Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Sacrifice / Opfer

jeune femme


Oh comme est fleurissant mon corps, que chaque veine
Exhale de parfums depuis ta connaissance !
Regarde, je me tiens, marchant, plus droit, plus mince,
Et tu ne fais qu’attendre ‒ : oh, dis, qui donc es-tu ?

Regarde, je me sens comme loin de moi-même,
Comme si je perdais, feuille à feuille, mon âge.
Ton sourire, et lui seul, comme une pure étoile,
Est au-dessus de toi ‒ aussi bientôt de moi.

Tout ce qui, remontant de mes années d’enfance,
Est encore innommé, brillant comme de l’eau,
C’est ton nom que je veux lui donner sur l’autel
Qui sous ta chevelure est un embrasement,
Et porte ta poitrine en légère couronne.


O wie blüht mein Leib aus jeder Ader
duftender, seitdem ich dich erkenn;
sieh, ich gehe schlanker und gerader,
und du wartest nur -: wer bist du denn?

Sieh: ich fühle, wie ich mich entferne,
wie ich Altes, Blatt um Blatt, verlier.
Nur dein Lächeln steht wie lauter Sterne
über dir und bald auch über mir.

Alles was durch meine Kinderjahre
namenlos noch und wie Wasser glänzt,
will ich nach dir nennen am Altare,
der entzündet ist von deinem Haare
und mit deinen Brüsten leicht bekränzt.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Friedrich Rückert (1788-1866) : Lachen und Weinen / Rire et pleurer

Le baiser (Gustav Klimt, 1906-1908)


Rire et pleurer à tout moment,
C’est de l’amour le fondement.
Je riais ce matin de joie
Pourquoi pleuré-je maintenant
À l’heure que le soir descend
Je ne le sais pas même moi.

Pleurer et rire à tout moment,
C’est de l’amour le fondement.
Ce soir je pleurais de douleur,
Et pourquoi peux-tu en riant
Au matin t’aller éveillant,
Je te le demande, ô mon cœur !


Lachen und Weinen zu jeglicher Stunde
Ruht bei der Lieb auf so mancherlei Grunde.
Morgens lacht ich vor Lust,
Und warum ich nun weine
Bei des Abends Scheine,
Ist mir selb’ nicht bewußt.

Weinen und Lachen zu jeglicher Stunde
Ruht bei der Lieb auf so mancherlei Grunde.
Abends weint ich vor Schmerz;
Und warum du erwachen
Kannst am Morgen mit Lachen,
Muß ich dich fragen, o Herz.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Friedrich Rückert (1788-1866) : Ich bin der Welt abhanden gekommen / Du monde, je ne dépends plus

Bleu (Francis Picabia, 1949)


Mis en musique par Gustave Mahler (RückertLieder).
Ici, dans l’interprétation de Kathleen Ferrier.

Du monde, je suis disparu
‒ Qu’ai-je avec lui perdu de temps ! ‒
Depuis longtemps sans mot de moi,
Pour sûr, il peut me croire mort.

Il ne m’importe en rien non plus
Qu’il me regarde comme mort :
En rien non plus n’ai-je à redire,
Moi qui de vrai suis mort au monde.

Je suis mort au monde confus,
Je me repose en lieu tranquille,
Je vis tout seul dedans mon ciel,
En mon amour, en ma chanson.


Ich bin der Welt abhangen gekommen,
mir der ich sonst viele Zeit verdorben,
sie hat so lange nichts von mir vernommen,
sie mag wohl glauben, ich sei gestorben !

Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,
ob sie mich für gestorben hält,
ich kann auch gar nichts sagen dagegen,
denn wirklich bin ich gestorben der Welt.

Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,
und ruh in einem stillen Gebiet.
Ich leb allein in meinem Himmel
in meinem Lieben, in meinem Lied.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Hermann Hesse (1877-1962) : Étape / Stufe

Vanitas (Adam Bernaert, 1665)

Vanitas (Adam Bernaert, 1665)


Toute fleur fane et l’âge abat toute jeunesse :
La vie, à chaque étape, également fleurit,
Toute vertu fleurit, toute sagesse aussi,
À leur heure ‒ et ne faut qu’elles n’aient point de cesse.
Le cœur doit être prêt, dès que la vie l’appelle,
À faire ses adieux, à tout recommencer,
Afin qu’avec bravoure et sans rien regretter,
Il se donne à quelque autre accointance nouvelle :
Il est un sortilège en tout commencement,
Et qui nous aide à vivre en nous prémunissant.

Il faut de lieu en lieu gaiment nous transporter,
Ne dépendre d’aucun comme d’une patrie,
L’univers ne veut pas être geôle étrécie,
Mais nous grandir à chaque étape, et exalter.
Dès que nous nous sentons dans notre intimité
Et chez nous quelque part, l’atonie s’envisage ;
Seul celui qui est prêt au départ, au voyage,
Échappe à l’habitude et n’en est hébété.

Peut-être serons-nous, à l’heure de la mort,
Vers quelques nouveaux lieux envoyés, galopins !
La vie et son appel n’auront jamais de fin.
Allons, mon cœur, allons, prends congé, du ressort !


Wie jede Blüte welkt und jede Jugend
Dem Alter weicht, blüht jede Lebensstufe,
Blüht jede Weisheit auch und jede Tugend
Zu ihrer Zeit und darf nicht ewig dauern.
Es muß das Herz bei jedem Lebensrufe
Bereit zum Abschied sein und Neubeginne,
Um sich in Tapferkeit und ohne Trauern
In andre, neue Bindungen zu geben.
Und jedem Anfang wohnt ein Zauber inne,
Der uns beschützt und der uns hilft, zu leben.

Wir sollen heiter Raum um Raum durchschreiten,
An keinem wie an einer Heimat hängen,
Der Weltgeist will nicht fesseln uns und engen,
Er will uns Stuf’ um Stufe heben, weiten.
Kaum sind wir heimisch einem Lebenskreise
Und traulich eingewohnt, so droht Erschlaffen,
Nur wer bereit zu Aufbruch ist und Reise,
Mag lähmender Gewöhnung sich entraffen.

Es wird vielleicht auch noch die Todesstunde
Uns neuen Räumen jung entgegen senden,
Des Lebens Ruf an uns wird niemals enden…
Wohlan denn, Herz, nimm Abschied und gesunde!

(in Stufen, 1941)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Hermann Hesse (1877-1962) : Feuille morte / Welkes Blatt

Feuilles mortes (Friedrich Olivier, 1817)

Feuilles mortes (Friedrich Olivier, 1817)


Toute fleur veut se faire fruit,
Et tout matin devenir soir,
Sur terre, tout est provisoire,
Tout se transforme, et tout s’enfuit.

De même veut le bel été
Scruter automne et marcescence.
Feuille, fais halte et patience,
Quand le vent veut loin t’emporter.

Joue à ton jeu, sans bastion,
Laisse advenir tranquillement,
Laisse te décrocher le vent
Et te conduire à la maison.


Jede Blüte will zur Frucht,
Jeder Morgen Abend werden,
Ewiges ist nicht auf Erden
Als der Wandel, als die Flucht.

Auch der schönste Sommer will
Einmal Herbst und Welke spüren.
Halte, Blatt, geduldig still,
Wenn der Wind dich will entführen.

Spiel dein Spiel und wehr dich nicht,
Laß es still geschehen.
Laß vom Winde, der dich bricht,
Dich nach Hause wehen.

(in Stufen, 1941)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877 – 1962) : Jours de pluie / Regentage

Le coup d’œil craintif à tous azimuts
Se heurte à des murs gris,
Et « soleil » n’est encore qu’un mot vide.
Détrempés et nus, les arbres ont froid,
Les femmes vont, paquetées de manteaux,
Et la pluie sans fin crépite et crépite.

Lorsque j’étais encore enfant, jadis,
Le ciel sans relâche était clair et bleu
Et tout nuage frangé d’or.
Maintenant que j’avance en âge,
Toute brillance est accomplie,
La pluie crépite, le monde a changé.


Der scheue Blick an allen Enden
Stößt sich an grauen Wänden,
Und « Sonne » ist nur noch ein leeres Wort.
Die Bäume stehn und frieren naß und nackt,
Die Frauen gehn in Mäntel eingepackt,
Und Regen rauscht unendlich fort und fort.

Einst als ich noch ein Knabe war,
Da stand der Himmel immer blau und klar
Und alle Wolken waren goldgerändert;
Nun seit ich älter bin,
Ist aller Glanz dahin,
Der Regen rauscht, die Welt hat sich verändert.


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D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877-1962) : Amour / Liebe

Ma bouche de nouveau veut, allègre, trouver
Tes lèvres – tes baisers me comblent de bonheur –,
Je veux prendre en ma main tes doigts qui me sont chers
Et en amusement dans mes doigts les plier,
Emplir de ton regard mon regard assoiffé,
Couler profondément ma tête en tes cheveux,
User de membres vifs et toujours en éveil
Pour répondre fidèle au branle de tes membres,
Et consumé de feux toujours nouveaux d’amour
Je veux régénérer mille fois ta beauté,
Jusqu’à ce qu’apaisés, reconnaissants, tous deux
Nous vivions bienheureux dominant la douleur,
Et saluions, contents, comme des sœurs aimées,
Et le jour et la nuit, l’aujourd’hui et l’hier,
– Que nous évoluions au-delà de tout acte
Comme transfigurés et pleinement en paix.


Wieder will mein froher Mund begegnen
Deinen Lippen, die mich küssend segnen,
Deine lieben Finger will ich halten
Und in meine Finger spielend falten,
Meinen Blick an deinem dürstend füllen,
Tief mein Haupt in deine Haare hüllen,
Will mit immerwachen jungen Gliedern
Deiner Glieder Regung treu erwidern
Und aus immer neuen Liebesfeuern
Deine Schönheit tausendmal erneuern,
Bis wir ganz gestillt und dankbar beide
Selig wohnen über allem Leide
Bis wir Tag und Nacht und Heut und Gestern
Wunschlos grüßen als geliebte Schwestern,
Bis wir über allem Tun und Handeln
Als Verklärte ganz im Frieden wandeln.


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D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877 – 1962) : À la mélancolie / An die Melancholie

Dans le vin, fréquentant des amis, je t’ai fuie
– Je concevais pour tes yeux sombres de l’horreur –,
Dans les bras de l’amour et les accents du luth
Moi ton fils infidèle, je t’ai oubliée.

Tu allais cependant me suivant en silence
Tu étais dans le vin qu’éperdu je buvais,
Étais dans la torpeur de mes nuits amoureuses,
Étais dans les insultes que je te disais.

Tu calmes désormais mes membres épuisés,
Et tu as pris ma tête contre ta poitrine,
Puisque de mes périples je suis revenu :
Toutes mes fausses routes vers toi conduisaient.


Zum Wein, zu Freunden bin ich dir entflohn,
Da mir vor deinem dunklen Auge graute,
In Liebesarmen und beim Klang der Laute
Vergaß ich dich, dein ungetreuer Sohn.

Du aber gingest mir verschwiegen nach
Und warst im Wein, den ich verzweifelt zechte,
Warst in der Schwüle meiner Liebesnächte
Und warest noch im Hohn, den ich dir sprach.

Nun kühlst du die erschöpften Glieder mir
Und hast mein Haupt in deinen Schoß genommen,
Da ich von meinen Fahrten heimgekommen:
Denn all mein Irren war ein Weg zu dir.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877 – 1962) : L’Amant / Der Liebende

Ton ami maintenant veille en la nuit clémente,
Encore chaud de toi, encore empli de ton odeur,
De tes regards, de tes cheveux, de tes baisers
– Ô minuit, lune, étoile, et nébulosités bleues !
En toi, ma bien aimée, mon rêve monte
De profondeurs comme de mers, de monts, d’abîmes,
Gicle en déferlements, se disperse en écume,
Et n’est soleil, racine, bête,
Qu’afin de se tenir à tes côtés,
Tout près de toi, à tes côtés.
Saturne et lune tournent loin de mes regards,
Dans la seule fleur pâle je vois ton visage,
Et je ris calme, et je pleure ivre,
Bonheur, malheur, ont disparu
– Que toi, que toi et moi, plongés,
Dans le Tout profond, dans la mer profonde,
Où nous sommes perdus,
Où nous mourons et où nous renaissons.


Nun liegt dein Freund wach in der milden Nacht,
Noch warm von dir, noch voll von deinem Duft,
Von deinem Blick und Haar und Kuss – o Mitternacht,
O Mond und Stern und blaue Nebelluft!
In dich, Geliebte, steigt mein Traum
Tief wie in Meer, Gebirg und Kluft hinein,
Verspritzt in Brandung und verweht zu Schaum,
Ist Sonne, Wurzel, Tier,
Nur um bei dir,
Um nah bei dir zu sein.
Saturn kreist fern und Mond, ich seh sie nicht,
Seh nur in Blumenblässe dein Gesicht,
Und lache still und weine trunken,
Nicht Glück, nicht Leid ist mehr,
Nur du, nur ich und du, versunken
Ins tiefe All, ins tiefe Meer,
Darein sind wir verloren,
Drin sterben wir und werden neugeboren.

(Juillet 1921)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877 – 1962) : A l’heure d’aller dormir / Beim Schlafengehen

Le mien ardent besoin se doit,
Après l’épuisante journée,
D’accueillir, tel un enfant las,
En amie la nuit étoilée. 

Mains, délaissez ce que vous faites,
Oublie toute pensée, cervelle
Tous mes sens désormais souhaitent
De se plonger dans le sommeil.

Et l’âme ainsi qui se délivre
Va librement planer, voulant
Au cercle envoûtant des nuits vivre
Mille fois plus profondément.


Nun der Tag mich müd gemacht,
Soll mein sehnliches Verlangen
Freundlich die gestirnte Nacht
Wie ein müdes Kind empfangen.

Hände, lasst von allem Tun,
Stirn, vergiss du alles Denken,
Alle meine Sinne nun
Wollen sich in Schlummer senken.

Und die Seele, unbewacht,
Will in freien Flügen schweben,
Um im Zauberkreis der Nacht
Tief und tausendfach zu leben.

(Un des trois poèmes de Hesse mis en musique par Richard Strauss dans ses Vier letzte Lieder, ici par exemple dans l’interprétation de Renée Fleming et Claudio Abado).


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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