Clair de lune


Nous avons dormi toute cette lune
l’un dans les bras de l’autre,
les murs ont épelé nos prénoms au passage –

et nous fûmes dociles
à la déclivité
quand nos peaux confondues
glissèrent des miroirs,

libérant notre argile à l’appel de la terre.

(© LEM 2010)

 

« Quel éveil pour la pierre endormie de tes reins ? »


Quel éveil pour la pierre
endormie de tes reins ?
Mes lèvres ou mes paumes
sinueusement claires
sur la nuit de ta peau,
faisant chemin,
posant lumière
sur ton sol familier, tes sentiers, tes collines,
ouvrant ta terre au feu ?

– aurore en pluie
glissant sur ton argile :
au toucher de tes feuilles,
à leur branle fluide,
tes lombes mouleront la forme d’un oiseau :
une nichée de cailles
dans l’épaisseur des chaumes
fluant à son envol en source de duvet –
gourde offerte à ma bouche
d’arpenteur assoiffé…

(© LEM 2011)

 

Toutes chambres apprennent…


Toutes chambres apprennent
à chanter la peau nue
au rythme de nos veines
et prennent leur envol
vers une île perdue,

l’abondance des graines
guide l’aile sonore
– et nous aurons vécu
dans le creux des miroirs
plus de deux vies humaines

revêtues de lumière
pour connaître la mue
dans l’île solitaire,
de deux ne faisant qu’une
même île corallienne.

(© LEM 6 janvier 2013)

 

Nous irons sous l’écorce…


Nous irons sous l’écorce avec le sang de l’arbre
nichant dans le feuillage en attendant que passe,
haleté par la mer, un nuage : 

épousant son chemin de souffle et de vapeur,
nous quêterons les feux pour le simple repère,
survolerons l’amer sans y faire d’escale,
gréés tous deux d’essor et de plume vivante,
sans regret de la branche et sans regret du sol : 

l’air nu pour unique demeure,
l’os léger de l’oiseau pour unique ossature.

(© LEM 6 janvier 2012)

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La mort de la bien aimée / Der Tod der Geliebten

Nellie Melba dans le rôle d'Ophélie (Henri Gervex, vers 1910)


La mort, il n’en savait que ce que tous en savent,
Qu’elle nous prend et pousse en un monde muet.
Mais lorsque, sans lui être arrachée – oh que non ! –
Elle fut à ses yeux doucement enlevée,

Glissant vers le versant des ombres inconnues,
‒ Qu’il sentit qu’ils avaient, au-delà, désormais,
Ses sourires de fille aux semblances de lune,
Et sa façon de prodiguer le bien :

Les morts furent pour lui de vieilles connaissances,
Comme si, de son fait, il fût pour chacun d’eux
Un très proche parent ; laissant parler les autres

Et sans en rien les croire, il nomma ce pays
« Le bien localisé », « l’éternellement doux »,
L’explorant à tâtons pour les pieds l’aimée.


Er wußte nur vom Tod was alle wissen:
daß er uns nimmt und in das Stumme stößt.
Als aber sie, nicht von ihm fortgerissen,
nein, leis aus seinen Augen ausgelöst,

hinüberglitt zu unbekannten Schatten,
und als er fühlte, daß sie drüben nun
wie einen Mond ihr Mädchenlächeln hatten
und ihre Weise wohlzutun:

da wurden ihm die Toten so bekannt,
als wäre er durch sie mit einem jeden
ganz nah verwandt; er ließ die andern reden

und glaubte nicht und nannte jenes Land
das gutgelegene, das immersüße -.
Und tastete es ab für ihre Füße.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Chant d’amour / Liebeslied

archet et cordes


Comment puis-je tenir mon âme à seule fin
Qu’elle ne remue point la tienne ? Et comment puis-je
Faire que t’enjambant, elle aille à d’autres choses ?
Ah, que j’aimerais donc de la voir hébergée
Parmi n’importe quoi de perdu dans le noir
En un endroit tranquille et étranger, lequel
Ne vibre point aussi quand vibrent tes tréfonds !
Tout ce qui, cependant, nous remue, toi et moi,
Nous réunit ainsi qu’un frottement d’archet
Ne tirant qu’une voix du toucher de deux cordes.
Quel est donc l’instrument où nous sommes tendus ?
Et quel violoniste en sa paume nous tient ?
Ô douceur de ce chant !


Wie soll ich meine Seele halten, daß
sie nicht an deine rührt? Wie soll ich sie
hinheben über dich zu andern Dingen?
Ach gerne möchte ich sie bei irgendetwas
Verlorenem im Dunkel unterbringen
an einer fremden stillen Stelle, die
nicht weiterschwingt, wenn diene Tiefen schwingen.
Doch alles, was uns anrührt, dich und mich,
nimmt uns zusammen wie ein Bogenstrich,
die aus zwei Saiten eine Stimme zieht.
Auf welches Instrument sind wir gespannt?
Und welcher Geiger hat uns in der Hand?
O süßes Lied.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Jean Bonnefons (1554-1614) : Envoi de fleurs

Je t’envoie des fleurs de tons différents,
Une rose blanche, une rose rouge.
Celle-là voyant, songe voir ce blanc
Qui pâlit les traits de ton pauvre amant.
Quand tu verras celle infuse de rouge,
Songe voir son cœur, de feu rougeoyant.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

En flores tibi mitto discolores,
Pallentemque rosam et rosam rubentem.
Illam cum aspicies, miselli amantis
Puta pallidulos videre vultus.
Cum tueberis hanc rubore tinctam,
Putes igne rubens cor intueri.

(in Pancharis, XXIV [1587])

Kathleen Raine (1908 – 2003) : Poème d’amour / Love poem

Ce visage il est tien, que la terre m’expose :
Derrière ses traits d’homme incessamment repose
Le modelé des monts contre ciel appuyés.
Par tes yeux le soleil, l’arc-en-ciel irisé,
Me regardent ; je suis des bois, fleurs, oiseaux, bêtes,
Connue, tenue à vie dans la pensée du monde,
Profond, calme reflet de la création.

Lorsque ta main touche la mienne, c’est la terre
Qui me saisit, et l’herbe verte
Et les rochers, et les cours d’eau ; les tombes vertes
Et les enfants à naître, et chacun des aïeux
Relaient de main en main l’amour venu de Dieu.
De l’univers créé procède ton amour,
De ces doigts paternels qui des nuées émergent
Et rompent de clarté la surface des mers.

En tout lieu qu’à la main je dessine ton corps,
L’amour est présence sans bords.
Aussi quand tu m’étreins le monde aussi m’étreint.
En nous nuages, continents, mers – tout rejoint
Nos êtres de hasard, jusqu’en la nuit, perdus
Dans le culte du cœur, et les corps étendus.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. 
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Yours is the face that the earth turns to me,
Continuous beyond its human features lie
The mountain forms that rest against the sky.
With your eyes, the reflecting rainbow, the sun’s light
Sees me; forest and flower, bird and beast
Know and hold me forever in the world’s thought,
Creation’s deep untroubled retrospect.

When your hand touches mine it is the earth
That takes me–the green grass,
And rocks and rivers; the green graves,
And children still unborn, and ancestors,
In love passed down from hand to hand from God.
Your love comes from the creation of the world,
From those paternal fingers, streaming through the clouds
That break with light the surface of the sea.

Here, where I trace your body with my hand,
Love’s presence has no end;
For these, your arms that hold me, are the world’s.
In us, the continents, clouds and oceans meet
Our arbitrary selves, extensive with the night,
Lost, in the heart’s worship, and the body’s sleep.

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