Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Musique / Musik

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Que joues-tu, mon garçon ? ‒ Passaient dans le jardin
comme des pas nombreux, des ordres chuchotés.
Que joues-tu, mon garçon ? Ton âme s’est, vois donc !
prise dans les tuyaux de la flûte de Pan.

Pourquoi l’attires-tu ? Le chant semble une geôle
où elle se consume et où elle s’abuse :
si forte soit ta vie, ta romance est plus forte
qui sanglotant s’adosse à ta mélancolie.

Donne-lui du silence, afin que doucement
ton âme s’en retourne aux flots, à l’abondance
‒ là où elle vivait, croissant, lointaine et sage,
avant que de se voir contrainte à tes jeux tendres.

Comme elle bat déjà plus faiblement de l’aile !
‒ tu vas si bien, rêveur, dilapider son vol,
que ses rémiges, cisaillées par la chanson,
ne la porteront plus au-dessus de mes murs
quand je l’appellerai pour des félicités.


Was spielst du, Knabe? Durch die Garten gings
wie viele Schritte, flüsternde Befehle.
Was spielst du, Knabe? Siehe deine Seele
verfing sich in den Stäben der Syrinx.

Was lockst du sie? Der Klang ist wie ein Kerker,
darin sie sich versäumt und sich versehnt;
stark ist dein Leben, doch dein Lied ist stärker,
an deine Sehnsucht schluchzend angelehnt. –

Gieb ihr ein Schweigen, daß die Seele leise
heimkehre in das Flutende und Viele,
darin sie lebte, wachsend, weit und weise,
eh du sie zwangst in deine zarten Spiele.

Wie sie schon matter mit den Flügeln schlägt:
so wirst du, Träumer, ihren Flug vergeuden,
daß ihre Schwinge, vom Gesang zersägt,
sie nicht mehr über meine Mauern trägt,
wenn ich sie rufen werde zu den Freuden.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Tiré d’une enfance / Aus einer Kindheit

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L’obscurité semblait, dans la chambre, un trésor,
où l’enfant s’asseyait et se dissimulait.
Et la mère entrait-elle ainsi que dans un rêve,
un verre tremblotait dans l’armoire muette.
Elle sentait combien la pièce était trompeuse,
et baisait son enfant : « Est-ce que tu es là ?… »
Ils regardaient tous deux, angoissés, le piano,
car bien souvent le soir elle jouait un air
où, singulièrement, le bambin s’abîmait.

Il se tenait assis, muet, regard immense
suspendu à sa main qui, ployant sous la bague,
comme allant lourdement dans un tomber de neige,
allait dessus les touches blanches.


Das Dunkeln war wie Reichtum in dem Raume,
darin der Knabe, sehr verheimlicht, saß.
Und als die Mutter eintrat wie im Traume,
erzitterte im stillen Schrank ein Glas.
Sie fühlte, wie das Zimmer sie verriet,
und küßte ihren Knaben: Bist du hier?…
Dann schauten beide bang nach dem Klavier,
denn manchen Abend hatte sie ein Lied,
darin das Kind sich seltsam tief verfing.

Es saß sehr still. Sein großes Schauen hing
an ihrer Hand, die ganz gebeugt vom Ringe,
als ob sie schwer in Schneewehn ginge,
über die weißen Tasten ging.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Clair de lune / Mondnacht

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Très vaste nuit d’octobre au sud de l’Allemagne
et douce comme est doux le retour de tous contes.
Il tombe lourdement du clocher beaucoup d’heures
parmi leur profondeur ainsi que dans la mer, ‒
et puis un grondement, et le cri de la ronde,
et le silence quelque temps demeure vide :
et puis un violon (Dieu sait d’où il provient)
se réveillant, très lentement dit :
_____________________« Une blonde… »


Süddeutsche Nacht, ganz breit im reifen Monde,
und mild wie aller Märchen Wiederkehr.
Vom Turme fallen viele Stunden schwer
in ihre Tiefen nieder wie ins Meer, –
und dann ein Rauschen und ein Ruf der Ronde,
und eine Weile bleibt das Schweigen leer;
und eine Geige dann (Gott weiß woher)
erwacht und sagt ganz langsam:
______________________Eine Blonde …

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Entrée / Eingang

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Qui que tu sois : fais quelques pas, le soir, et sors
de la pièce où tu vis, et dont tu connais tout :
ta maison est l’ultime avant tous les lointains :
qui que tu sois.
Au moyen de tes yeux qui fatigués à peine
peuvent se libérer de l’usure du seuil,
tu vas dresser un arbre noir, très lentement,
et le planter devant le ciel : élancé, seul.
Et tu auras créé le monde. Il sera grand
comme un mot qui mûrit encore dans le taire.
Et lorsque ton vouloir en saisira le sens,
tes yeux câlinement le laisseront partir.


Wer du auch seist: am Abend tritt hinaus
aus deiner Stube, drin du alles weißt;
als letztes vor der Ferne liegt dein Haus:
wer du auch seist.
Mit deinen Augen, welche müde kaum
von der verbrauchten Schwelle sich befrein,
hebst du ganz langsam einen schwarzen Baum
und stellst ihn vor den Himmel: schlank, allein.
Und hast die Welt gemacht. Und sie ist groß
und wie ein Wort, das noch im Schweigen reift.
Und wie dein Wille ihren Sinn begreift,
lassen sie deine Augen zärtlich los…

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Bribes d’avril / Aus einem April

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De nouveau des odeurs dans le bois.
L’alouette en vol emporte
en haut le ciel ‒ à nos épaules
il était lourd ;
vrai qu’on voyait encore à travers branches
comme le jour était vide, ‒
mais après de longs après-midis de pluie
voici, dans leur crue d’or et de soleil,
les heures nouvelles,
et devant fuient, au front, loin, des maisons,
toutes les fenêtres blessées
qui épeurées battent de l’aile.

Puis le calme. La pluie aussi va plus légère
sur l’éclat doucement assombri des cailloux.
Tout bruit profondément s’incline
sur l’éclatant bourgeon des pousses.


Wieder duftet der Wald.
Es heben die schwebenden Lerchen
mit sich den Himmel empor, der unseren Schultern
schwer war;
zwar sah man noch durch die Äste den Tag, wie
er leer war, –
aber nach langen, regnenden Nachmittagen
kommen die goldübersonnten
neueren Stunden,
vor denen flüchtend, an fernen Häuserfronten
alle die wunden
Fenster furchtsam mit Flügeln schlagen.

Dann wird es still. Sogar der Regen geht leiser
über der Steine ruhig dunkelnden Glanz.
Alle Geräusche ducken sich ganz
in die glänzenden Knospen der Reiser.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Soir / Abend

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Le soir avec lenteur change de vêtements
‒ ils lui sont présentés par un rang de vieux arbres ;
tu regardes : de toi, les pays se séparent,
un premier monte au ciel tandis qu’un autre tombe ;

et te laissent, qui n’es tout à fait à aucun,
ni tout à fait si noir qu’est la maison sans voix,
ni tout à fait si sûr d’adjurer l’éternel
comme ce qui, de nuit, devient étoile et monte ‒

et te laissent (les mots ne pouvant l’éclaircir)
ta vie pusillanime, immense et mûrissante,
pour, tantôt limitée et tantôt englobante,
qu’elle devienne en toi tour à tour pierre, étoile.


Der Abend wechselt langsam die Gewänder,
die ihm ein Rand von alten Bäumen hält;
du schaust: und von dir scheiden sich die Länder,
ein himmelfahrendes und eins, das fällt;

und lassen dich, zu keinem ganz gehörend,
nicht ganz so dunkel wie das Haus, das schweigt,
nicht ganz so sicher Ewiges beschwörend
wie das, was Stern wird jede Nacht und steigt –

und lassen dir (unsäglich zu entwirrn)
dein Leben bang und riesenhaft und reifend,
so daß es, bald begrenzt und bald begreifend,
abwechselnd Stein in dir wird und Gestirn.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Les hommes la nuit / Menschen bei Nacht

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Les nuits ne sont pas faites pour la foule,
De ton voisin, la nuit est là qui te sépare
et tu n’as point pourtant devoir de le chercher.
Et si pendant la nuit tu éclaires ta chambre
afin d’envisager des hommes,
tu dois te demander : qui donc ?

Les hommes sont terriblement défigurés par la lumière,
qui leur ruisselle du visage ;
et qu’ils s’assemblent dans la nuit :
tu vois un monde qui chancelle
dans un tumulte de fatras.
Ils ont au front une lueur
jaune à la place des pensées,
dans leur regard tremble le vin,
à leurs mains pend
le geste lourd dont ils se servent
pour se comprendre quand ils parlent ;
alors ils disent : moi et moi,
et signifient : n’importe qui.


Die Nächte sind nicht für die Menge gemacht.
Von deinem Nachbar trennt dich die Nacht,
und du sollst ihn nicht suchen trotzdem.
Und machst du nachts deine Stube licht,
um Menschen zu schauen ins Angesicht,
so musst du bedenken: wem.

Die Menschen sind furchtbar vom Licht entstellt,
das von ihren Gesichtern träuft,
und haben sie nachts sich zusammengesellt,
so schaust du eine wankende Welt
durcheinandergehäuft.
Auf ihren Stirnen hat gelber Schein
alle Gedanken verdrängt,
in ihren Blicken flackert der Wein,
an ihren Händen hängt
die schwere Gebärde, mit der sie sich
bei ihren Gesprächen verstehn;
und dabei sagen sie: Ich und Ich
und meinen: Irgendwen.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Marcantonio Flaminio (1498-1550) : « Quand reverrai-je, hélas ! » / Ad agellum suum

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Forêt splendide, et vous, fontaines cristallines,
Et temples consacrés aux nymphes radieuses :
Que je me penserais heureux, béni des dieux,
Si je pouvais en votre sein vivre et mourir !
L’âpre nécessité qui me contraint pour l’heure
Veut que je me transporte en des pays lointains
Et que je brise ailleurs mon pauvre corps en peine.
Mais toi, Diane, toi, qui veilles sur ce mont,
Si j’ai souvent chanté, sur un doux air de flûte,
Ta louange et de fleurs couronné ton autel,
Fais-moi vite rentrer, déesse, en tes retraites.
‒ Mais que je rentre ou que les Parques s’y refusent,
Vivant, pensant à moi, je vous aurai en tête,
Forêt splendide, et vous, fontaines cristallines,
Et temples consacrés aux nymphes radieuses.


Formosa silva, vosque lucidi fontes,
Et candidarum templa sancta Nympharum,
Quam me beatum, quamque dis putem acceptum,
Si vivere, et mori in sinu queam vestro!
Nunc me necessitas acerba longinquas
Adire terras cogit, et peregrinis
Corpusculum laboribus fatigare.
At tu Diana, montis istius custos,
Si saepe dulci fistula tuas laudes
Cantavi, et aram floribus coronavi,
Da cito, dea, ad tuos redire secessus.
Sed seu redibo, seu negaverint Parcae,
Dum meminero mei, tui memor vivam,
Formosa silva, vosque lucidi fontes,
Et candidarum templa sancta Nympharum.

(In Marcii Antonii […] Flaminiorum Carmina, p. 23 [1831])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.]

Marcantonio Flaminio (1498-1550) : L’arrivée de l’hiver / De adveпtu hiemis

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Déjà revient le froid : l’été câlin
Bat en retraite, et les feuillages tombent  
Des arbres hauts ; le vent tempéré d’ouest,
Craignant fureurs et monstrueux courroux
Du vent du nord, s’efface, et l’accompagne,
Plaisir des champs, l’oiseau chanteur : je vais
Aussi quitter la douceur des campagnes,
Jusqu’à l’avril aux superbes coiffures,
Retour des souffles tièdes du zéphyr.
Adieu, vous mes délices, les jardins,
Adieu, fontaines d’eau clairette, adieu,
Fermette plus chère à mes yeux qu’altier
Palais royal. Je pars, mais laisse ici
Ce que j’ai de sensible et de pensées.


Jam bruma veniente praeterivit
Aestas mollior, et cadunt ab altis
Frondes arboribus: tepor Favonî
Immanes Boreae furentis iras
Formidans abit: illum agri voluptas
Canorae volucres sequuntur: ergo
Et nos dulcia rura deseramus,
Dum ver purpurea coma decorum
Reducat Zephyri tepentis auram.
Horti deliciae meae valete,
Fontes luciduli valete, salve
Mihi villula carior superbis
Regum liminibus. Recedo, sensum
Sed meum hic, animumque derelinquo.

(In Marcii Antonii […] Flaminiorum Carmina, p. 25 [1831])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.]

Benedetto Accolti (1497-1549) : À sa flûte / Fistulae

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En vain ai-je jeté mes mots aux vents du ciel :
Je ne sais quel pasteur a ce qui me revient ;
Tu resteras pendue à ce haut chêne, flûte
Habile à moduler les doux échos des muses.
Oisifs en vos logis s’en tiennent les bourdons,
Et vous ne faites point, abeilles, votre miel.


Fundimus aeriis postquam verba irrita ventis,
__Nostraque nescio quis praemia Pastor habet ;
Hic suspensa alta pendebis, fistula, quercu,
__Musarum dulces promere docta sonos.
Immunes sic vestra sedent ad pabula fuci,
__Et vos non vobis mellificatis apes.

(in Carmina illustrium poetarum italorum, tome 1, page 2 [1719] )

Remarque : Le vers 5 est une adaptation de celui de Virgile (Géorgiques, IV, 244) : immunisque sedens aliena ad pabula fucus. Il a été repris (à moins que ne soit Accolti qui le lui ait emprunté) par Francesco Maria Molza (grand ami d’Accolti) dans ses Carmina varia (Carmen 23, vers 36). Cet exemple (pris parmi tant d’autres) montre combien les œuvres de la latinité sont perméables les unes aux autres.

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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