Horace : Le retour de l’ami (O saepe mecum tempus in ultimum, in Odes, II, 7)

Nous avons frôlé bien souvent la mort
quand nous servions tous deux sous Brutus :
qui donc t’a rendu, citoyen de Rome,
au ciel d’Italie, aux dieux de nos pères,

Pompée, le meilleur de mes camarades ?
– qu’avons-nous souvent tué le temps long
buvant du vin pur, couronnes en tête
et les cheveux oints d’huile de Syrie !

Nous avons vécu Philippes, la prompte
fuite où j’ai, piteux, jeté ma rondache,
quand, bravoure à bas, nos fiers combattants
mordirent un sol ignominieux.

Mercure eut tôt fait de m’ôter, tremblant,
me couvrant de brume, à nos ennemis ;
mais toi, te plongeant dans la guerre encore,
l’onde t’emporta sur ses flots houleux.

Rends à Jupiter l’agape promise ;
viens t’étendre, las d’un si long service,
dessous mon laurier ; vide sans compter
les cruchons de vin que je te destine.

D’oublieux massique emplis à ras-bord
des coupes polies, tire les parfums
des profonds écrins en forme de conque.
Qui s’empressera, tressant l’ache fraîche,

le myrte ? Et Vénus, qui nommera-t-elle
roi de ce festin ? – Je veux qu’on banquète
comme en Thrace on fait : doux m’est de fêter
jusqu’à déraison l’ami de retour.


O saepe mecum tempus in ultimum
deducte Bruto militiae duce,
__quis te redonavit Quiritem
_dis patriis Italoque caelo,

Pompei, meorum prime sodalium,
cum quo morantem saepe diem mero
__fregi, coronatus nitentis
_malobathro Syrio capillos?

Tecum Philippos et celerem fugam
sensi relicta non bene parmula,
__cum fracta virtus et minaces
_turpe solum tetigere mento;

sed me per hostis Mercurius celer
denso paventem sustulit aere,
__te rursus in bellum resorbens
_unda fretis tulit aestuosis.

Ergo obligatam redde Iovi dapem
longaque fessum militia latus
__depone sub lauru mea, nec
_parce cadis tibi destinatis.

Oblivioso levia Massico
ciboria exple, funde capacibus
__unguenta de conchis. Quis udo
_deproperare apio coronas

curatve myrto? Quem Venus arbitrum
dicet bibendi? Non ego sanius
__bacchabor Edonis: recepto
_dulce mihi furere est amico.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Horace : Phyllis est invitée (Est mihi nonum superantis annum, in Odes, IV, 11)

J’ai chez moi un cruchon plein d’un vin d’Albe vieux
de plus de neuf années, j’ai dans mon potager
de l’ache pour, Phyllis, t’en tresser des couronnes
_____et du lierre à foison

pour, liant tes cheveux, rehausser ton éclat ;
ma maison resplendit d’argenterie, l’autel
ceint de chaste verveine aspire au sang d’agneau
_____que je vais y verser ;

en tout, la main s’empresse, et çà, et là, c’est une
mêlée de serviteurs, de servantes, qui courent
– les flammes, vacillant, font tourner sur leurs crêtes
_____une fumée noirâtre.

Que tu saches au moins pour quelle occasion
tu es priée : tu viens pour célébrer les Ides
– dont c’est le premier jour, mi-avril, mois voué
_____à Vénus la marine ;

je les fête à raison – mon propre anniversaire
ne m’est pas plus sacré –, puisque mon cher Mécène
y est venu au monde et compte depuis lors
_____de nombreuses années.

Télèphe que tu veux, ce jeune homme point fait
pour toi, est possédé par une fille riche
dont la frivolité le retient dans des chaînes
_____où il prend son bonheur.

Phaéton foudroyé s’effrayant et chassant
ses avides espoirs et Pégase l’ailé
chargé d’un cavalier mortel – Bellérophon
_____t’engagent gravement

à rechercher toujours ce qui te correspond,
et à te refuser trop différent de toi
– dis-toi que c’est néfaste. Allez, viens, toi qui mets
_____un terme à mes amours

(je ne brûlerai point après toi pour une autre),
instruis-toi de ces airs, répète-les à voix
belle ; les noirs soucis n’ont plus la même ampleur
_____devant les mélodies.


Est mihi nonum superantis annum
plenus Albani cadus, est in horto,
Phylli, nectendis apium coronis,
___est hederae vis

multa, qua crinis religata fulges,
ridet argento domus, ara castis
vincta verbenis avet immolato
___spargier agno;

cuncta festinat manus, huc et illuc
cursitant mixtae pueris puellae,
sordidum flammae trepidant rotantes
___vertice fumum.

Ut tamen noris quibus advoceris
gaudiis, Idus tibi sunt agendae,
qui dies mensem Veneris marinae
___findit Aprilem,

iure sollemnis mihi sanctiorque
paene natali proprio, quod ex hac
luce Maecenas meus affluentis
___ordinat annos.

Telephum, quem tu petis, occupavit
non tuae sortis iuvenem puella
dives et lasciva tenetque grata
___compede vinctum.

Terret ambustus Phaethon avaras
spes et exemplum grave praebet ales
Pegasus terrenum equitem gravatus
___Bellerophontem,

semper ut te digna sequare et ultra
quam licet sperare nefas putando
disparem vites. Age iam, meorum
___finis amorum

(non enim posthac alia calebo
femina), condisce modos, amanda
voce quos reddas; minuentur atrae
___carmine curae.


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Horace : un flambeau qui n’est plus que cendre (Audivere, Lyce, di mea vota, in Odes, IV, 13)

Les dieux ont entendu mes vœux, Lycé, les dieux
me les ont entendus : tu deviens vieille femme
_____mais veux paraître belle,
__jouant, buvant, non sans toupet,

d’un chant tremblant, pompette, appelant Cupidon
– lequel traîne le pas, découchant chez Chio
_____aux belles joues, si fraîche,
__et si brillante citharède.

Intraitable, il traverse en sa volée les chênes
secs et te fuit : c’est que ne sont pour t’embellir
_____tes dents jaunies, tes rides,
__ni la neige de tes cheveux.

Ni la pourpre de Cos, ni les gemmes de prix
ne te ramèneront ces années reléguées
_____par le jour fugitif
__dans un passé où il les cèle.

Où donc ont fui Vénus, hélas ! carnation,
harmonieux maintien ? Qu’as-tu de celle, celle
_____qui, respirant l’amour,
__m’avait à moi-même arraché,

heureuse après Cinare – on savait les mimiques
de ton charmant minois ? Le destin a donné
_____peu d’années à Cinare,
__mais il te gardera longtemps,

Lycé, d’âge semblable à la vieille corneille,
pour que nos jeunes gars puissent voir, enjoués,
_____riant à pleine gorge,
__un flambeau qui n’est plus que cendre.


Audivere, Lyce, di mea vota, di
audivere, Lyce: fis anus, et tamen
____vis formosa videri
__ludisque et bibis impudens

et cantu tremulo pota Cupidinem
lentum sollicitas. Ille virentis et
____doctae psallere Chiae
__pulchris excubat in genis.

Importunus enim transvolat aridas
quercus et refugit te quia luridi
____dentes, te quia rugae
__turpant et capitis nives.

Nec Coae referunt iam tibi purpurae
nec cari lapides tempora, quae semel
____notis condita fastis
__inclusit volucris dies.

Quo fugit Venus, heu, quoue color, decens
quo motus? Quid habes illius, illius,
____quae spirabat amores,
__quae me surpuerat mihi,

felix post Cinaram notaque et artium
gratarum facies? Sed Cinarae brevis
____annos fata dederunt,
__servatura diu parem

cornicis vetulae temporibus Lycen,
possent ut iuvenes visere fervidi
____multo non sine risu
__dilapsam in cineres facem.


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Horace : il est doux parfois d’être fou (Iam veris comites, in Odes, IV, 12)

Compagnons du printemps, déjà les vents de Thrace
poussent les bâtiments sur la mer apaisée ;
plus de gel dans les prés ; plus de fleuves grondants,
_____gonflés de neiges hivernales.

L’hirondelle, pleurant Itys à voix contrite,
fait son nid, malheureuse, et sans cesse invective
la maison de Cécrops – s’étant vengée, cruelle,
_____des désirs barbares des rois.*

Dans le tendre gazon, les gardiens d’agneaux
dodus sur leurs pipeaux modulent des chansons,
dont le dieu se délecte à qui plaisent troupeaux,
_____noires collines d’Arcadie.

Cette saison, Virgile, nous ramène la soif,
mais si tu veux humer d’un cru que l’on pressa
à Calès : protégé de nobles jeunes gens,
_____paie de nard le prix de ton vin !**

Un petit pot de nard tirera le cruchon
des chais sulpiciens qui le gardent pour l’heure,
bon à rendre l’espoir et propre à effacer
_____les tracas et leur amertume.

Te rendant sans attendre à nos réjouissances,
apporte ton cadeau, car je n’ai pas envie
de te laisser toucher sans rien donner mes coupes
_____comme un riche à maison prospère.

Cesse d’atermoyer, laisse ton goût du lucre,
souviens-toi des feux noirs***, et tant que tu le peux,
mêle pour un moment sagesse et badinage :
_____il est doux parfois d’être fou.

*

* : Allusion à la légende de Philomèle et Procné ;  ** : les vins de Calès jouissaient d’une excellente réputation ; le sens global, à prendre sur le ton de la plaisanterie, est que Virgile, s’il veut boire en compagnie d’Horace à l’occasion du retour du printemps, doit payer son écot sous forme d’un petit pot de nard (en onyx, précise le texte latin – il s’agit d’un lieu commun de la poésie badine de cette époque, cf. Catulle Canabis bene apud me. *** : les feux noirs des bûchers funéraires.


Iam veris comites, quae mare temperant,
impellunt animae lintea Thraciae,
iam nec prata rigent, nec fluvii strepunt
____hiberna nive turgidi.

Nidum ponit, Ityn flebiliter gemens,
infelix avis et Cecropiae domus
aeternum obprobrium, quod male barbaras
____regum est ulta libidines.

Dicunt in tenero gramine pinguium
custodes ovium carmina fistula
delectantque deum, cui pecus et nigri
____colles Arcadiae placent.

Adduxere sitim tempora, Vergili;
sed pressum Calibus ducere Liberum
si gestis, iuvenum nobilium cliens,
____nardo vina merebere.

Nardi parvus onyx eliciet cadum,
qui nunc Sulpiciis accubat horreis,
spes donare novas largus amaraque
____curarum eluere efficax.

Ad quae si properas gaudia, cum tua
velox merce veni; non ego te meis
inmunem meditor tinguere poculis,
____plena dives ut in domo.

Verum pone moras et studium lucri,
nigrorumque memor, dum licet, ignium
misce stultitiam consiliis brevem:
____dulce est desipere in loco.


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Horace : « N’attends rien d’immortel » (Diffugere nives, in Odes, IV, 7)

Les neiges sont allées _voici qu’aux champs l’herbe repousse,
_____comme aux arbres les feuilles ;
la terre fait peau neuve _et en décrue les fleuves coulent
_____le long de leurs rivages ;
la Grâce et ses deux sœurs _en compagnie des Nymphes osent
_____conduire nues leurs chœurs.
« N’attends rien d’immortel » _prêche l’année comme le jour
_____clément que l’heure emporte.
Le zéphyr adoucit _les froids ; printemps foulé, l’été
_____mourra dès qu’à l’automne
fructifère afflueront _les récoltes, l’hiver inerte
_____va bientôt revenir.
Mais les dégâts du ciel _les lunes vite les réparent :
_____nous, lorsque nous tombons
où sont le vieil Énée _et le riche Tullus, Ancus,
_____sommes ombre et poussière.
Les dieux d’en haut _qui sait s’ils vont grossir de lendemains
_____la somme d’aujourd’hui ?
Un avide héritier _va saisir tout ce qu’en ami
_____tu te seras donné.
Lorsque tu seras mort _et que Minos t’aura rendu
_____sa sentence éclatante,
ni race, Torquatus _éloquence ni piété
_____ne te feront revivre ;
des enfers ténébreux _Diane ne libère point
_____le pudique Hyppolyte,
Thésée ne peut briser _les fers qui tiennent au Léthé
_____son cher Pirithoüs.


Diffugere nives, redeunt iam gramina campis
_____arboribusque comae;
mutat terra vices et decrescentia ripas
_____flumina praetereunt;
Gratia cum Nymphis geminisque sororibus audet
_____ducere nuda chorus.
Inmortalia ne speres, monet annus et almum
_____quae rapit hora diem.
Frigora mitescunt Zephyris, ver proterit aestas,
_____interitura simul
pomifer autumnus fruges effuderit, et mox
_____bruma recurrit iners.
Damna tamen celeres reparant caelestia lunae:
_____nos ubi decidimus
quo pater Aeneas, quo dives Tullus et Ancus,
_____puluis et umbra sumus.
Quis scit an adiciant hodiernae crastina summae
_____tempora di superi?
Cuncta manus avidas fugient heredis, amico
_____quae dederis animo.
Cum semel occideris et de te splendida Minos
_____fecerit arbitria,
non, Torquate, genus, non te facundia, non te
_____restituet pietas;
infernis neque enim tenebris Diana pudicum
_____liberat Hippolytum,
nec Lethaea valet Theseus abrumpere caro
_____vincula Pirithoo.


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Horace : Un anniversaire (Martis caelebs quid agam Kalendis, in Odes, II, 8)

Me voir célibataire aux Calendes de mars*
me répandre en bouquets, encenser à plein vase,
disposer du charbon sur du gazon tout frais,
____c’est là ce qui t’étonne,

toi qui connais si bien chacune des deux langues ?
– J’avais promis régal de chatteries et bouc
à Liber**, blanc, m’étant trouvé près de mourir
____percuté par un arbre***.

Cela fait juste un an : c’est un jour qui se fête,
et qui verra sauter la bonde ointe de poix
de quelque amphore mise à boire la fumée****
____quand Tullus fut consul.

Lève, Mécène, cent cyathes à l’ami
sauvé ; si tu veux bien, les lampes veilleront
jusques au point du jour ; qu’à distance l’on tienne
____tout bruit, toute fureur.

Mets au ban ces tracas civils dont Rome est cause :
l’armée de Cotison de Dacie a péri ;
le Mède est de lui-même ennemi, déchiré
____de douloureux combats ;

le Cantabre espagnol, notre vieil adversaire,
est soumis, contenu sous des chaînes tardives ;
– et débandant son arc, déjà le Scythe songe
____à nous céder ses plaines.

Regagnant tes privés, réfrène ton souci
que le peuple indolent ne soit point à la peine,
et de l’heure présente : enjoué, prends les dons,
____laisse les embarras.

*

* : Époque des Matrimalia, fête des femmes mariées, qui, entre autres activités, offraient des fleurs à Junon ; ** : autre nom de Bacchus ; *** : sur cet épisode de la vie d’Horace, voir l’ode II, 13 ; **** : on laissait vieillir (l’amphore en question a quelque 40 ans…) les meilleurs vins dans des fumoirs aménagés dans les greniers (cf. ode III, 28)


Martis caelebs quid agam Kalendis,
quid velint flores et acerra turis
plena miraris positusque carbo in
____caespite vivo,

docte sermones utriusque linguae.
Voveram dulcis epulas et album
Libero caprum prope funeratus
____arboris ictu.

Hic dies anno redeunte festus
corticem adstrictum pice dimovebit
amphorae fumum bibere institutae
____consule Tullo.

Sume, Maecenas, cyathos amici
sospitis centum et vigilis lucernas
perfer in lucem; procul omnis esto
____clamor et ira.

Mitte civilis super urbe curas.
Occidit Daci Cotisonis agmen,
Medus infestus sibi luctuosis
____dissidet armis,

servit Hispanae vetus hostis orae
Cantaber sera domitus catena,
iam Scythae laxo meditantur arcu
____cedere campis.

Neglegens ne qua populus laboret,
parce privatus nimium cavere et
dona praesentis cape laetus horae,
____linque severa.


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Horace : Bamboula d’hiver (Quantum distet ab Inacho Codrus, in Odes, III, 19)

_____Tu dis combien d’années séparent
Inachus de Codrus, mort avec grand courage
_____pour sa patrie, race d’Éaque,
hostilités menées sous Ilion la sainte,
_____mais à quel prix nous achetons
le cruchon de Chios et qui fait chauffer l’eau,
_____qui sera notre hôte, à quelle heure
me passera ce froid péligne, tu le tais*.

_____Buvons ! à la lune nouvelle !
à la mi-nuit ! buvons ! garçon, vite ! à l’augure
_____Murena ! – Trois ou neuf cyathes**
à ras bord de vin pur à mélanger à l’eau ?
_____Aimant l’imparité des Muses,
le poète, exalté, veut trois fois trois cyathes,
_____« N’en ajoutez pas plus de trois »,
s’oppose, redoutant les bagarres, la Grâce
_____accompagnée de ses sœurs nues.

Qu’il est bon d’être fou !… Mais d’où vient que la flûte
_____de Bérécynthe perde souffle  ?
qu’est pendu le syrinx, que la lyre est sans voix ?
_____Je déteste qu’on ait la main
chiche, moi ! Fais pleuvoir les roses, qu’ils entendent
_____un fier chahut, jaloux, Lycus,
et la voisine, au vieux Lycus mal assortie !
_____ Paré de tes cheveux épais,
tu ressembles, Télèphe, au pur astre du soir.
_____Rhodê t’appelle, en âge d’homme :
mon amour pour Glycère à feu lent me consume.

*

* : Un fâcheux (Télèphe ?) y va de son érudition ; or l’important, c’est pour Horace de savoir où se tiendra le banquet du soir, en l’honneur d’un certain Murena, qui vient d’être nommé augure ; les amis ont pour l’occasion acheté à grand frais du vin de Chios, et espèrent bien se réchauffer dans la maison de leur hôte : on est en hiver, le froid est qualifié de « péligne », c’est-à-dire comme il en règne dans les montagnes du pays samnite (Italie centrale).
** : il en va des pratiques traditionnelles du banquet romain : le vin ne se buvait pas pur, mais mêlé d’eau selon des proportions données, plus ou moins enivrantes. Ce qui est ici proposé, c’est, soit trois parties de vin pur pour neuf d’eau, soit l’inverse.  


___Quantum distet ab Inacho
Codrus, pro patria non timidus mori,
___narras, et genus Aeaci,
et pugnata sacro bella sub Ilio.
___Quo Chium pretio cadum
mercemur, quis aquam temperet ignibus,
___quo praebente domum et quota
Paelignis caream frigoribus, taces.
___Da lunae propere novae,
da noctis mediae, da, puer, auguris
___Murenae. Tribus aut novem
miscentur cyathis pocula commodis?
___Qui Musas amat imparis,
ternos ter cyathos attonitus petet
___vates, tris prohibet supra
rixarum metuens tangere Gratia
___nudis iuncat sororibus.
Insanire iuvat . . . Cur Berecyntiae
___cessant flamina tibiae?
Cur pendet tacita fistula cum lyra?
___Parcentis ego dexteras
odi: sparge rosas; audiat invidus
___dementem strepitum Lycus,
et vicina seni non habilis Lyco.
___Spissa te nitidum coma,
puro te similem, Telephe, Vespero
___tempestiva petit Rhode:
me lentus Glycerae torret amor meae.


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Horace : Là où vivre et mourir (Septimi, Gadis aditure mecum, in Odes, II, 6)

Toi qui, Septimius, me suivrais à Gadès,
jusque chez le Cantabre ignorant notre joug,
dans la Syrte barbare où bouillonne toujours
_____l’eau de Mauritanie,

puissé-je avoir Tibur, fondé par le colon
argien, pour séjour de mon âge caduc,
et pour terme l’avoir, las de mer et de route
_____et de vie militaire !

Mais s’il m’est interdit par les Parques hostiles,
c’est l’aimable Galèse, aux brebis en pelisse,
que je voudrais gagner, et le sol où régna
_____laconien, Phalanthe.

Il me rit, ce petit coin de terre entre tous
les autres, où le miel à celui de l’Hymette
ne le cède, où l’olive à celle de la verte
_____Vénafre le dispute ;

Jupiter lui prodigue un long printemps, de doux
hivers, l’Aulon s’y montre amical au fécond
Bacchus, et ne jalouse en aucune manière
_____les raisins de Falerne.

C’est là le lieu, ce sont les monts favorisés
qui nous hèlent, tous deux, là que tu verseras
la larme du devoir sur la cendre encor chaude
_____de ton ami poète.


Septimi, Gadis aditure mecum et
Cantabrum indoctum iuga ferre nostra et
barbaras Syrtis, ubi Maura semper
_____aestuat unda,

Tibur Argeo positum colono
sit meae sedes utinam senectae,
sit modus lasso maris et viarum
_____militiaeque.

Unde si Parcae prohibent iniquae,
dulce pellitis ovibus Galaesi
flumen et regnata petam Laconi
_____rura Phalantho.

Ille terrarum mihi praeter omnis
angulus ridet, ubi non Hymetto
mella decedunt viridique certat
_____baca Venafro,

ver ubi longum tepidasque praebet
Iuppiter brumas et amicus Aulon
fertili Baccho minimum Falernis
_____invidet uvis.

Ille te mecum locus et beatae
postulant arces; ibi tu calentem
debita sparges lacrima favillam
_____vatis amici.


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Horace : Éloge du repos (Otium divos rogat in patenti, in Odes, II, 16)

« Repos ! » demande aux dieux celui qui se fait prendre
au large en mer d’Égée, si quelque noir nuage
voile la lune – et sûrs ne luisent plus les astres
_________pour les navigateurs ;

« Repos ! » – là, c’est la Thrace, en sa furie guerrière,
« Repos ! » – là c’est le Mède, accoutré du carquois,
Grosphus : et le repos, gemmes, ni or ni pourpre
_________ne peuvent l’acheter.

Ni trésors, en effet, ni gardes consulaires
ne tiennent à l’écart les agitations
misérables de l’âme et les soucis qui volent
_________près des toits à lambris.

On vit bien avec peu, quand on a de ses pères
la salière qui brille à sa modeste table
et que crainte ou désir abject n’enlève pas
_________le paisible sommeil.

Brève est la vie : pourquoi projeter, téméraires,
tant de choses ? Pourquoi chercher ailleurs
un autre chaud soleil ? En quittant sa patrie,
_________qui donc se fuit soi-même ?

Il monte sur la nef parée d’airain, l’usant
souci, ne laisse en paix les troupes à cheval,
plus vif que n’est le cerf, plus vif que n’est l’Eurus
_________qui pousse les nuages.

Heureuse du présent, que l’âme tienne en haine
le souci du futur et tempère d’un rire
permanent l’amertume : il n’est pas de bonheur
_________en tout point accompli.

Rapide fut la mort qui prit le bel Achille,
longue fut la vieillesse où déclina Tithon,
et cette heure, il se peut qu’elle vienne m’offrir
_________ce qu’elle te refuse.

De vaches de Sicile autour de toi mugissent
cent troupeaux, pour toi hennit une cavale
attelable au quadrige, et de pourpre africaine
_________a été deux fois teinte

la laine qui te vêt ; j’ai, moi, un bout de terre,
et le souffle ténu de la Camène grecque,
dons de la franche Parque ainsi que mon dédain
_________pour la foule envieuse.


Otium divos rogat in patenti
prensus Aegaeo, simul atra nubes
condidit lunam neque certa fulgent
____sidera nautis;

otium bello furiosa Thrace,
otium Medi pharetra decori,
Grosphe, non gemmis neque purpura
____venale neque auro.

Non enim gazae neque consularis
summovet lictor miseros tumultus
mentis et curas laqueata circum
____tecta volantis.

Vivitur parvo bene, cui paternum
splendet in mensa tenui salinum
nec levis somnos timor aut cupido
____sordidus aufert.

Quid brevi fortes iaculamur aevo
multa? Quid terras alio calentis
sole mutamus? Patriae quis exul
____se quoque fugit?

Scandit aeratas vitiosa navis
cura nec turmas equitum relinquit,
ocior ceruis et agente nimbos
____ocior Euro.

Laetus in praesens animus quod ultra est
oderit curare et amara lento
temperet risu: nihil est ab omni
____parte beatum.

Abstulit clarum cita mors Achillem,
longa Tithonum minuit senectus,
et mihi forsan, tibi quod negarit,
____porriget hora.

Te greges centum Siculaeque circum
mugiunt vaccae, tibi tollit hinnitum
apta quadrigis equa, te bis Afro
____murice tinctae

vestiunt lanae; mihi parva rura et
spiritum Graiae tenuem Camenae
Parca non mendax dedit et malignum
____spernere volgus.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Horace : Lyrisme et baisers (Nolis longa ferae bella Numantiae, in Odes, II, 12)

Numance la farouche et ses guerres sans fin,
l’inflexible Hannibal, et la mer de Sicile
pourpre de sang punique, on ne les marie point
____aux mols accents de la cithare,

non plus que les cruels Lapithes, ce buveur
d’Hylée, ou les enfants de la Terre domptés
par la paume d’Hercule – ils mirent en péril,
____l’ébranlant, la maison stellaire

du vieux Saturne ; toi, dans quelque histoire en prose
tu sauras dire mieux les combats de César,
Mécène, et, menaçants jadis, ces rois qu’on mène
____par les rues, des chaînes au cou.

Moi, ce sont les doux chants de Licymnie ta dame
que la Muse a voulu que je dise, ses yeux
brillant d’un éclat pur, et son cœur si fidèle
____en vos réciproques amours ;

– à sa grâce il seyait de prendre part aux danses,
de jouter de bons mots et de donner le bras,
badinant, aux jolies jeunes filles, le jour
____sacré où l’on fête Diane.

Toi, pour tous les trésors du riche Achéménès
ou de la Mygdonie dans la Phrygie fertile,
donnerais-tu un seul cheveu de Licymnie,
____– pour d’opulents logis d’Arabes –,

quand vers d’ardents baisers elle tourne la tête
ou quand elle refuse en feignant la froideur
ceux qu’à sa plus grande aise on lui prendra de force
____– et qu’elle vole avant, parfois ?


Nolis longa ferae bella Numantiae,
nec durum Hannibalem nec Siculum mare
Poeno purpureum sanguine mollibus
____aptari citharae modis,

nec saevos Lapithas et nimium mero
Hylaeum domitosque Herculea manu
Telluris iuvenes, unde periculum
____fulgens contremuit domus

Saturni veteris; tuque pedestribus
dices historiis proelia Caesaris,
Maecenas, melius ductaque per vias
____regum colla minacium.

Me dulcis dominae Musa Licymniae
cantus, me voluit dicere lucidum
fulgentis oculos et bene mutuis
____fidum pectus amoribus;

quam nec ferre pedem dedecuit choris
nec certare ioco nec dare bracchia
ludentem nitidis virginibus sacro
____Dianae celebris die.

Num tu quae tenuit dives Achaemenes
aut pinguis Phrygiae Mygdonias opes
permutare velis crine Licymniae,
____plenas aut Arabum domos

cum flagrantia detorquet ad oscula
cervicem aut facili saevitia negat
quae poscente magis gaudeat eripi,
____interdum rapere occupet?


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