Joachim Ringelnatz (1883-1934) : « Au vent du sud » / « Zum Südwester »

Qui est Joachim Ringelnatz ?

« Au vent du sud » (c’est un café)
Les frère et sœur sont attablés,
Affectueux.
Le frère, en vrai, n’est pas frangin,
Mais la sœur, elle, est bien catin,
Et la gamine brune est de Terre de Feu.

« Au vent du sud » (c’est un café)
Il n’est pas rare qu’un poing dur
Balance un meuble sur le mur.

Mais dans ce même cafeton
Mousse, autour de frustes boissons,
La chance du marin, cette lourde conquête.
Les matelots viennent et vont.
La « revoyure » est le canon.
Un buveur qui s’en va n’a que retour en tête.

Mais derrière la vitre est une ombre rêveuse :
Celle de ceux qui une fois
Ou pas même une fois
Ont en ce lieu connu la joie aventureuse.


In der Kneipe « Zum Südwester »
sitzt der Bruder mit der Schwester
Hand in Hand.
Zwar der Bruder ist kein Bruder,
doch die Schwester ist ein Luder
und das braune Mädchen stammt aus Feuerland.

In der Kneipe « Zum Südwester »
ballt sich manchmal eine Hand,
knallt ein Möbel an die Wand.

Doch in jener selben Schenke
schäumt um einfache Getränke
schwer erkämpftes Seemannsglück.
Die Matrosen kommen, gehen.
Alles lebt vom Wiedersehen.
Ein gegangener Gast sehnt sich zurück.

Durch die Fensterscheibe aber träumt ein Schatten
derer, die dort einmal
oder keinmal
abenteuerliche Freude hatten.

(in Gedichte)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Chantier (inédit)


Grue dardée. Quel Priape
dort en sous-sol membré massif
et que s’agit-il d’embrocher,
l’ultime hirondelle
a pris depuis longtemps l’envol ‒
c’est en hiver que l’on érige,
restent les merles,
restent les grives.

Les angles droits s’amusent
aux quatre coins parmi l’argile,
creusent debout l’assise,
leurs mains de boue manient la glaise,
triturent les matières,

lancent un os au ciel ‒ qui happe
la friandise : un plein
seau de mortier.

(© LEM 11 06 2018)

Les ébénistes (inédit)


L’excroissance qu’on dit loupe,
avec ardeur ils la menuisent
en de petites tables rondes
marquetées d’ébène
et de découpes d’oranger,
les huilant par la suite
d’huile de lin pour garantir
l’utilité promise :

cela devant de jour miroiter la lumière
dans la solennité d’un vers alexandrin,
de nuit des reflets plus modestes,
lune ou flambeaux, tandis que l’on festoie
de loirs au miel, de vulves
farcies de truies ayant porté.

(© LEM 08 06 2018)

L’apprentissage de l’éloquence (inédit)


Ne connaissant de porte-voix
que le masque en usage au théâtre

afin de se tremper la gorge
comme on fait de l’acier dans l’eau pure
ils vont crier sur le rivage
jusqu’à couvrir le vacarme des vagues
par gros temps progressif :

d’abord bourrasque et vent joufflu
avec pour fin d’apprentissage
la trombe obscure d’équinoxe
où l’on allume au haut du phare
la lampe énorme nourrie d’huile
en fanal aux navires
chargés de poivre et d’aromates.

(© LEM 06 06 2018)

La danseuse à crotales (inédit)


La taverne héberge entre les buveurs
la légère danseuse à crotales
presque aussi dénudée que la bête
qui ne perçoit que ce qui vibre
et trouble le froid de ses veines
et qu’on dit vouivre ou mélusine
dans les chaumines des écarts :

mais elle danse avec ses membres
et son cœur à l’ouvrage, et le cuivre
que prodiguent ses paumes s’accorde
à la robe du vin dans les foudres
soutiré mi-octobre et qui pique
un peu bifide aussi la langue
(éclair un peu ‒ qu’on interprète),

venin n’étant qu’un désordre d’en vin
dans les verres d’étain gardant fraîche
la bernache impénétrable.

(© LEM 30 05 2018)

L’enceinte (inédit)


Lorsqu’on parle d’enceinte aux enfants,
ils pensent à gros ventre et les demeures
qu’elle resserre entre les rues étroites,
c’est cœur poumons foie rate et tous viscères.

C’est pour cela qu’on dit plutôt muraille :
pour s’éviter de vivre dans un corps
gros d’un acte amour sans contrôle,
conforme au labyrinthe de la fable

et d’en sortir, passant la porte haute,
c’est comme naître et tout à coup s’emplir
du souffle fort venu de quelque ferme
où de grands bœufs aspirent aux labours
dans l’air énorme et ferme de l’automne.

(© LEM 28 05 2018)

Les puits (inédit)


De très vieux puits aux quatre routes
à treuil, auvent, margelle,
la chaîne plonge en eau morte
maçonnée ronde en calcaire
tendre à la boucharde :

on a du coup paré les pierres
au fond du trou sans œil ‒
que le regard de qui manœuvre
la manivelle et hisse,
phréatique et taciturne :

prisant la prodigalité
du moellon que l’on ouvrage
pour les seules ténèbres
ou quelque salamandre
solitaire, aveugle et terne, 

la même ornant le contrecœur
des cheminées de maisons hautes :
alors vive et réfractaire.

(© LEM 27 05 2018)

Les statues à l’entrée des villes (inédit)


Ils sculptent à l’entrée des villes
quand le permet la roche
les effigies thérianthropes
de sphinx, griffons, chimères
pour effrayer les chemineaux
et les morts qui reviennent
troubler leurs promenoirs
en propulsant sous les arcades
de grands autans brasseurs de cendres
vers la gorge des orateurs :

la vie étant plus douce
sans morts ni pérégrins,
bue au soleil avec la bière
de l’orge proche,
le bout de tomme limitrophe ‒

en écoutant l’hypotypose
dépeindre un féroce au-delà.

(© LEM 26 05 2018)

L’invention de la rivière (inédit)


Parfois les prend l’envie
de tailler un bateau dans un arbre
à coups de hache et d’herminette,
on calfate au bitume ‒

et la pirogue est dans la ville,
il faut alors fabuler la rivière
modérément ciliée de saules
allant avec et la nommer,
baptiser l’eau d’un jet de vin :

puiser dans sa grandiloquence
quelque discours dormant d’un œil
qui s’ouvre dans la bouche ‒
parlant de mers lointaines

où sont croit-on des phoques
et de vastes frégates
au lieu des loutres et des foulques.

(© LEM 25 05 2018)

Construction d’une ville (inédit)


La ville pousse à la façon
des dents dans une bouche
de nourrisson, chacun de ses sourires
prouve le croît de la gencive,

on l’allaite au lait de chèvre,
de pleins troupeaux par les rues,
attelées à deux parfois
tirant la voiturette
du chevrier mauresque

et dans cette croissance on trouve
argile, laine, arbres aussi,
séchoirs à viande et à fromages
et de la marjolaine à l’appui de fenêtre,
et des pinsons dans une cage.

(© LEM 23 05 2018)

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