Josef Karl Benedikt von Eichendorff (1788-1857) : Devant la ville / Vor der Stadt

Qui est Josef Karl Benedikt von Eichendorff ?

Reviennent deux musiciens
De la forêt, du bout du monde ;
L’un d’eux est amoureux ‒ l’est bien ‒,
L’autre aimerait avoir un’ blonde.

Sont là debout dans le vent froid,
Belle chanson, violonée :
Une rêveuse enfant, des fois,
Viendrait-ell’ pas à la croisée ?


Zwei Musikanten ziehn daher
Vom Wald aus weiter Ferne,
Der eine ist verliebt gar sehr,
Der andre wär’ es gerne.

Die stehn allhier im kalten Wind
Und singen schön und geigen:
Ob nicht ein süßverträumtes Kind
Am Fenster sich wollt’ zeigen?

(in Dichter und ihre Gesellen, Poètes et leurs amis [1834])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

L’herbe de la pampa (inédit)


Geyser ? jet d’eau ? mais pour eau des couteaux.
____La bise y perd de sa matière :
lisse au visage on conçoit que son fer
s’enfonce plus fluide au cou des animaux
____que l’on immole dans les fermes
____ensanglantées durant l’hiver :

rien qu’une herbe pourtant mais le monde
____à son contact se fait plus tendre
____s’ébarbe se polit se monde
arrondit l’âpreté de décembre
____à nos doigts doux comme une amande.

(© LEM 02 10 2018)

La tomate (inédit)


Cœur de bœuf à l’étal : mais vivant d’une vie
___végétale & sans bœuf & sans sang ‒
seul un jus contenu sous la peau consenti
___par la sève ; un dehors saisissant
qui rappelle ce cœur obsédant nos poitrines :

tomate très-humaine oh ! plus que très-bovine
___ici pend notre cœur sauf à croire
que bat une tomate au sein de nos poumons
notre sang n’étant rien qu’une ondée d’arrosoir
___& notre chair qu’une illusion.


(© LEM 29 09 2018)

Le cyprès (inédit)


Proche de qui ? de nous qui te touchons
manipulons tes fruits tes branches
pour imprégner nos paumes de résine

repousser l’étourneau quand nous quittons
____le soir l’effroi de nos habits
____(de jour miroitants de lumière)
____dans une chambre froide & triste
loin pourtant de l’ossuaire et des sommeils de suie ?

____tandis que tu confortes ton silence
____tendant de nuit pain noir & vin
____aux morts sous terre au ciel aux anges. 

(© LEM 25 09 2018)

La groseille (inédit)


___Tenant le grain fragile & minuscule
_______entre la pince de tes doigts 
___répète maintes fois le mot « groseille »
_______selon divers effets de voix
pour te l’incorporer : jusqu’à ce qu’il éveille
___en toi cette impression de plénitude
qu’on éprouve à la vue d’une mer sans écueils ‒
___puis à l’issue de ta métamorphose
___regarde en un froncer de tes sourcils
cet « œil » 
qu’en majorant le tien de ton oreille
_______le mot « groseille » te dispose
à percevoir en ses syllabes translucides.

(© LEM 20 09 2018)

Le lilas (inédit)


Illusion que la grappe habillant le lilas
d’une robe à paniers falbalas fanfreluches :
que le regard enfin rincé de métaphores
____n’y voie que la métamorphose
____de la peluche appelée « Petit Chat »
____participant aussi des roses
mise en terre à son pied quand l’eut prise la mort
& que l’on imagine un peu griffant la sève
____crachant parmi l’aubier sa peur
____en sa montée vers la fleur & le ciel
pareille à sa frayeur en haut du marronnier.

(© LEM 14 09 2018)

La coriandre (inédit)


Il nous faut prononcer « co-ri-andre »
pour prendre au sérieux ta féminité
______glisser l’on ne sait quoi
‒ cheveu blond ? tendre voix ? souffle d’ange ? ‒
___d’une diérèse sur la langue
pour allonger ton nom dans sa fluidité :

« andre » sentant trop l’homme & le cor chassant l’ure
dans d’obscures forêts pénétrées de fureurs

avec muscles & musc en cuirasse
___brousaille hirsute sous le casque
___reflets de cuivre & de ferraille.
______

(© LEM 11 09 2018)

Matthias Claudius (1740–1815) : La jeune fille et le trépas / Der Tod und das Mädchen

Qui est Matthias Claudius ?

La jeune fille :

Va ton chemin, je le répète !
Va-t’en, tas d’os, cruel trépas,
Je suis encor, bien cher, jeunette :
Va-t’en, et ne me touche pas !

Le trépas :

Donne-moi ta main, ma belle et charmante !
Je viens en ami, non pour te punir :
Cruel, moi ? que non ; toi, sois confiante,
Tu pourras en paix dans mes bras dormir.

NB : La mort (der Tod) étant masculin en allemand, je traduis le terme par trépas plutôt que par mort pour conserver la relation sexuée des deux locuteurs.


Das Mädchen:

Vorüber! Ach vorüber!
Geh wilder Knochenmann!
Ich bin noch jung, geh Lieber!
Und rühre mich nicht an.

Der Tod:

Gib deine Hand, du schön und zart Gebild!
Bin Freund, und komme nicht, zu strafen:
Sei gutes Muts! ich bin nicht wild,
Sollst sanft in meinen Armen schlafen.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Ciboulette (inédit)


À la salade, à l’omelette !
Chantons la ciboulette, apéritive
dans sa jeunesse svelte ‒
adulte, elle arbore une tête
de loup sommant sa tige :

& sèche avec on époussette
sa maison de poupées
en fillette inspectant vétilleuse
d’un doigt menu sur le bahut
si le plumail a chahuté
___chatouilleux
le mutacisme des objets.

(© LEM 01 09 2018)

Le genévrier rampant (inédit)


Il dressera son corps un jour
de plantigrade & dansera
balourd peu stable quelques pas
de ce que peut danser un ours :

& ce sera résurrection
d’entre les morts, le bleu debout
contre le ciel, exaltation
d’arbre qui rampe et tout à coup

troque un regard horizontal
contre une étoile ‒ & s’il a peur
nous le prendrons tout contre nous
comme un qui meurt.

(© LEM 21 08 2018)

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