là qui s’en sont en secret
pénétrés ont trouvé l’attrait de frais mirages
foncièrement ouverts, dociles et concaves,

et des rêves, porteurs de masques excités,
juchés sur le cothurne à leur entrée en scène ‒ :
tout cela se condense au bout de cette tige
amorphe et molle qui, haussant l’urne à semence,

(après longtemps avoir, les bourgeons s’affaissant,
failli faner), la tient vigoureusement close :
calices effrangés, qui vont en s’écartant,
cernant fébrilement le pollen de pavot.


Abseits im Garten blüht der böse Schlaf,
in welchem die, die heimlich eingedrungen,
die Liebe fanden junger Spiegelungen,
die willig waren, offen und konkav,

und Träume, die mit aufgeregten Masken
auftraten, riesiger durch die Kothurne –:
das alles stockt in diesen oben flasken
weichlichen Stengeln, die die Samenurne

(nachdem sie lang, die Knospe abwärts tragend,
zu welken meinten) festverschlossen heben:
gefranste Kelche auseinanderschlagend,
die fieberhaft das Mohngefäß umgeben.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le Cadran solaire / Die Sonnenuhr

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Monte un rare frisson de pourriture moite
de l’ombre du jardin ‒ où des gouttes s’écoutent
l’une l’autre tomber, cependant qu’un oiseau
__migrateur tinte ‒ à la colonne
qui dans la marjolaine et dans la coriandre
se dresse en indiquant les heures estivales ;

ce n’est que quand la dame (elle est accompagnée
d’un valet qui la suit) sous son clair florentin
__vient s’incliner dessus son bord
qu’aussitôt elle s’ombre et ne souffle plus mot ‒.

Ou bien lorsqu’une averse estivale commence
à tomber, provenant d’ondoyants mouvements
d’une haute couronne, elle fait une pause ;
car elle ne sait pas comment dire le temps
qui vient sur les carrés, de fruits, de fleurs, alors 
rougeoyer tout à coup dans le pavillon blanc.


Selten reicht ein Schauer feuchter Fäule
aus dem Gartenschatten, wo einander
Tropfen fallen hören und ein Wander-
vogel lautet, zu der Säule,
die in Majoran und Koriander
steht und Sommerstunden zeigt;

nur sobald die Dame (der ein Diener
nachfolgt) in dem hellen Florentiner
über ihren Rand sich neigt,
wird sie schattig und verschweigt –.

Oder wenn ein sommerlicher Regen
aufkommt aus dem wogenden Bewegen
hoher Kronen, hat sie eine Pause;
denn sie weiß die Zeit nicht auszudrücken,
die dann in den Frucht- und Blumenstücken
plötzlich glüht im weißen Gartenhause.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : L’Étranger / Der Fremde

auge


Sans se préoccuper des pensers de ses proches
qu’il sommait, fatigué, de cesser leurs suppliques,
il poursuivit sa route ; et perdit, délaissa ‒
car il tenait aux nuits ‒ ces nuits ! ‒ qu’il voyageait

de tout autre façon qu’à toute nuit d’amour.
Il en avait passé, veillant, de merveilleuses,
qui, dessous le couvert de puissantes étoiles,
avaient ouvert l’empan de lointains étrécis,
se métamorphosant ainsi qu’une bataille ;

d’autres, qui se rendaient, avec des bourgs épars
dans la lune – on eût dit du butin retenu –
ou bien qui révélaient, par le travers de parcs
que l’on embellissait, de petits châteaux gris,
où, inclinant la tête, et le temps d’un regard,
il lui plaisait de vivre – au profond de lui-même
bien conscient que nulle part on ne demeure ;
anticipant de voir, au virage d’après,
des chemins de nouveau, des ponts et des campagnes,
à des villes menant, dont on fait trop d’estime.

Et laisser tout cela, toujours, sans en avoir
nul désir, lui semblait être plus, dans sa vie,
que l’envie ou la gloire ou les possessions.
Il arrivait pourtant qu’en des lieux inconnus
l’entour en pierre, usé de pas quotidiens,
d’un puits lui apparût une propriété.


Ohne Sorgfalt, was die Nächsten dächten,
die er müde nichtmehr fragen hieß,
ging er wieder fort; verlor, verließ -.
Denn er hing an solchen Reisenächten

anders als an jeder Liebesnacht.
Wunderbare hatte er durchwacht,
die mit starken Sternen überzogen
enge Fernen auseinanderbogen
und sich wandelten wie eine Schlacht;

andre, die mit in den Mond gestreuten
Dörfern, wie mit hingehaltnen Beuten,
sich ergaben, oder durch geschonte
Parke graue Edelsitze zeigten,
die er gerne in dem hingeneigten
Haupte einen Augenblick bewohnte,
tiefer wissend, dass man nirgends bleibt;
und schon sah er bei dem nächsten Biegen
wieder Wege, Brücken, Länder liegen
bis an Städte, die man übertreibt.

Und dies alles immer unbegehrend
hinzulassen, schien ihm mehr als seines
Lebens Lust, Besitz und Ruhm.
Doch auf fremden Plätzen war ihm eines
täglich ausgetretnen Brunnensteines
Mulde manchmal wie ein Eigentum.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La Vieille / Die Greisin

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À la mi-jour, des amies chenues rient,
écoutent, se projettent sur demain ;
des gens placides à l’écart expliquent
avec lenteur leurs soucis personnels

et le pourquoi, le quand et le comment,
on les entend qui disent : Il me semble ‒ ;
mais elle, sous sa coiffe de dentelles,
elle est formelle ‒ à croire qu’elle sait

qu’ils font erreur, eux autres comme tous.
Et son menton, dans son affaissement,
va s’inclinant sur le blanc du corail,
qui met son châle à l’accord de son front.

Mais tout à coup, dans un rire, elle tire
du saut de ses paupières deux alertes
regards, et montre cette chose dure,
ainsi qu’on prend dans un tiroir secret
de belles pierres gemmes héritées.


Weiße Freundinnen mitten im Heute
lachen und horchen und planen für morgen;
abseits erwägen gelassene Leute
langsam ihre besonderen Sorgen,

das Warum und das Wann und das Wie,
und man hört sie sagen: Ich glaube –;
aber in ihrer Spitzenhaube
ist sie sicher, als wüßte sie,

daß sie sich irren, diese und alle.
Und das Kinn, im Niederfalle,
lehnt sich an die weiße Koralle,
die den Schal zur Stirne stimmt.

Einmal aber, bei einem Gelache,
holt sie aus springenden Lidern zwei wache
Blicke und zeigt diese harte Sache,
wie man aus einem geheimen Fache
schöne ererbte Steine nimmt.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Dame devant le miroir / Dame vor dem Spiegel

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Comme une épice en un breuvage narcotique,
elle dilue avec douceur dans la clarté
fluide du miroir ses gestes fatigués
et elle y investit le tout de son sourire.

Puis elle attend l’instant que la fluidité
s’élève de niveau : versant sa chevelure
dans le miroir et soulevant son admirable
épaule ressaillant de sa robe du soir,

elle boit avec calme à même son image,
boit ce qu’un amoureux boirait en un vertige,
goûtant, plein de soupçon ; et ne fait point de signe

à sa femme de chambre avant que de trouver
au fond de son miroir lumières et armoires,
et ce qu’il est de trouble en une heure tardive.


Wie in einem Schlaftrunk Spezerein
löst sie leise in dem flüssigklaren
Spiegel ihr ermüdetes Gebaren;
und sie tut ihr Lächeln ganz hinein.

Und sie wartet, daß die Flüssigkeit
davon steigt; dann gießt sie ihre Haare
in den Spiegel und, die wunderbare
Schulter hebend aus dem Abendkleid,

trinkt sie still aus ihrem Bild. Sie trinkt,
was ein Liebender im Taumel tränke,
prüfend, voller Mißtraun; und sie winkt

erst der Zofe, wenn sie auf dem Grunde
ihres Spiegels Lichter findet, Schränke
und das Trübe einer späten Stunde.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le Dedans des roses / Das Rosen-Innere

roses


__À ce dedans, qu’est-il
__de dehors ? sur quel mal
__pose-t-on telle toile ?
qu’est-il de ciel qui se reflète
__au lac intérieur
__de ces roses décloses,
__insoucieuses, vois :
__légèreté légère,
__comme si nulle main
ne pût, tremblante, les détruire.
__À peine peuvent-elles
__se tenir ; mainte est comble
__à l’excès, dont l’espace
__intérieur s’écoule
__dans les jours qui toujours
__vont plus pleins se closant
jusqu’à ce que l’été se fasse
tout entier chambre, chambre en rêve.


Wo ist zu diesem Innen
ein Außen? Auf welches Weh
legt man solches Linnen ?
Welche Himmel spiegeln sich drinnen
in dem Binnensee
dieser offenen Rosen,
dieser sorglosen, sieh:
wie sie lose im Losen
liegen, als könnte nie
eine zitternde Hand sie verschütten.
Sie können sich selber kaum
halten; viele ließen
sich überfüllen und fließen
über von Innenraum
in die Tage, die immer
voller und voller sich schließen,
bis der ganze Sommer ein Zimmer
wird, ein Zimmer in einem Traum.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Rencontre dans l’allée aux châtaigniers / Begegnung in der Kastanien-Allee

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Le vert obscur lui fut, du début de l’allée,
tendu dans sa fraîcheur comme un manteau de soie
qu’il enfilait encore en l’ajustant : quand juste
à l’autre extrémité transparente, lointaine,

perçant un soleil vert comme d’un vert de vitres,
blanche, une forme solitaire
vint à briller, qui demeura longtemps distante
pour à la fin, d’un flux pulsatif de lumière
s’épandre à chacun de ses pas

et pour haler à soi une alternance claire
qui la suivait, timidement, dans la blondeur.
Tout à coup, cependant, l’ombre se fit profonde,
et vinrent se loger de proches yeux, ouverts,

dans un nouveau, distinct, visage
qui comme en un tableau s’attarda quelque temps
au moment que l’on dut de nouveau se déprendre :
d’abord ce fut « toujours », et puis ce ne fut plus.


Ihm ward des Eingangs grüne Dunkelheit
kühl wie ein Seidenmantel umgegeben
den er noch nahm und ordnete: als eben
am andern transparenten Ende, weit,

aus grüner Sonne, wie aus grünen Scheiben,
weiß eine einzelne Gestalt
aufleuchtete, um lange fern zu bleiben
und schließlich, von dem Lichterniedertreiben
bei jedem Schritte überwallt,

ein helles Wechseln auf sich herzutragen,
das scheu im Blond nach hinten lief.
Aber auf einmal war der Schatten tief,
und nahe Augen lagen aufgeschlagen

in einem neuen deutlichen Gesicht,
das wie in einem Bildnis verweilte
in dem Moment, da man sich wieder teilte:
erst war es immer, und dann war es nicht.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Saint Georges / Sankt Georg

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Et elle avait passé, agenouillée,
toute la nuit à l’appeler, la frêle
vierge en éveil : Regarde, ce dragon,
qui ne dort pas, je n’en sais pas la cause.

Et il surgit, du matin gris, montant
l’aubère ‒ et fulguraient heaume et haubert ‒,
et il la vit, attristée, envoûtée,
qui regardait, agenouillée, en haut,

vers l’éclat qu’il était.
Et il fondit, éclat, longeant les terres,
sur elle en bas, brandissant son estoc
vers la menace ouverte,

pour son effroi ‒ mais elle l’implorait.
Et genoux plus ployés, elle joignit
plus fort ses mains, priant qu’il la vainquît,
ne sachant pas qu’est vainqueur Celui que

son cœur de femme, pur, offert, soustrait
à l’escorte divine et sa lumière.
Au côté du combat du saint, dressée
comme une tour, se tenait sa prière.


Und sie hatte ihn die ganze Nacht
angerufen, hingekniet, die schwache
wache Jungfrau: Siehe, dieser Drache,
und ich weiß es nicht, warum er wacht.

Und da brach er aus dem Morgengraun
auf dem Falben, strahlend Helm und Haubert,
und er sah sie, traurig und verzaubert
aus dem Knieen aufwärtsschaun

zu dem Glanze, der er war.
Und er sprengte glänzend längs der Länder
abwärts mit erhobnem Doppelhänder
in die offene Gefahr,

viel zu furchtbar, aber doch erfleht.
Und sie kniete knieender, die Hände
fester faltend, dass er sie bestände;
denn sie wusste nicht, dass Der besteht,

den ihr Herz, ihr reines und bereites,
aus dem Licht des göttlichen Geleites
niederreißt. Zuseiten seines Streites
stand, wie Türme stehen, ihr Gebet.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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