Horace (65-08 av. J.-C.) : La possession bachique

Qui est Horace ?

_____Où donc, Bacchus, m’emportes-tu,
tout plein de toi ? Vers où suis-je entraîné, bois, grottes,
_____d’un pas vif et nouveau ? Dans quels
antres m’entendra-t-on chercher du grand César
_____à sertir la gloire éternelle
parmi les astres et le clan de Jupiter ?
_____Sublime et neuf sera mon dire
par nulle bouche encore dit. – Comme, en extase,
_____sur les monts veille l’Éviade¹
regardant au loin l’Hèbre et, brillante de neige,
_____la Thrace – et par un pied barbare
le Rhodope foulé² : j’aime à sortir des sentes
_____afin de contempler les rives
et le bois solitaire. Ô maître des Naïades
_____et des Bacchantes assez fortes
pour de leurs mains déraciner les frênes hauts,
_____je ne dirai rien de petit,
rien de mortel, ou bas de ton . Quel doux péril,
_____ô Lénéus³, c’est que de suivre
le dieu bordant son front de pampres verdoyants !

¹ Autre nom de la Bacchante.
² L’Hèbre est un fleuve, le Rhodope une montagne, les deux en Thrace.
³ Autre nom de Bacchus, qui en a de très nombreux, cf. Ovide, Métamorphoses, livre 4 : « […] les brus, les mères obéissent, / Laissent toile et fuseaux, tâches en cours ; encensent / Bacchus, en l’appelant « Bromius », « Lyaeus », / « Né-du-feu », « Deux-fois-né », « Seul-porté-par-deux-mères » ; / Et « Nysée », « Thyonée aux cheveux intondus », / « Lénéus », « Jovial découvreur de la vigne », / « Nyctélius », « Père Élélé », « Iacchus », « Evhan », /Te donnent tous les noms que tu as chez les Grecs […] (ma traduction).

N. B. : Cette ode aura, chez les poètes néo-latinisants, un écho considérable, et sera fréquemment imitée. De ces résonances, on trouve quelques exemples sur ce blog, ainsi chez Jules-César Scaliger (1484-1558), Marcantonio Flaminio (1498-1550) et Jean Dorat (1508-1588).


____Quo me, Bacche, rapis tui
plenum? Quae nemora aut quos agor in specus
____velox mente nova? Quibus
antris egregii Caesaris audiar
____aeternum meditans decus
stellis inserere et consilio Iovis?
____Dicam insigne, recens, adhuc
indictum ore alio. Non secus in iugis
____exsomnis stupet Euhias,
Hebrum prospiciens et niue candidam
____Thracen ac pede barbaro
lustratam Rhodopen, ut mihi devio
____ripas et vacuum nemus
mirari libet. O Naiadum potens
____Baccharumque valentium
proceras manibus vertere fraxinos,
____nil parvum aut humili modo,
nil mortale loquar. Dulce periculum est,
____o Lenaee, sequi deum
cingentem viridi tempora pampino.

(in Odes, III, 25)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Horace : Tout feu tout flamme pour Glycère

Qui est Horace ?

Texte scandé en latin : 
Le mètre est d’un glyconique suivi d’un asclépiade mineur :
‒  ‒  ‒  ̮   ̮  ‒  ̮  ‒̮
‒  ‒  ‒  ̮   ̮  ‒ || ‒  ̮   ̮  ‒  ̮  ‒̮

_____La rude mère des Amours,
Me somme, avec le fils de Sémélé de Thèbes¹
_____Et quelque libertine envie,
De redonner du souffle à mes ardeurs anciennes :

_____Tout feu pour la belle Glycère
– Plus pure est sa beauté que marbre de Paros –,
_____Tout feu pour son charme mutin,
Pour son minois que nul ne voit impunément.

_____Vénus sur moi fond toute entière,
Quitte Chypre et s’irrite à m’entendre chanter
_____Scythes et voltes cavalières
Des Parthes valeureux : tout ce qui n’est pas elle²…

_____Posez ici de l’herbe fraîche,
Garçons, et des rameaux ; posez là de l’encens,
_____Du vin vieux en patère³ :
Offrons-lui sa victime, elle viendra plus douce.

¹ Il s’agit de Bacchus ; sans doute faut-il comprendre qu’Horace a un peu bu, et que l’ivresse ranime des souvenirs amoureux…
² Vénus (« La rude mère des Amours » du premier vers, qui séjourne d’ordinaire à Chypre) reproche à Horace de se consacrer à la poésie épique (de chanter les Scythes, les volte-faces des Parthes…) au détriment de la poésie amoureuse.
³ Il s’agit dans cette strophe d’apaiser Vénus en dressant pour elle un autel champêtre, constitué d’un peu d’herbe et de verdure, et en lui faisant l’offrande d’encens et d’une libation du meilleur vin, ainsi que d’un animal sacrifié.

____Mater saeva Cupidinum
Thebanaeque iubet me Semelae puer
____et lasciva Licentia
finitis animum reddere amoribus.

____Urit me Glycerae nitor
splendentis Pario marmore purius;
____urit grata proteruitas
et voltus nimium lubricus aspici.

____In me tota ruens Venus
Cyprum deseruit, nec patitur Scythas
____aut versis animosum equis
Parthum dicere nec quae nihil attinent.

____Hic vivum mihi caespitem, hic
verbenas, pueri, ponite turaque
____bimi cum patera meri:
mactata veniet lenior hostia.

(in Odes, I, 19)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Horace : Aimer la vie simple (Persicos odi puer)

Qui est Horace ?

L’ode en latin :

J’abhorre, mon garçon, le luxe d’Orient,
Et boude le tilleul que l’on tresse en couronne.
Cesse de t’enquérir de la place où se vend
___L’ultime rose de l’automne.

J’y tiens : ne force pas ton zèle en altérant
En rien le simple myrte : il est, le myrte, digne
De toi qui sers le vin comme de moi buvant
___Sous l’épais dais que fait ma vigne¹.

¹ : Dans l’Antiquité, la vigne se cultivait « en hautain » : on l’unissait à certains arbres, dans les branches desquels on la laissait se développer. L’ensemble, après taille, formait une tonnelle, comme dans l’illustration ci-dessus.

Persicos odi, puer, apparatus,
displicent nexae philyra coronae,
mitte sectari, rosa quo locorum
_____sera moretur.

Simplici myrto nihil adlabores
sedulus, curo: neque te ministrum
dedecet myrtus neque me sub arta
_____uite bibentem.

(in Odes, I, 38)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Horace : Demande à Vénus

Qui est Horace ?

Toi qui règnes sur Gnide et Paphos¹, ô Vénus :
Quitte, chère à ton cœur, Chypre : l’encens profus
Qu’elle brûle fait foi que Glycère t’appelle
______En sa demeure belle.

Puissent t’accompagner avec empressement
Les Grâces demi-nues et le bouillant Enfant²,
Les Nymphes, la Jeunesse – elle est sans toi si dure ! –,
______Sans oublier Mercure³.

¹ Ville de Chypre. Vénus y avait un temple réputé.
² Il s’agit de Cupidon, dont Vénus est la mère, et qu’on représente armé de brandons, de torches, destinés à enflammer les cœurs des… « amoureux fervents ». Je traduis fervidus par bouillant, avec un clin d’œil au « bouillant Achille » d’Offenbach (La Belle Hélène).
³ Sans doute parce que Mercure est le dieu, entre autres, des voyageurs.  

O Venus regina Cnidi Paphique,
sperne dilectam Cypron et vocantis
ture te multo Glycerae decoram
_____transfer in aedem.

Fervidus tecum puer et solutis
Gratiae zonis properentque Nymphae
et parum comis sine te Iuventas
_____Mercuriusque.

(in Odes, I, 30)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Niccolò Aggiunti (1600-1635) : À Galilée (dit Œil-de-lynx) : parallèle entre vin de Crète et télescope

L'Astronome (Vermeer, 1668)

L’Astronome (Vermeer, 1668)


Tes cadeaux, Œil-de-lynx, – vin de Crète et jumelles –,
Méritent tous les deux pareils remerciements :
La longue-vue fait voir les choses en plus grand,
Le vin, lui, multiplie les choses que l’on voit ;
Si les corps s’amplifient dans les cercles de verre,
L’esprit, lui, croît, noyé de nectar de Chios :
Ces verres géminés m’envoient parmi les astres ;
Quatre gouttes de vin m’emportent au-delà ;
Ce tube de maître ouvre aux mystères stellaires,
Le vin de Crète, lui, révèle le Mystère.
L’optique rend savant, mais la Crète, bavard.
L’une avive les yeux, l’autre empourpre les joues ;
Ton engin m’a montré les cornes de Vénus
– Et du fait de ce vin, Vulcain les a portées.


Cretum mihi das nectar, chrystallaque Lyncei,
Atque pares grates munere utroque meres :
Majora ostendat rerum simulacra specillum,
Visa quoque hoc vinum multiplicare valet :
Orbiculis vitreis grandescunt corpora ; at isto
Mens quoque fit major nectare fusa Chio :
Me gemino hoc vitro praesentem ducis in Astra;
Quattuor his ciathis me vehit astra super:
Artifici hoc tubule stellarum arcana patescunt;
Arcanum faciunt Cretica vina palam:
Optica chrystallus doctum; sed Creta disertum :
Tergit et illa aciem ; purpurat haec faciem :
Hocce tuo invento Veneris modo cornua vidi ;
Et Vino hoc forsan Mulciber illa tulit.

(in Carmina illustrium poetarum italorum, tome 1 [1719] page 446)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Properce (47 [?]-16 [?]av. J.-C.) : À son amie qui s’ivrogne

[…] Tu n’entends pas, laissant voler mes mots, – déjà,
Icare et ses bovins poussent les astres lents.
Blasée, tu bois : la nuit décline, sans te rompre.
Ta main lance les dés, n’est pas encore lasse.
– Ah, maudit soit, qui fit, le premier, du vin pur,
Et qui, de ce nectar, gâcha les bonnes eaux !
Toi qu’à raison tua le colon de Cécrops,
Icare, tu connais l’amer bouquet du pampre ;
Tu péris par le vin, Centaure Eurytion,
Toi, Polyphème aussi – par celui d’Ismara.
Le vin tue la beauté, le vin gâche la vie,
Le vin fait méconnaître à l’amie son amant.
– Mais non : les flots de vin ne t’ont en rien changée !
Bois, tu es belle – à toi, le vin ne fait pas tort –,
Quand, tombant, ta couronne en ta coupe s’incline,
Et que tu lis mes vers d’une voix caressante.
Que versé, le falerne à flots baigne ta table,
Qu’il écume, suave, en ton verre doré !
Mais nulle femme n’aime à être seule au lit :
L’amour vous fait chercher une certaine chose.
L’on brûle, aimant, d’un feu plus vif pour les absents :
L’homme assidu pâtit d’une longue habitude.


Non audis et verba sinis mea ludere, cum iam
flectant Icarii sidera tarda boves.
lenta bibis: mediae nequeunt te frangere noctes.
an nondum est talos mittere lassa manus?
a pereat, quicumque meracas repperit uvas
corrupitque bonas nectare primus aquas!
Icare, Cecropiis merito iugulate colonis,
pampineus nosti quam sit amarus odor!
tuque o Eurytion vino Centaure peristi,
nec non Ismario tu, Polypheme, mero.
vino forma perit, vino corrumpitur aetas,
vino saepe suum nescit amica virum.
me miserum, ut multo nihil es[t] mutata Lyaeo!
iam bibe: formosa es: nil tibi vina nocent,
cum tua praependent demissae in pocula sertae,
et mea deducta carmina voce legis.
largius effuso madeat tibi mensa Falerno,
spumet et aurato mollius in calice.
nulla tamen lecto recipit se sola libenter:
est quiddam, quod vos quaerere cogat Amor.
semper in absentis felicior aestus amantis:
elevat assiduos copia longa viros.

(in Élégies, livre II, 23b )


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Tibulle (54 [?]-19 av. J.-C.) : Viens, radieux Bacchus

Viens, radieux Bacchus – que la vigne te soit
Toujours mystique, et ceint de lierre soit ton crâne :
Pareillement malade, emporte ma douleur.
L’amour se voit souvent par tes dons terrassé.
Emplis de flots de vin, jeune échanson, les coupes,
Et, ta main s’inclinant, verse-moi du falerne.
Soucis, mauvaise troupe, au loin ! calvaire, au loin :
Qu’ailé de neige, ici, resplendisse Apollon !
Appuyez, vous au moins, doux amis, mon propos,
Nul de vous ne répugne à m’emboîter le pas
– Que, si l’un se refuse aux doux assauts du vin,
Sa bien aimée le trompe et couvre sa traitrise.
Ce dieu fait l’âme riche, il abat l’orgueilleux
Qu’il soumet aux arrêts de la femme qu’il aime ;
Tigresses d’Arménie, par lui lionnes fauves
Sont vaincues, et les cœurs farouches sont fléchis.
Force – et plus ! – de l’Amour ! Mais demandez Bacchus
Et ses dons – qui de vous se plaît aux coupes vides ?
L’accord est mutuel, et Liber n’est point torve
Pour qui lui rend un culte et aux vins guillerets.
L’encolère par trop le trop d’austérité :
Qui craint l’encoléré grand dieu : qu’il boive donc. […]


Candide Liber, ades – sic sit tibi mystica uitis
semper, sic hedera tempora uincta feras –
aufer et, ipse, meum, pariter medicande, dolorem:
saepe tuo cecidit munere uictus amor.
Care puer, madeant generoso pocula baccho,
et nobis prona funde Falerna manu.
Ite procul durum curae genus, ite labores;
fulserit hic niueis Delius alitibus.
Vos modo proposito dulces faueatis amici,
neue neget quisquam me duce se comitem,
aut si quis uini certamen mite recusat,
fallat eum tecto cara puella dolo.
Ille facit dites animos deus, ille ferocem
contundit et dominae misit in arbitrium,
Armenias tigres et fuluas ille leaenas
uicit et indomitis mollia corda dedit.
Haec Amor et maiora ualet; sed poscite Bacchi
munera: quem uestrum pocula sicca iuuant?
Conuenit ex aequo nec toruus Liber in illis
qui se quique una uina iocosa colunt,
nunc uenit iratus nimium nimiumque seueris:
qui timet irati numina magna, bibat. […]

(in Élégies, livre III, 6, vers 1-22 )


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Horace : Chantons Mercure (Mercuri, facunde nepos Atlantis, in Odes, I, 10)

Mercure éloquent petit-fils d’Atlas,
toi qui sus polir les façons brutales
des premiers humains par la voix et bel
___us de la palestre,

je vais te chanter, héraut des dieux et
du grand Jupiter, père de la lyre
courbe, et receleur de ce qui te plaît
___en gaie volerie.

Tu celas, petit, par ruse ses bœufs :
« Rends-les-moi ! » – sa voix t’en sommait, terrible :
Apollon, cherchant en vain son carquois,
___éclata de rire.

L’opulent Priam, que tu conduisais,
quittant Ilion, put tromper l’orgueil
atride, les feux thessaliens et
___l’ennemi de Troie.

En l’heureux séjour tu mènes les âmes
pieuses, contiens de ta verge d’or
la troupe sans corps, cher aux dieux d’en haut
___comme à ceux d’en bas.


Mercuri, facunde nepos Atlantis,
qui feros cultus hominum recentum
voce formasti catus et decorae
___more palaestrae,

te canam, magni Iovis et deorum
nuntium curvaeque lyrae parentem,
callidum quicquid placuit iocoso
___condere furto.

Te, boves olim nisi reddidisses
per dolum amotas, puerum minaci
voce dum terret, viduus pharetra
___risit Apollo.

Quin et Atridas duce te superbos
Ilio dives Priamus relicto
Thessalosque ignis et iniqua Troiae
___castra fefellit.

Tu pias laetis animas reponis
sedibus virgaque levem coerces
aurea turbam, superis deorum
___gratus et imis.


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Horace : Le bateau de Virgile (Sic te diva potens Cypri, in Odes, I, 3)

____Déesse qui règnes sur Chypre,
et vous, frères d’Hélène, astres étincelants,
____guidez – et toi, père des vents,
seul soufflant l’Iapyx, les autres à l’attache –
____ce navire : il nous doit Virgile
qui lui fut confié. Qu’à la terre d’Attique
____il le remette sain de corps
et me conserve, à moi, la moitié de mon âme.
____Trois épaisseurs de chêne et bronze
lui entouraient le cœur, au premier qui risqua
____sur la mer violente un frêle
esquif, sans redouter ni fougueux Africus
____livrant bataille aux Aquilons,
ni Hyades bourrues, ni Notus en courroux
____– ce maître de l’Adriatique
qui soulève à sa guise et repose les flots ;
____ne redouta la mort en marche,
celui qui put, l’œil sec, voir les monstres nageants,
____la mer tumultueuse et les
par trop fameux écueils d’Acrocéraunia.
____En vain fut mis entre les terres
par un dieu perspicace un océan distinct,
____si malgré tout d’impies esquifs
franchissent, bondissants, les flots inviolables.
____Dans son audace à tout souffrir,
l’humaine race fond sur l’outrage interdit.
____Dans son audace, Prométhée,
par sa rouerie coupable, aux gens donna le feu ;
____feu pris aux demeures du ciel,
s’en vinrent, s’étendant sur la terre, langueur
____et fièvres en nouveau cortège,
et la mort obligée, jusqu’alors paresseuse
____et reculée, força le pas.
Dédale se risqua dans l’air vide, affublé
____de plumes refusées à l’homme ;
forcer l’Achéron fut l’un des travaux d’Hercule.
____Rien n’est trop haut pour les mortels ;
nous visons jusqu’au ciel, en notre déraison,
____– et criminels, ne supportons
que jette Jupiter ses foudres irrités.


___Sic te diva potens Cypri,
sic fratres Helenae, lucida sidera,
___ventorumque regat pater
obstrictis aliis praeter Iapyga,
___navis, quae tibi creditum
debes Vergilium; finibus Atticis
___reddas incolumem precor
et serves animae dimidium meae.
___Illi robur et aes triplex
circa pectus erat, qui fragilem truci
___commisit pelago ratem
primus, nec timuit praecipitem Africum
___decertantem Aquilonibus
nec tristis Hyadas nec rabiem Noti,
___quo non arbiter Hadriae
maior, tollere seu ponere volt freta.
___Quem mortis timuit gradum
qui siccis oculis monstra natantia,
___qui vidit mare turbidum et
infamis scopulos Acroceraunia?
___Nequicquam deus abscidit
prudens Oceano dissociabili
___terras, si tamen impiae
non tangenda rates transiliunt vada.
___Audax omnia perpeti
gens humana ruit per vetitum nefas;
___audax Iapeti genus
ignem fraude mala gentibus intulit;
___post ignem aetheria domo
subductum macies et nova febrium
___terris incubuit cohors
semotique prius tarda necessitas
___leti corripuit gradum.
Expertus vacuum Daedalus aera
___pennis non homini datis;
perrupit Acheronta Herculeus labor.
___Nil mortalibus ardui est;
caelum ipsum petimus stultitia neque
___per nostrum patimur scelus
iracunda Iovem ponere fulmina.


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Horace : Supplique à Mercure (Mercuri nam te docilis magistro, in Odes, III, 11)

Mercure instructeur d’Amphion, l’élève
qui sut par ses chants remuer les pierres,
et toi, tortue creuse, apte à résonner
____au septain des cordes

autrefois sans voix ni charme, et qu’on aime
aux tables du riche, au temple, aujourd’hui :
modulez vos sons, que Lydé leur prête
____sa rétive oreille,

la jeune cavale en la vaste plaine
qui, jouant, gambade et craint qu’on la touche,
libre d’alliance et point mûre encore
____pour l’époux sans tact.

Tu peux entraîner le tigre à ta suite,
les forêts, freiner les ruisseaux rapides ;
à tes chatteries céda le portier
____du palais cruel

Cerbère ; et pourtant, comme les Furies,
il a sur la tête  un cent de serpents ;
répugnante haleine et sang croupi sourdent
____de sa gueule triple.

Mieux : Ixion même et Tityos ont
ri à contre-cœur, l’urne est restée sèche
l’instant que ton chant délectable fut
____baume aux Danaïdes.

Chante pour Lydé le crime des vierges,
leur fameux supplice et le tonneau vide
d’une eau qui se perd par le trou du fond,
____les arrêts tardifs

guettant le délit même où règne Orcus.
Les impies – de pis, qu’auraient-elles fait ? –,
les impies ont mis, d’un fer inflexible,
____ leurs maris à mort.

Une seule en tout, digne des flambeaux
de son mariage, a fait à son père
parjure un mensonge insigne et sera
____célèbre à jamais :

« Lève-toi », dit-elle, à son jeune époux,
« lève-toi, qu’un long sommeil ne te vienne
d’où tu ne crains pas. Trompe ton beau-père,
____des sœurs criminelles

qui sèment la mort, telles des lionnes
chacune à son veau. Moi, plus tendre qu’elles,
je ne te tuerai ni ne te tiendrai
____sous aucun verrou.

Mon père peut bien m’accabler de chaînes
– j’ai sauvé, clémente, un malheureux homme ! –
ou bien m’embarquant me reléguer loin
____dans la Numidie.

Va par terre et mer, Vénus et Nuit sont
pour toi, va, bon vent ! et, sur mon tombeau,
grave quelque plainte où mon souvenir
____se verra gardé. »


Mercuri, – nam te docilis magistro
movit Amphion lapides canendo, –
tuque testudo resonare septem
____callida nervis,

nec loquax olim neque grata, nunc et
divitum mensis et amica templis,
dic modos, Lyde quibus obstinatas
____applicet auris,

quae velut latis equa trima campis
ludit exultim metuitque tangi,
nuptiarum expers et adhuc protervo
____cruda marito.

Tu potes tigris comitesque silvas
ducere et rivos celeres morari;
cessit inmanis tibi blandienti
____ianitor aulae

Cerberus, quamvis furiale centum
muniant angues caput eius atque
spiritus taeter saniesque manet
____ore trilingui.

Quin et Ixion Tityosque voltu
risit invito, stetit urna paulum
sicca, dum grato Danai puellas
____carmine mulces.

Audiat Lyde scelus atque notas
virginum poenas et inane lymphae
dolium fundo pereuntis imo
____seraque fata,

quae manent culpas etiam sub Orco.
Impiae (nam quid potuere maius?)
impiae sponsos potuere duro
____perdere ferro.

Una de multis face nuptiali
digna periurum fuit in parentem
splendide mendax et in omne virgo
____nobilis aevom,

« Surge », quae dixit iuveni marito,
« surge, ne longus tibi somnus, unde
non times, detur; socerum et scelestas
____falle sorores,

quae velut nactae vitulos leaenae
singulos eheu lacerant. Ego illis
mollior nec te feriam neque intra
____claustra tenebo.

Me pater saevis oneret catenis,
quod viro clemens misero peperci,
me vel extremos Numidarum in agros
____classe releget.

I, pedes quo te rapiunt et aurae,
dum favet Nox et Venus, i secundo
omine et nostri memorem sepulcro
____scalpe querellam. »


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