La Priapée / Priapea : extraits

priape
Pour tenir à distance les maraudeurs, les Romains implantaient, à l’entrée de leurs jardins et de leurs champs, des statues (généralement assez frustes) du dieu Priape, représenté dans un état (cf. la représentation ci-dessus) que l’on qualifiera pudiquement des plus enviables. En cas de larcin, la peine encourue ne manquait pas d’être  cuisante… La Priapée est une suite d’épigrammes volontiers paillardes (parfois attribuées à Virgile, cf. les notes ci-dessous, montrant une intertextualité certaine) qui évoquent cet art agreste très particulier.

C’est Priape qui parle, s’adressant au voleur potentiel

À ton premier larcin je te vais enculer,
Au deuxième délit, tu suceras ma pine.
Qu’une troisième fois tu viennes me voler :
D’un double châtiment s’ensuivront tes rapines –
Car je t’enculerai puis me ferai sucer.

Pedicabere, fur, semel; sed idem
si deprensus eris bis, irrumabo.
quod si tertia furta molieris,
ut poenam patiare et hanc et illam,
pedicaberis irrumaberisque.


Tant que ta main hardie ne me grappille rien,
Tu conserveras plus que Vesta de vertu.
Mon braquemart sinon te distendra si bien
Que tu pourras sortir toi-même de ton cul.

Donec proterva nil mei manu carpes,
licebit ipsa sis pudicior Vesta.
sin, haec mei te ventris arma laxabunt,
exire ut ipsa de tuo queas culo.


Femme, homme ou bien gamin : qui, voleur, me maraude,
L’aura soit dans le con, la bouche ou dans le prose.

Femina si furtum faciet mihi virve puerve,
haec cunnum, caput hic praebeat, ille nates.


Qui cueille en ce lieu rose ou violette,
Maraude un légume ou barbote un fruit,
Qu’il soit mis au ban par gars et fillette ;
Et que ma raideur, perceptible ici,
Lui fendant le cul, longtemps sa quéquette
Sans pouvoir jouir frappe son nombril.

Quicunque hic violam rosamve carpet
furtivumque holus aut inempta poma,
defectus pueroque feminaque
hac tentigine, quam videtis in me,
rumpatur, precor, usque mentulaque
nequiquam sibi pulset umbilicum.


À l’aide, citoyens ‒ car qui pour modérer ?
Soit vous me retranchez ce membre prolifique
Que toutes nuits durant s’en viennent m’épuiser
Les femmes d’alentour, constamment en chaleurs,
Plus paillardes que sont au printemps les moineaux,
‒ Soit je vais me briser : plus alors de Priape.
Voyez comme je suis, harassé de tringlage,
Fourbu totalement, maigrichon, pâlichon,
Moi qui au temps d’antan vermeil, plein de vaillance,
Vous niquais des voleurs même les plus vaillants.
Efflanqué, décharné, j’expectore en toussant
‒ C’est bien là mon malheur ‒ de dangereux crachats.

Porro — nam quis erit modus? — Quirites
aut praecidite seminale membrum,
quod totis mihi noctibus fatigant
vicinae sine fine prurientes
vernis passeribus salaciores,
aut rumpar nec habebitis Priapum.
ipsi cernitis, effututus ut sim
confectusque macerque pallidusque,
qui quondam ruber et valens solebam
fures caedere quamlibet valentes.
defecit latus et periculosam
cum tussi miser expuo salivam.


J’ai la langue qui fourche : en parlant, j’articule
Au lieu de «J’attends que », constamment « Je t’encule ».

Cum loquor, una mihi peccatur littera; nam T
P dico semper blaesaque lingua mihi est.


« Au large, loin d’ici, bourgeoises vertueuses :
Honte à vous que de lire un placard impudique ! »
Elles y vont tout droit ‒ car l’avis, c’est bernique :
La bourgeoise apprécie les queues volumineuses
Et se plaît elle aussi à reluquer la trique.

Matronae procul hinc abite castae:
turpe est vos legere impudica verba.-
non assis faciunt euntque recta:
nimirum sapiunt videntque magnam
matronae quoque mentulam libenter.


C’est un adorateur de Priape qui s’exprime

Priape, je mourrais de honte si j’usais
De termes indécents, de termes impudiques.
Mais quand je vois qu’un dieu ‒toi ‒ sans nulle pudeur
M’exhibe ses roustons avec quelque évidence,
J’appelle con un con, et je dis bite à bite.

Obscaenis, peream, Priape, si non
uti me pudet inprobisque verbis.
sed cum tu posito deus pudore
ostendas mihi coleos patentes,
cum cunno mihi mentula est vocanda.


En m’esbattant – tu peux, Priape, en témoigner –
J’ai composé ces vers – sans m’user le poignet ! –
Bons pour un potager, pas pour une plaquette.
Je n’ai point convoqué, comme font les poètes,
Les muses en ce lieu mal idoine aux pucelles,
Étant peu disposé, de cœur ou de cervelle,
À conduire le chœur des pudibondes sœurs,
Filles de Piérus, vers la queue priapique.
Donc : ces versiculets – certes bien prosaïques –
Dont oisif j’ai noirci tes murs de sanctuaire
Prends-les en bonne part : telle est là ma prière.

Ludens haec ego teste te, Priape,
horto carmina digna, non libello,
scripsi non nimium laboriose.
nec musas tamen, ut solent poetae,
ad non virgineum locum vocavi.
nam sensus mihi corque defuisset,
castas, Pierium chorum, sorores
auso ducere mentulam ad Priapi.
ergo quidquid id est, quod otiosus
templi parietibus tui notavi,
in partem accipias bonam, rogamus.


Ce sceptre qui fut sculpté dans du bois
(C’en est fini pour lui du vert scion)
– Sceptre, adulé des folles du fion,
Dont aimeraient se munir certains rois,
– Que bécote l’auguste inversion :
Son devenir, c’est le cul des fripouilles
Jusqu’à sonder leurs pubescentes couilles.

Hoc sceptrum, quod ab arbore est recisum [1]
nulla et iam poterit virere fronde [2],
sceptrum, quod pathicae petunt puellae,
quod quidam cupiunt tenere reges,
cui dant oscula nobiles cinaedi,
intra viscera furis ibit usque
ad pubem capulumque coleorum.

[1] Cf. Virgile, sceptrum imo de stirpe recisum (Énéide, 12, 208) : sceptre coupé en bas du tronc
[2] Cf. Virgile, fronde virere nova (Énéide, 6, 206) : avoir la verdure d’un feuillage nouveau

Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Benedetto Accolti (1497-1549) : À sa flûte / Fistulae

fistulae


En vain ai-je jeté mes mots aux vents du ciel :
Je ne sais quel pasteur a ce qui me revient ;
Tu resteras pendue à ce haut chêne, flûte
Habile à moduler les doux échos des muses.
Oisifs en vos logis s’en tiennent les bourdons,
Et vous ne faites point, abeilles, votre miel.


Fundimus aeriis postquam verba irrita ventis,
__Nostraque nescio quis praemia Pastor habet ;
Hic suspensa alta pendebis, fistula, quercu,
__Musarum dulces promere docta sonos.
Immunes sic vestra sedent ad pabula fuci,
__Et vos non vobis mellificatis apes.

(in Carmina illustrium poetarum italorum, tome 1, page 2 [1719] )

Remarque : Le vers 5 est une adaptation de celui de Virgile (Géorgiques, IV, 244) : immunisque sedens aliena ad pabula fucus. Il a été repris (à moins que ne soit Accolti qui le lui ait emprunté) par Francesco Maria Molza (grand ami d’Accolti) dans ses Carmina varia (Carmen 23, vers 36). Cet exemple (pris parmi tant d’autres) montre combien les œuvres de la latinité sont perméables les unes aux autres.

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Maria Luise Weissmann (1899-1929) : Les Chats / Die Katzen

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Ils sont plein de froideur et souples, quand ils marchent,
Et leur corps doucement se coule en ce qu’ils longent.
Lorsque s’ouvrent les fleurs qui logent dans leurs pattes,
La terre s’aplatit sous leur démarche ronde.

Ils ont le regard humble et un peu fou parfois.
Ils retordent alors, griffant, des fils secrets,
Un lacis douloureux de cheveux et de soie,
Devant marches de cave et contrevents brisés.

Ils sont grands dans le soir, leur absence est entière,
Envoutés, allongés sur le blanc-nuit des pierres.
Dans les maux, les plaisirs, souffrant de spleen, ravi,
Tu entends, loin, leurs pleurs qui traversent tes nuits.


Sie sind sehr kühl und biegsam, wenn sie schreiten,
Und ihre Leiber fließen sanft entlang.
Wenn sie die blumenhaften Füße breiten,
Schmiegt sich die Erde ihrem runden Gang.

Ihr Blick ist demuthaft und manchmal etwas irr.
Dann spinnen ihre Krallen fremde Fäden,
Aus Haar und Seide schmerzliches Gewirr,
Vor Kellerstufen und zerbrochnen Läden.

Im Abend sind sie groß und ganz entrückt,
Verzauberte auf nächtlich weißen Steinen,
In Schmerz und Wollust sehnsuchtskrank verzückt
Hörst du sie fern durch deine Nächte weinen.

(in Das frühe Fest, 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Maria Luise Weissmann (1899-1929) : Juin 1919 / Juni 1919

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L’aube sombre me porte en son sein, lourdement,
Elle se meurt, me faisant naître au matin blême ;
Parmi des églantiers je grandis lentement,
Le mont doit m’allouer le bleu de ses ombrages
Lorsque midi me blesse en son ardeur abrupte.
Mène au soir le ponceau, chargé de lassitude,
Qui oscille, craintif, au-dessus du ruisseau.
Dans la nuit les murs blancs s’écroulent en silence,
Tout autour de mon lit marchent les forêts noires.


Die dunkle Frühe trägt mich schwer im Schoß,
Sterbend die mich gebar dem blassen Morgen;
Mit Heckenrosen werd ich langsam groß,
Berg muß mir seine blauen Schatten borgen,
Wenn Mittag mich in steiler Glut versehrt.
Zum Abend führt, von müder Last beschwert,
Bachüberwankend scheu das schmale Brett.
Stumm stürzen nachts die weißen Wände ein,
Die schwarzen Wälder schreiten um mein Bett.

(in Das frühe Fest, 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La Pommeraie / Der Apfelgarten

pommier


Borgeby-Gård

Viens tout de suite après le coucher de soleil,
regarde la pelouse au vert du crépuscule ;
n’est-ce pas comme si de longtemps nous l’avions
en nous accumulé et l’avions ménagé,

afin que, le tirant de sens, de souvenirs,
d’espoirs neufs et de joies à demi oubliées,
mêlé de sombre encore issu de nos tréfonds,
devant nous, nous venions à l’épandre en pensée

sous des arbres pareils aux arbres de Dürer,
et qui portent le poids de cent jours de labeur
dans les fruits débordant de leur emplissement,
utiles, patients, et qui cherchent comment

ce qui monte au-delà de toutes les mesures,
peut s’élever encore et peut être donné,
lorsque docile, on a, tout au long d’une vie,
un unique vouloir, qu’on croît et qu’on se tait.


Borgeby-Gård

Komm gleich nach dem Sonnenuntergange,
sieh das Abendgrün des Rasengrunds;
ist es nicht, als hätten wir es lange
angesammelt und erspart in uns,

um es jetzt aus Fühlen und Erinnern,
neuer Hoffnung, halbvergeßnem Freun,
noch vermischt mit Dunkel aus dem Innern,
in Gedanken vor uns hinzustreun

unter Bäume wie von Dürer, die
das Gewicht von hundert Arbeitstagen
in den überfüllten Früchten tragen,
dienend, voll Geduld, versuchend, wie

das, was alle Maße übersteigt,
noch zu heben ist und hinzugeben,
wenn man willig, durch ein langes Leben
nur das Eine will und wächst und schweigt.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Pavot / Schlaf-Mohn

pavot-botanique


À l’écart, au jardin, le funeste sommeil
est en fleur, où ceux-là qui s’en sont en secret
pénétrés ont trouvé l’attrait de frais mirages
foncièrement ouverts, dociles et concaves,

et des rêves, porteurs de masques excités,
juchés sur le cothurne à leur entrée en scène ‒ :
tout cela se condense au bout de cette tige
amorphe et molle qui, haussant l’urne à semence,

(après longtemps avoir, les bourgeons s’affaissant,
failli faner), la tient vigoureusement close :
calices effrangés, qui vont en s’écartant,
cernant fébrilement le pollen de pavot.


Abseits im Garten blüht der böse Schlaf,
in welchem die, die heimlich eingedrungen,
die Liebe fanden junger Spiegelungen,
die willig waren, offen und konkav,

und Träume, die mit aufgeregten Masken
auftraten, riesiger durch die Kothurne –:
das alles stockt in diesen oben flasken
weichlichen Stengeln, die die Samenurne

(nachdem sie lang, die Knospe abwärts tragend,
zu welken meinten) festverschlossen heben:
gefranste Kelche auseinanderschlagend,
die fieberhaft das Mohngefäß umgeben.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le Cadran solaire / Die Sonnenuhr

cadran-solaire-horizontal


Monte un rare frisson de pourriture moite
de l’ombre du jardin ‒ où des gouttes s’écoutent
l’une l’autre tomber, cependant qu’un oiseau
__migrateur tinte ‒ à la colonne
qui dans la marjolaine et dans la coriandre
se dresse en indiquant les heures estivales ;

ce n’est que quand la dame (elle est accompagnée
d’un valet qui la suit) sous son clair florentin
__vient s’incliner dessus son bord
qu’aussitôt elle s’ombre et ne souffle plus mot ‒.

Ou bien lorsqu’une averse estivale commence
à tomber, provenant d’ondoyants mouvements
d’une haute couronne, elle fait une pause ;
car elle ne sait pas comment dire le temps
qui vient sur les carrés, de fruits, de fleurs, alors 
rougeoyer tout à coup dans le pavillon blanc.


Selten reicht ein Schauer feuchter Fäule
aus dem Gartenschatten, wo einander
Tropfen fallen hören und ein Wander-
vogel lautet, zu der Säule,
die in Majoran und Koriander
steht und Sommerstunden zeigt;

nur sobald die Dame (der ein Diener
nachfolgt) in dem hellen Florentiner
über ihren Rand sich neigt,
wird sie schattig und verschweigt –.

Oder wenn ein sommerlicher Regen
aufkommt aus dem wogenden Bewegen
hoher Kronen, hat sie eine Pause;
denn sie weiß die Zeit nicht auszudrücken,
die dann in den Frucht- und Blumenstücken
plötzlich glüht im weißen Gartenhause.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : L’Étranger / Der Fremde

auge


Sans se préoccuper des pensers de ses proches
qu’il sommait, fatigué, de cesser leurs suppliques,
il poursuivit sa route ; et perdit, délaissa ‒
car il tenait aux nuits ‒ ces nuits ! ‒ qu’il voyageait

de tout autre façon qu’à toute nuit d’amour.
Il en avait passé, veillant, de merveilleuses,
qui, dessous le couvert de puissantes étoiles,
avaient ouvert l’empan de lointains étrécis,
se métamorphosant ainsi qu’une bataille ;

d’autres, qui se rendaient, avec des bourgs épars
dans la lune – on eût dit du butin retenu –
ou bien qui révélaient, par le travers de parcs
que l’on embellissait, de petits châteaux gris,
où, inclinant la tête, et le temps d’un regard,
il lui plaisait de vivre – au profond de lui-même
bien conscient que nulle part on ne demeure ;
anticipant de voir, au virage d’après,
des chemins de nouveau, des ponts et des campagnes,
à des villes menant, dont on fait trop d’estime.

Et laisser tout cela, toujours, sans en avoir
nul désir, lui semblait être plus, dans sa vie,
que l’envie ou la gloire ou les possessions.
Il arrivait pourtant qu’en des lieux inconnus
l’entour en pierre, usé de pas quotidiens,
d’un puits lui apparût une propriété.


Ohne Sorgfalt, was die Nächsten dächten,
die er müde nichtmehr fragen hieß,
ging er wieder fort; verlor, verließ -.
Denn er hing an solchen Reisenächten

anders als an jeder Liebesnacht.
Wunderbare hatte er durchwacht,
die mit starken Sternen überzogen
enge Fernen auseinanderbogen
und sich wandelten wie eine Schlacht;

andre, die mit in den Mond gestreuten
Dörfern, wie mit hingehaltnen Beuten,
sich ergaben, oder durch geschonte
Parke graue Edelsitze zeigten,
die er gerne in dem hingeneigten
Haupte einen Augenblick bewohnte,
tiefer wissend, dass man nirgends bleibt;
und schon sah er bei dem nächsten Biegen
wieder Wege, Brücken, Länder liegen
bis an Städte, die man übertreibt.

Und dies alles immer unbegehrend
hinzulassen, schien ihm mehr als seines
Lebens Lust, Besitz und Ruhm.
Doch auf fremden Plätzen war ihm eines
täglich ausgetretnen Brunnensteines
Mulde manchmal wie ein Eigentum.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La Vieille / Die Greisin

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À la mi-jour, des amies chenues rient,
écoutent, se projettent sur demain ;
des gens placides à l’écart expliquent
avec lenteur leurs soucis personnels

et le pourquoi, le quand et le comment,
on les entend qui disent : Il me semble ‒ ;
mais elle, sous sa coiffe de dentelles,
elle est formelle ‒ à croire qu’elle sait

qu’ils font erreur, eux autres comme tous.
Et son menton, dans son affaissement,
va s’inclinant sur le blanc du corail,
qui met son châle à l’accord de son front.

Mais tout à coup, dans un rire, elle tire
du saut de ses paupières deux alertes
regards, et montre cette chose dure,
ainsi qu’on prend dans un tiroir secret
de belles pierres gemmes héritées.


Weiße Freundinnen mitten im Heute
lachen und horchen und planen für morgen;
abseits erwägen gelassene Leute
langsam ihre besonderen Sorgen,

das Warum und das Wann und das Wie,
und man hört sie sagen: Ich glaube –;
aber in ihrer Spitzenhaube
ist sie sicher, als wüßte sie,

daß sie sich irren, diese und alle.
Und das Kinn, im Niederfalle,
lehnt sich an die weiße Koralle,
die den Schal zur Stirne stimmt.

Einmal aber, bei einem Gelache,
holt sie aus springenden Lidern zwei wache
Blicke und zeigt diese harte Sache,
wie man aus einem geheimen Fache
schöne ererbte Steine nimmt.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Dame devant le miroir / Dame vor dem Spiegel

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Comme une épice en un breuvage narcotique,
elle dilue avec douceur dans la clarté
fluide du miroir ses gestes fatigués
et elle y investit le tout de son sourire.

Puis elle attend l’instant que la fluidité
s’élève de niveau : versant sa chevelure
dans le miroir et soulevant son admirable
épaule ressaillant de sa robe du soir,

elle boit avec calme à même son image,
boit ce qu’un amoureux boirait en un vertige,
goûtant, plein de soupçon ; et ne fait point de signe

à sa femme de chambre avant que de trouver
au fond de son miroir lumières et armoires,
et ce qu’il est de trouble en une heure tardive.


Wie in einem Schlaftrunk Spezerein
löst sie leise in dem flüssigklaren
Spiegel ihr ermüdetes Gebaren;
und sie tut ihr Lächeln ganz hinein.

Und sie wartet, daß die Flüssigkeit
davon steigt; dann gießt sie ihre Haare
in den Spiegel und, die wunderbare
Schulter hebend aus dem Abendkleid,

trinkt sie still aus ihrem Bild. Sie trinkt,
was ein Liebender im Taumel tränke,
prüfend, voller Mißtraun; und sie winkt

erst der Zofe, wenn sie auf dem Grunde
ihres Spiegels Lichter findet, Schränke
und das Trübe einer späten Stunde.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le Dedans des roses / Das Rosen-Innere

roses


__À ce dedans, qu’est-il
__de dehors ? sur quel mal
__pose-t-on telle toile ?
qu’est-il de ciel qui se reflète
__au lac intérieur
__de ces roses décloses,
__insoucieuses, vois :
__légèreté légère,
__comme si nulle main
ne pût, tremblante, les détruire.
__À peine peuvent-elles
__se tenir ; mainte est comble
__à l’excès, dont l’espace
__intérieur s’écoule
__dans les jours qui toujours
__vont plus pleins se closant
jusqu’à ce que l’été se fasse
tout entier chambre, chambre en rêve.


Wo ist zu diesem Innen
ein Außen? Auf welches Weh
legt man solches Linnen ?
Welche Himmel spiegeln sich drinnen
in dem Binnensee
dieser offenen Rosen,
dieser sorglosen, sieh:
wie sie lose im Losen
liegen, als könnte nie
eine zitternde Hand sie verschütten.
Sie können sich selber kaum
halten; viele ließen
sich überfüllen und fließen
über von Innenraum
in die Tage, die immer
voller und voller sich schließen,
bis der ganze Sommer ein Zimmer
wird, ein Zimmer in einem Traum.

(in Der neuen Gedichte anderer Teil, 1908)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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