Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le Prisonnier II / Der Gefangene II

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Imagine ce qui pour l’heure est ciel et vent,
et souffle pour ta bouche, et pour tes yeux clarté,
fait pierre jusqu’autour de ce lieu minuscule
où se trouve ton cœur, où se trouvent tes mains ;

et que ce qui pour l’heure en toi se dit « matin »,
qui le sera plus tard, l’an prochain, puis encore ‒
se transforme en blessure ‒ en toi ‒, pleine de pus,
s’enflant en apostume et ne perçant jamais ;

et que cela qui fut soit une errance qui
aille ‒ en toi ‒ divagante et que ta chère bouche
qui ne riait jamais écume de gros rires ;

et que ce qui fut Dieu ne soit que ton gardien,
et fonce méchamment dans le pire des trous
l’ordure de son œil ; et que pourtant tu vives.


Denk dir, das was jetzt Himmel ist und Wind,
Luft deinem Mund und deinem Auge Helle,
das würde Stein bis um die kleine Stelle
an der dein Herz und deine Hände sind.

Und was jetzt in dir morgen heißt und: dann
und: späterhin und nächstes Jahr und weiter –
das würde wund in dir und voller Eiter
und schwäre nur und bräche nicht mehr an.

Und das was war, das wäre irre und
raste in dir herum, den lieben Mund
der niemals lachte, schäumend von Gelächter.

Und das was Gott war, wäre nur dein Wächter
und stopfte boshaft in das letzte Loch
ein schmutziges Auge. Und du lebtest doch.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Morgue

The Morgue at Paris. The Last Scene of a Tragedy. --- Image by © CORBIS


Ils gisent là, tout prêts, comme si leur propos
était de se trouver quelque rôle posthume
où chacun avec l’autre, ainsi qu’avec ce froid,
soit réconcilié, puisse tisser des liens ;

car on dirait que rien encore n’est fini.
Quels nom, de quelle sorte, aurait-on dans leurs poches
dû trouver ? Pour ôter le dégoût persistant
à l’entour de leur bouche, on les a toilettés :

mais il n’est pas parti, n’est devenu que propre.
Les barbes sont raidies, se sont durcies encore,
mais entrent décemment dans le goût des gardiens,

permettant d’éviter la nausée aux voyeurs.
Leurs yeux sont retournés derrière leurs paupières,
c’est vers l’intérieur désormais qu’ils regardent.


Da liegen sie bereit, als ob es gälte,
nachträglich eine Handlung zu erfinden,
die mit einander und mit dieser Kälte
sie zu versöhnen weiß und zu verbinden;

denn das ist alles noch wie ohne Schluß.
Wasfür ein Name hätte in den Taschen
sich finden sollen? An dem Überdruß
um ihren Mund hat man herumgewaschen:

er ging nicht ab; er wurde nur ganz rein.
Die Bärte stehen, noch ein wenig härter,
doch ordentlicher im Geschmack der Wärter,

nur um die Gaffenden nicht anzuwidern.
Die Augen haben hinter ihren Lidern
sich umgewandt und schauen jetzt hinein.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Dieu au Moyen-âge / Gott im Mittelalter

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Et ils l’avaient gardé, l’épargnant en eux-mêmes,
et ils voulaient qu’il fût, qu’il rendît la justice ;
et ils lui accrochaient, semblables à des poids,
(afin que d’éviter qu’il ne montât au ciel)

la pesanteur de leurs énormes cathédrales
et leur massiveté. Et il n’avait le droit
qu’indiquant de tourner au-dessus de ses nombres
qui n’ont point de limite ‒ et pareil à l’horloge,

de donner le signal à l’ouvrage du jour.
Mais il vint à se mettre en route pour de bon :
et les gens de la ville, en leur effarement,

effrayés par sa voix le laissèrent poursuivre
plus avant son chemin, carillon décroché,
et devant son cadran : tous ils prirent la fuite.


Und sie hatten Ihn in sich erspart
und sie wollten, daß er sei und richte,
und sie hängten schließlich wie Gewichte
(zu verhindern seine Himmelfahrt)

an ihn ihrer großen Kathedralen
Last und Masse. Und er sollte nur
über seine grenzenlosen Zahlen
zeigend kreisen und wie eine Uhr

Zeichen geben ihrem Tun und Tagwerk.
Aber plötzlich kam er ganz in Gang,
und die Leute der entsetzten Stadt

ließen ihn, vor seiner Stimme bang,
weitergehn mit ausgehängtem Schlagwerk
und entflohn vor seinem Zifferblatt.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La Rosace / Die Fensterrose



Là ‒ à l’intérieur : leur foulée nonchalante
fonde un silence propre à te dérouter presque ;
et de même que l’un des chats tout à coup capte
le regard vagabond que l’on porte sur lui,

le capte rudement dans le gros de son œil, ‒
le regard qui, saisi comme en un tourbillon
se maintient en surface un tout petit instant,
puis se laisse engloutir, oubliant tout de soi,

lorsque cet œil de si placide extérieur,
s’ouvrant, clignant, tandis que rauque l’animal,
s’en emparant, l’emporte au fond de son sang rouge ‒ :

de même à l’origine, au sein des cathédrales,
dans leur obscurité, le gros d’une rosace
prenait un cœur et l’emportait au fond de Dieu.


Da drin: das träge Treten ihrer Tatzen
macht eine Stille, die dich fast verwirrt;
und wie dann plötzlich eine von den Katzen
den Blick an ihr, der hin und wieder irrt,

gewaltsam in ihr großes Auge nimmt, –
den Blick, der, wie von eines Wirbels Kreis
ergriffen, eine kleine Weile schwimmt
und dann versinkt und nichts mehr von sich weiß,

wenn dieses Auge, welches scheinbar ruht,
sich auftut und zusammenschlägt mit Tosen
und ihn hineinreißt bis ins rote Blut –:

So griffen einstmals aus dem Dunkelsein
der Kathedralen große Fensterrosen
ein Herz und rissen es in Gott hinein.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La Cathédrale / Die Kathedrale

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Dans ces localités où les vieilles maisons
accroupies autour d’elle évoquent une foire
qui l’aurait tout à un coup remarquée : effarée,
elle clôt ses étals, et refermée, muette,
crieurs silencieux, tambours sans roulements,
elle dresse vers elle une oreille inquiète ‒ :
tandis qu’elle, toujours sereine dans l’antique
houppelande plissée de ses épaulements,
est là, qui ne sait rien du tout de ces maisons.

Dans ces localités, chacun peut percevoir
combien la cathédrale, auprès du voisinage,
l’emportait en hauteur. Son élévation
sur tout prédominait ‒ ainsi, vue de trop près,
notre propre existence a-t-elle constamment
raison de nos regards ; c’est comme si rien d’autre
ne pouvait arriver ; comme si le destin
sans rien qui le contienne en elle s’amassait,
et, pierre fait, s’assimilait à ce qui dure :
le destin, non cela qui courant les rues sombres
prend des noms au hasard ‒ peu importe lesquels ! ‒
et va, comme un enfant portant du vert, du rouge,
et ce que de sarraux vendent les boutiquiers.
Il allait de naissance en ces fondations,
de force et de poussée en cet élévement,
d’amour omniprésent comme le vin, le pain,
et de porches emplis de plaintes amoureuses.
La vie tergiversait lorsque sonnaient les heures,
et dans les clochers pleins de résignation,
dépourvus tout à coup d’essor ‒ était la mort.


In jenen kleinen Städten, wo herum
die alten Häuser wie ein Jahrmarkt hocken,
der sie bemerkt hat plötzlich und, erschrocken,
die Buden zumacht und, ganz zu und stumm,
die Schreier still, die Trommeln angehalten,
zu ihr hinaufhorcht aufgeregten Ohrs –:
dieweil sie ruhig immer in dem alten
Faltenmantel ihrer Contreforts
dasteht und von den Häusern gar nicht weiß:

in jenen kleinen Städten kannst du sehn,
wie sehr entwachsen ihrem Umgangskreis
die Kathedralen waren. Ihr Erstehn
ging über alles fort, so wie den Blick
des eignen Lebens viel zu große Nähe
fortwährend übersteigt, und als geschähe
nichts anderes; als wäre Das Geschick,
was sich in ihnen aufhäuft ohne Maßen,
versteinert und zum Dauernden bestimmt,
nicht Das, was unten in den dunkeln Straßen
vom Zufall irgendwelche Namen nimmt
und darin geht, wie Kinder Grün und Rot
und was der Krämer hat als Schürze tragen.
Da war Geburt in diesen Unterlagen,
und Kraft und Andrang war in diesem Ragen
und Liebe überall wie Wein und Brot,
und die Portale voller Liebesklagen.
Das Leben zögerte im Stundenschlagen,
und in den Türmen, welche voll Entsagen
auf einmal nicht mehr stiegen, war der Tod

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le Jardin des oliviers / Der Ölbaum-Garten

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Il s’en allait montant sous le feuillage gris
tout gris, bouleversé parmi l’oliveraie
et il tenait son front poussiéreux au profond
de l’empoussièrement de ses brûlantes mains.

Après donc tout cela. Et là c’était la fin.
Voici, je dois aller, moi qui deviens aveugle,
et pourquoi veux-tu donc que je me force à dire
que tu serais, ne te trouvant moi-même plus.

Je ne te trouve plus. Non, tu n’es pas en moi.
Ni dans les autres, non. Non, pas dans cette pierre.
Je ne te trouve plus. Je suis tout seul.

Je suis tout seul avec l’affliction des hommes,
que j’avais entrepris par toi de soulager,
oui, par toi qui n’es pas. Ô l’indicible honte…

Des gens ont raconté que plus tard vint un ange ‒

Un ange, mais pourquoi ? Ce fut, qui vint, la nuit,
qui feuilletait parmi les arbres, impassible.
Les disciples dormaient, s’agitant dans leurs rêves.
Un ange, mais pourquoi ? Ce fut, qui vint, la nuit.

La nuit qui vint n’était en rien particulière ;
de telles passent par centaines.
Il y dormait des chiens, il y gisait des pierres.
Ah c’était une triste, une quelconque nuit,
de celles attendant le retour du matin.

Car nul ange ne vient vers qui prie de la sorte,
les nuits à son entour ne sont point exhaussées.
Il n’est rien qui ne laisse en chemin qui se perd,
et il se voit livré par son père en pâture,
et il se voit exclu du giron de sa mère.


Er ging hinauf unter dem grauen Laub
ganz grau und aufgelöst im Ölgelände
und legte seine Stirne voller Staub
tief in das Staubigsein der heißen Hände.

Nach allem dies. Und dieses war der Schluss.
Jetzt soll ich gehen, während ich erblinde,
und warum willst Du, dass ich sagen muss,
Du seist, wenn ich Dich selber nicht mehr finde.

Ich finde Dich nicht mehr. Nicht in mir, nein.
Nicht in den andern. Nicht in diesem Stein.
Ich finde Dich nicht mehr. Ich bin allein.

Ich bin allein mit aller Menschen Gram,
den ich durch Dich zu lindern unternahm,
der Du nicht bist. o namenlose Scham…

Später erzählte man, ein Engel kam – .

Warum ein Engel? Ach es kam die Nacht
und blätterte gleichgültig in den Bäumen.
Die Jünger rührten sich in ihren Träumen.
Warum ein Engel? Ach es kam die Nacht.

Die Nacht, die kam, war keine ungemeine;
so gehen hunderte vorbei.
Da schlafen Hunde, und da liegen Steine.
Ach eine traurige, ach irgendeine,
die wartet, bis es wieder Morgen sei.

Denn Engel kommen nicht zu solchen Betern,
und Nächte werden nicht um solche groß.
Die Sich-Verlierenden lässt alles los,
und die sind preisgegeben von den Vätern
und ausgeschlossen aus der Mütter Schoß.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : David chante devant Saül / David singt vor Saul

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1

Entends-tu, ô mon roi, comment mon jeu de cordes
Décoche des lointains par où nous nous mouvons ;
Il vient à notre encontre une mêlée d’étoiles,
Et sans fin nous tombons à l’instar d’une pluie,
Et le monde est en fleur où cette pluie tomba.

Les filles sont en fleurs, qu’autrefois tu connus,
Qui femmes désormais sont là qui me séduisent ;
Le parfum de la vierge est par toi perceptible,
Et les jeunes garçons se tiennent attentifs,
Minces et respirants, à des portes muettes.

Que ne puis-je, chantant, te rendre tout cela !
Mais voici qu’enivrée, ma mélodie chancelle.
Tes nuits, mon roi, tes nuits ‒
Et qu’en avaient-ils donc, qu’affaiblissait ton œuvre,
Ô qu’en avaient-ils donc, tous ces corps, de beauté !

Ce dont tu te souviens, je crois l’accompagner,
Tel est mon sentiment. Oui mais, sur quelles cordes
Saisirais-je pour toi leur sombre envie plaintive ?

2

Ô mon roi, toi qui eus tout cela tout ensemble,
Toi qui, m’accompagnant d’une pure existence,
M’engloutis sous ta force et m’engloutis dans l’ombre,
Lève-toi de ton trône, approche-toi et brise
La harpe dont je joue, et que tant tu épuises.

On la peut comparer à un arbre qui meurt :
Traversant la ramure où du fruit t’était dû,
Scrute une profondeur à présent, comme issue
D’une venue de jours que je connais à peine.

Cesse de me laisser dormir près de la harpe :
Regarde cette main, c’est celle d’un enfant :
Crois-tu donc, ô mon roi, qu’elle ne puisse encore
Y égrener pour toi les octaves d’un corps ?

3

Tu te caches, mon roi, dans des endroits obscurs
Quand bien même te tiens-je encore en mon pouvoir.
Vois, tenace est mon chant qui ne s’est point rompu,
L’espace à notre entour est gagné par le froid.
Mon cœur, cet orphelin, et le tien qui s’embrouille
Sont tous les deux pendus aux nuées de ton ire,
Ils se mordent l’un l’autre en leur acharnement
Et s’agriffent ensemble à ne former plus qu’un.

Ressens-tu désormais notre métamorphose ?
Ô mon roi, ô mon roi, le poids se fait esprit,
Que si nous nous tenons seulement l’un à l’autre,
Toi, mon roi, au jeune homme, et moi-même au vieillard,
Nous ressemblerons presque à un astre qui gire.


1

König, hörst du, wie mein Saitenspiel
Fernen wirft, durch die wir uns bewegen:
Sterne treiben uns verwirrt entgegen,
und wir fallen endlich wie ein Regen,
und es blüht, wo dieser Regen fiel.

Mädchen blühen, die du noch erkannt,
die jetzt Frauen sind und mich verführen;
den Geruch der Jungfraun kannst du spüren,
und die Knaben stehen, angespannt
schlank und atmend, an verschwiegnen Türen.

Daß mein Klang dir alles wiederbrächte.
Aber trunken taumelt mein Getön:
Deine Nächte, König, deine Nächte –,
und wie waren, die dein Schaffen schwächte,
o wie waren alle Leiber schön.

Dein Erinnern glaub ich zu begleiten,
weil ich ahne. Doch auf welchen Saiten
greif ich dir ihr dunkles Lustgestöhn? –

2

König, der du alles dieses hattest
und der du mit lauter Leben mich
überwältigest und überschattest:
komm aus deinem Throne und zerbrich
meine Harfe, die du so ermattest.

Sie ist wie ein abgenommner Baum:
durch die Zweige, die dir Frucht getragen,
schaut jetzt eine Tiefe wie von Tagen
welche kommen –, und ich kenn sie kaum.

Laß mich nicht mehr bei der Harfe schlafen;
sieh dir diese Knabenhand da an:
glaubst du, König, daß sie die Oktaven
eines Leibes noch nicht greifen kann?

3

König, birgst du dich in Finsternissen,
und ich hab dich doch in der Gewalt.
Sieh, mein festes Lied ist nicht gerissen,
und der Raum wird um uns beide kalt.
Mein verwaistes Herz und dein verworrnes
hängen in den Wolken deines Zornes,
wütend ineinander eingebissen
und zu einem einzigen verkrallt.

Fühlst du jetzt, wie wir uns umgestalten?
König, König, das Gewicht wird Geist.
Wenn wir uns nur aneinander halten,
du am Jungen, König, ich am Alten,
sind wir fast wie ein Gestirn das kreist.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Abisag

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I

Elle était allongée. Des serviteurs avaient
Lié ses bras d’enfant autour du corps flétri
Où elle s’allongeait de douces longues heures
Effrayée quelque peu par ses maintes années.

Et il lui arrivait de tourner vers sa barbe
Sa face, quand venait à crier une chouette ;
Et tout ce qui était la nuit se rassemblait
Avec frayeur, désir, groupé à son entour.

Les étoiles tremblaient ainsi qu’à son image,
Un parfum parcourant la chambre allait en quête,
Le rideau remuait et lui faisait un signe,
Et son regard suivait le signe, doucement.

Mais elle se tenait sur le sombre vieillard,
Et par la nuit des nuits n’étant jamais atteinte,
Demeurait allongée sur Sa Froideur princière,
Vierge dans sa façon, légère comme une âme.

II

Le roi restait assis, ruminant le jour vide
De choses accomplies, d’envies non éprouvées
Et de sa chienne aimée dont il avait le soin.
Mais quand venait le soir, Abisag l’enrobait
De son corps. Et sa vie demeurait chaotique
Et désertée comme un rivage malfamé
Sous la voûte étoilée de sa calme poitrine.

Parfois à la façon d’un amoureux des femmes,
Il savait reconnaître, au travers de ses cils,
L’inertie de la bouche exempte de baisers ;
Et de ses sentiments voyait la tige verte
Qui ne retombait point, s’inclinant, vers son sol.
Il frissonnait, tendait l’oreille comme un chien
Et se cherchait au fond de son ultime sang.


I

Sie lag. Und ihre Kinderarme waren
von Dienern um den Welkenden gebunden,
auf dem sie lag die süßen langen Stunden,
ein wenig bang vor seinen vielen Jahren.

Und manchmal wandte sie in seinem Barte
ihr Angesicht, wenn eine Eule schrie;
und alles, was die Nacht war, kam und scharte
mit Bangen und Verlangen sich um sie.

Die Sterne zitterten wie ihresgleichen,
ein Duft ging suchend durch das Schlafgemach,
der Vorhang rührte sich und gab ein Zeichen,
und leise ging ihr Blick dem Zeichen nach –.

Aber sie hielt sich an dem dunkeln Alten
und, von der Nacht der Nächte nicht erreicht,
lag sie auf seinem fürstlichen Erkalten
jungfräulich und wie eine Seele leicht.

II

Der König saß und sann den leeren Tag
getaner Taten, ungefühlter Lüste
und seiner Lieblingshündin, der er pflag –.
Aber am Abend wölbte Abisag
sich über ihm. Sein wirres Leben lag
verlassen wie verrufne Meeresküste
unter dem Sternbild ihrer stillen Brüste.

Und manchmal, als ein Kundiger der Frauen,
erkannte er durch seine Augenbrauen
den unbewegten, küsselosen Mund;
und sah: ihres Gefühles grüne Rute
neigte sich nicht herab zu seinem Grund.
Ihn fröstelte. Er horchte wie ein Hund
und suchte sich in seinem letzten Blute.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Apollon jeune / Früher Apollo

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Comme au travers, parfois, de la ramure encore
Sans verdure, un matin transparaît, déjà tout
Relevant du printemps : il n’y a, dans sa tête,
Rien qui puisse empêcher que par sa fulgurance

Tout poème nous touche à coups presque mortels ;
Car il n’est d’ombre encore en son expression,
Pour le laurier encore est trop fraîche sa tempe,
Et ce n’est que plus tard que venue des sourcils

S’élèvera la roseraie à hautes tiges,
Dont le feuillage, feuille à feuille, libéré,
Viendra se rassembler sur la tremblante bouche

Pour l’heure encore inerte, et vierge, et éclatante,
Et qui ne va buvant qu’autant qu’elle sourit
Tout comme si son chant lui était instillé.


Wie manches Mal durch das noch unbelaubte
Gezweig ein Morgen durchsieht, der schon ganz
im Frühling ist: so ist in seinem Haupte
nichts was verhindern könnte, daß der Glanz

aller Gedichte uns fast tödlich träfe;
denn noch kein Schatten ist in seinem Schaun,
zu kühl für Lorbeer sind noch seine Schläfe
und später erst wird aus den Augenbraun

hochstämmig sich der Rosengarten heben,
aus welchem Blätter, einzeln, ausgelöst
hintreiben werden auf des Mundes Beben,

der jetzt noch still ist, niegebraucht und blinkend
und nur mit seinem Lächeln etwas trinkend
als würde ihm sein Singen eingeflößt.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Pietà

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Ainsi donc de nouveau, Jésus, vois-je tes pieds
Qui d’un jeune homme étaient les pieds en ce temps où
Les dénudant, timidement, je les lavais ;
Ah, comme en mes cheveux ils étaient emmêlés
Pareils au blanc gibier dans le buisson d’épines !

Ainsi jamais aimés, Jésus, vois-je tes membres
Pour la première fois dans cette nuit d’amour.
Nous n’avons à ce jour jamais ensemble gi ;
Et ce moment n’est fait que de surprise et veille.

Mais regarde, tes mains ont été saccagées ‒ :
Point par moi, mon Aimé, je ne t’ai point mordu.
Ton cœur est là, ouvert, on y peut pénétrer :
J’aurais dû y avoir, moi seule, droit d’entrée.

Te voici fatigué, et fatiguée, ta bouche
N’éprouve point d’envie pour ma dolente bouche ‒.
Ô Jésus, ô Jésus, quand donc fut-ce notre heure ?
Comment tous deux mourir prodigieusement ?


So seh ich, Jesus, deine Füße wieder,
die damals eines Jünglings Füße waren,
da ich sie bang entkleidete und wusch;
wie standen sie verwirrt in meinen Haaren
und wie ein weißes Wild im Dornenbusch.

So seh ich deine niegeliebten Glieder
zum erstenmal in dieser Liebesnacht.
Wir legten uns noch nie zusammen nieder,
und nun wird nur bewundert und gewacht.

Doch, siehe, deine Hände sind zerrissen –:
Geliebter, nicht von mir, von meinen Bissen.
Dein Herz steht offen und man kann hinein:
das hätte dürfen nur mein Eingang sein.

Nun bist du müde, und dein müder Mund
hat keine Lust zu meinem wehen Munde –.
O Jesus, Jesus, wann war unsre Stunde?
Wie gehn wir beide wunderlich zugrund.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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