Le cyprès (inédit)


Proche de qui ? de nous qui te touchons
manipulons tes fruits tes branches
pour imprégner nos paumes de résine

repousser l’étourneau quand nous quittons
____le soir l’effroi de nos habits
____(de jour miroitants de lumière)
____dans une chambre froide & triste
loin pourtant de l’ossuaire et des sommeils de suie ?

____tandis que tu confortes ton silence
____tendant de nuit pain noir & vin
____aux morts sous terre au ciel aux anges. 

(© LEM 25 09 2018)

La groseille (inédit)


___Tenant le grain fragile & minuscule
_______entre la pince de tes doigts 
___répète maintes fois le mot « groseille »
_______selon divers effets de voix
pour te l’incorporer : jusqu’à ce qu’il éveille
___en toi cette impression de plénitude
qu’on éprouve à la vue d’une mer sans écueils ‒
___puis à l’issue de ta métamorphose
___regarde en un froncer de tes sourcils
cet « œil » 
qu’en majorant le tien de ton oreille
_______le mot « groseille » te dispose
à percevoir en ses syllabes translucides.

(© LEM 20 09 2018)

Le lilas (inédit)


Illusion que la grappe habillant le lilas
d’une robe à paniers falbalas fanfreluches :
que le regard enfin rincé de métaphores
____n’y voie que la métamorphose
____de la peluche appelée « Petit Chat »
____participant aussi des roses
mise en terre à son pied quand l’eut prise la mort
& que l’on imagine un peu griffant la sève
____crachant parmi l’aubier sa peur
____en sa montée vers la fleur & le ciel
pareille à sa frayeur en haut du marronnier.

(© LEM 14 09 2018)

Le genévrier rampant (inédit)


Il dressera son corps un jour
de plantigrade & dansera
balourd peu stable quelques pas
de ce que peut danser un ours :

& ce sera résurrection
d’entre les morts, le bleu debout
contre le ciel, exaltation
d’arbre qui rampe et tout à coup

troque un regard horizontal
contre une étoile ‒ & s’il a peur
nous le prendrons tout contre nous
comme un qui meurt.

(© LEM 21 08 2018)

Le datura (inédit)


Ton baume sucré ne berne personne :
tu n’as de désir qu’abaissant tes lèvres
d’embrasser le sol afin d’y boire ivre
le prétendu sang de la terre molle ‒

en baiser de feu : tant & tant de bouches
tendues vers l’humus ! mais son amertume
déçoit tout bécot, trop de feuilles sèches
pour la motte acerbe, on croirait la mâche
d’âcre brou de noix, langue qui se couvre ‒

& les mots qu’on dit sont d’un noir obscur
sans rien qui l’épure ou la pluie d’aurore
laveuse de nuit comme on l’est de morts.

(© LEM 02 08 2018)

Grimper dans les arbres (inédit)


L’enfance un peu lézard s’élevait dans les arbres
s’invétérait dans les branchages
avec le ciel pour nourriture

et l’air délimitait les murs de sa demeure
invisible à ces yeux aveuglés par les choses,
qui ne percevaient plus les mots ni leur espace.

Nul ne construit adulte
la structure sans aîtres
qu’un merle traverse
jouissant de stridence :

mais à dix ans l’arbre est un monde
qu’on apprivoise en lui tendant
quelque manne rêveuse ;

et le monde est heureux de manger son content
dans cette paume offerte à son jeune appétit
de lumière candide étonnée de luzerne.

(© LEM 20 05 2018)

Le sacrifice à l’arbre (inédit)


On a perdu cette coutume
de leur immoler le cabri
sans corne encore et promis aux lubriques
amours de bouc, du fait d’un manque
de dieux à paître sous l’écorce
et peut-être
de pratique effective.

Les cieux non plus sans voix ne sont guère habités,
n’ont plus grand-chose à dire,
dispensés même de murmure
sont mirés sans effroi ;
les morts n’y sont plus censés vivre
ou prennent forme de trous noirs :
le fruit pareil où la main tend
n’est plus de chair divine et véridique 
nourrie de sang de bête, adornée de guirlandes.

Et pourtant c’est toujours autour de l’arbre cette
même ferveur antique et l’on contemple
les cerisiers en fleurs du même intemporel
œil embrasé d’archanges
et de mirages tendres.

(© LEM 17 05 2018)

Motifs de ne pas abattre un arbre (inédit)


On tâche de convaincre
scie, hache,
de les abattre, on parle
poutre et porte,
harpe et luth
et bois rond qu’on touche
pour la chance improbable,
les caresse un peu,
décrit la récompense,
épeautre, os de seiche :

mais les outils repus
crient n’avoir pas faim
de ces nourritures,
préférant la chair
du cochon qu’on immole,
qu’on pend à l’échelle,
même la chair plus rouge
du vieux solitaire

et les tranchants parcourent
la molle évidence
de ces dermes, le chêne
est trop dur aux dents,
et la hache est trop proche
à l’instant qu’on l’élance
de l’oiseau nicheur
quand il prend son vol.

(© LEM 16 05 2018)

L’arbre obligeant (inédit)


Il retient, pour nous être obligeant,
comme il peut par les bras par les pieds
tout ce qui sinon fuit, qu’il répute ses proies,
son gibier de gros chat domestique :

le brouillard ou cet air simplement
transparent de l’été mais qu’on sait
éphémère : ô l’arbre croit tenir,
serrer contre cœur les météores ‒

mais rien ne demeure en son étreinte,
jour, nuit, tout s’en dégage et nous vivons
dans son âge et le nôtre et toute brume
se dérobe et toute pluie préfère
cueillir ailleurs d’autres vergers,

nous restons avec l’arbre et l’échelle
pomme en main parmi l’aluminium
vain pour l’effroi des merles. 

(© LEM 11 05 2018)

L’acacia (inédit)


Il manque sur la ville un bout de ciel,
tombé dans l’acacia mais pas tout seul,
avec ce qu’il passait d’oiseaux,
merles,
hirondelles,
tout chu dans la ramure, un bout d’azur
plein d’ailes : 

et poser son oreille au tronc suscite
un chant de rossignol engoncé dans la sève ‒  

ô comme il monte
vers l’obscure trouée, la clairière à emplir
de ce que peut rendre la terre
où les morts sont sans voix sous les muguets d’avril.


(© LEM 06 05 2018)

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