L’œil à l’eau (à propos de « Sèvre – Eaux fortes », de Vincent Dutois)

Claudel expliquait le fleuve par l’ « immense pente », voyait dans ses eaux « le brûlant sang obscur […] le plasma qui travaille et qui détruit, qui charrie et qui façonne¹ ». Qu’il y ait de la pente et de l’humain dans l’eau qui coule, Vincent Dutois ne dit rien d’autre (« Chacun sait où les collines déposent le jeune fleuve : plus bas »), qui suit, en compagnie des hommes et des femmes de ses rives, le cours de la Sèvre niortaise, de sa source à son embouchure, dans un livre petit de volume (comme le veut la collection qui l’accueille), mais d’une belle densité et d’une écriture admirable.

Admirable, en effet, si l’adjectif implique l’œil, s’il en fait l’instrument d’une saisie subjective du monde – fût-il, ce monde, ordinaire et sans histoires : l’art (et le grand art) de Dutois, c’est de voir, au-delà de ce qui ne serait pour le regard commun que banalement pittoresque, cliché de carte postale, immédiateté paysagesque, une profondeur nourrie de culture savante et populaire. Ainsi telle « bouche » de source est-elle « dite à tort d’enfer » ; ainsi « trois femmes en coiffe et dentelles d’ici », posant pour une antique photographie, « jouent[-elles] un rôle de Parques au lavoir » ; ainsi « une théorie existe[-t-elle] : un moine hargneux tout en ascèses, qui aimait les voyages et prenait des noms d’emprunt, rompant un jeûne, but à un endroit du fleuve et s’endormit » : tout cela s’explique du fait que « ce pays a le goût de la fée et du qu’en-dira-t-on ».

Dans ce contexte, tout, de cette lente coulée fluviale, concourt au déploiement d’un imaginaire, le géographe à l’œil perçant qu’on pourrait supposer ne se sentant pas contraint par sa discipline mais ouvert à l’histoire (« locale » et « régionale ») et au souvenir : à ce qui n’est pas directement perceptible, mais qui suppose l’épaisseur invisible du temps et de la mémoire. L’anecdote est partout suscitée par cet itinéraire, elle génère sans trop s’y attarder, brossés par une pupille puissamment visionnaire, de brefs tableautins successifs où l’on nous expose, parmi bien d’autres, des armées « enfouiss[ant], à la hâte, un souverain blessé à mort sous un mille-feuille de concubines omeyyades, d’esclaves, d’armes neuves et d’éléphants de combat », des « moines et tanneurs [qui] descendaient à la même heure sur la berge, où les uns déféquaient et les autres corroyaient », des « hommes hardis saut[ant] sur le dos des monstres marins, qui pullulaient, pour atteindre après une série de bonds des îles imprécises ». Rien, là, qui ne fasse penser au Flaubert de Salammbô, à un Brueghel, à un Jérôme Bosch, voire, dans le procédé du voir suscitant l’invention, au Giono de Noé : de l’écriture, de la peinture, et non des moindres.

Non seulement Dutois voit, l’invisible comme le visible, mais il trouve, en parfait écrivain qu’il est, les mots pour le dire et pour donner à voir : rare qualité de nos jours, il a, dès qu’il s’agit de qualifier, l’adjectif bienvenu, séducteur, celui qui sidère par son exactitude inopinée, qu’il en aille de « petits saules, jaunes et atrocement potomanes », de « truites illégales », de « poissons gras et lippus », de « plantes angéliques qui se mangent en confiserie », de (virgiliens croirait-on) « coteaux ombreux ». Il montre aussi, resserrant, dans une seule et même phrase sèche, économe (d’où l’hiatus est proscrit puisqu’il faut que cela coule, fluide) la scène (vignette, « eau-forte », enluminure ?) compendieusement narrative (on penserait presque au Félix Fénéon des Nouvelles en trois lignes) : « Qui dit monastère dit gorets, animaux à viande et reliefs » ; « Telle tante épaisse, tout en bassin, s’entorse », aussi bien que synthétiquement descriptive où c’est, qui prévaut, le détail, focale mise sur tel élément qu’elle grossit dans un effet de loupe juste à la chute de l’apodose : « L’été, les chevaux à viande, les ânes noirs, le guéent » (précision des qualificatifs ; forte concentration sur « guéer » employé transitivement) ; « une mare d’agrément troublée par des foulques » (toile de fond statique, survenue d’un événement marqué par le rythme et l’allitération) ; « une vallée d’heures plates, de chaussées, de cabanes peintes ou passées au goudron qui toutes ont le verrou symbolique » (plan général, rapproché, très gros plan).

J’en passe, et des meilleurs sans doute : c’est tout le texte qu’on pourrait citer et commenter de la sorte. Car c’est vraiment un homme d’œil, à n’en pas douter, que notre auteur, manipulateur d’une caméra jamais fixe, zoomant, scrupuleux, sur ce que l’œil ordinaire ne voit pas : un peu comme ces « grands abbés, ingénieurs du paysage, qui […] voient loin grâce à dieu ». On ne sait grâce à qui Dutois a su scruter si profondément, si pertinemment, la vallée de la Sèvre et si magistralement la mettre en mots : toujours est-il que nous prenons grand plaisir à l’acuité de son regard comme à sa virtuosité verbale. Claudel, encore lui, parle quelque part  d’une expression lue chez quelque auteur, qu’il a « gardée toute la journée comme un bonbon dans le creux de sa joue » (je ne garantis pas le verbatim, citant de mémoire) : à ce compte, Sèvres – Eaux fortes est un pochon, comme on dit dans le Poitou, de confiseries – nougatine, angélique confite ? – et hamster son lecteur.

¹ : in Pages de prose (1944) et Connaissance de l’Est (1907)

Sms d’amour en latin


Comme c'est sur ce blog un objet de recherche récurrent, 
voici, pour dépanner qui pourrait en avoir besoin
et favoriser les études classiques,
quelques sms d'amour en latin, 
inspirés des meilleurs auteurs.

Te amo, lux mea, quantum amabitur nulla. = Je t’aime, ma chérie, comme aucune autre ne sera aimée. On écrira, s’adressant à un garçon : Te amo, lux mea, quatum amabitur nullus.

Quotiens te specto, quotiens tibi adsum, lux mea, mihi videor par esse deo. = Chaque fois que je te vois, que je suis auprès de toi, ma chérie, il me semble être l’égal d’un dieu. On écrira, s’adressant à un garçon Quotiens te specto, quotiens tibi adsum, lux mea, mihi videor par esse dea.

Si tu me tantum amas quantum ego te amo, amor noster infinitus est. = Si tu m’aimes autant que je t’aime, notre amour est infini.

Tam multa tibi basia dabo, ocelle, quae nemo pernumerare possit. = Je te donnerai tant de baisers, ma chérie / mon chéri, que personne ne pourra les compter.

Cum te specto, miror quod tam acer ignis ardeat, ocelle, mollibus in medullis meis ut mihi videar aetna simul et vesuvius fieri. = Quand je te vois, je m’étonne que, ma chérie / mon chéri, brûle au plus profond de mon être un feu si puissant qu’il me semble devenir à la fois l’Etna et le Vésuve.

Corollam tibi mitto intextam amore basiisque ut scias te semper in corde meo adesse. = Je t’envoie un bouquet d’amour et de baisers pour que tu saches que tu es toujours dans mon cœur.

Amo te quantum non est comprehendere cuiquam. = Je t’aime si fort que personne ne peut le comprendre.

Anthologie latine (Antiquité) : Vénus et Bacchus, c’est du pareil au même.

Ne te laisse asservir par Vénus ni Bacchus,
Car Vénus et le vin mêmement sont nuisibles.
Si Vénus nous épuise, un excès de boisson
Ruine notre maintien, nous coupe les jarrets.
L’amour aveugle pousse à dire des secrets :
L’ivresse, en sa folie, divulgue des mystères.
Cupidon, le cruel !, souvent cause des guerres ;
Souvent, pareillement, Bacchus appelle aux armes.
Vénus a perdu Troie dans une guerre horrible,
En un puissant combat, toi, Bacchus, les Lapithes.
– En somme, ils font tous deux déraisonner les hommes,
Et bannissent pudeur, droiture, anxiété.
Entrave donc Vénus, à Bacchus mets des chaînes :
Nul des deux ne te nuise avec ce qu’il t’apporte.
Le vin calme la soif, mère Vénus nous sert
À faire des enfants : ne franchis point ces bornes.


Nec Veneris nec tu Bacchi tenearis amore;
Vno namque modo uina Venusque nocent.
Vt Venus eneruat uires, sic copia Bacchi
Et temptat gressus debilitatque pedes.
Multos caecus amor cogit secreta fateri:
Arcanum demens detegit ebrietas.
Bellum saepe ciet ferus exitiale Cupido:
Saepe manus itidem Bacchus ad arma uocat.
Perdidit horrendo Troiam Venus improba bello:
At Lapithas bello perdis, lacche, graui.
Denique cum mentes hominum furiauit uterque,
Et pudor et probitas et metus omnis abest.
Conpedibus Venerem, uinclis constringe Lyaeum,
Ne te muneribus laedat uterque suis.
Vina sitim sedent, natis Venus alma creandis
Seruiat: hos fines transiluisse nocet.

(in Poetae latini minores, éd. Baehrens, volume III [1881])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Mousseline et ses doubles dans Transfuge de ce mois

Transfuge 2

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Sur Mousseline et ses doubles, un très bel article — et d’une pleine page — signé de Sophie Pujas dans la livraison de novembre du magazine culturel Transfuge : « Une saga familiale au XXe siècle, de racines paysannes à la conquête de la capitale. Le projet pourrait sembler désuet ou étriqué. Il est ample, subtil, passionnant, par la grâce de la plume puissante de Lionel-Édouard Martin ».

Mousseline et ses doubles lu/vu par Anne Bolenne (sur Babelio)

MARTIN-Mousseline-1re-90x141« Vers midi partout cette odeur de bougeoir, on mangeait de la lumière » : et voilà, je suis partie dans le roman. Immédiatement, j’ai envie de me plonger dans la lecture de Mousseline et ses doubles. Je sais que j’aime déjà les mots – pas l’histoire, non, les mots du roman. L’écriture de Lionel-Édouard Martin, je la reçois comme une force, de plein fouet. Quelque chose qui est de l’ordre du rythme, du son. C’est beau, les mots s’enroulent, se nouent se dénouent, s’agrippent, se tordent, se déchirent, happent, montent, descendent, crescendo, decrescendo, se cristallisent, s’immobilisent, s’enracinent puis reprennent leur route, leur course, parlent, se taisent, s’écoutent même dans le silence.

« Tu n’as pas bien dormi, le silence est un silence que tu ne connais pas. Les silences ne sont pas tous les mêmes: c’est un silence, ici, de voitures et de machines, de foules, jamais complet, tandis que chez toi, c’est un silence de bête. » Il y a, chez l’auteur, une appréhension subtile des théories, des sensations, de la génération qui l’a précédé, et j’ai envie de dire que j’ai abordé la méthode de l’écrivain (et je prends le risque d’être dans l’erreur du monde du lecteur) comme celle des peintres ou des musiciens pour faire le portrait (multiple) de Mousseline (Mousseline, Marielle, Marie).

Des portraits de mots ?

Des portraits de femmes ?

Le portrait d’une femme comme l’auteur sait si bien le faire (je pense aussi à La Vieille aux buissons de roses, à Anaïs ou les gravières). Des noms inventés, des êtres de fiction ? Mousseline offre généreusement au portraitiste sa personne bien incarnée pour l’aider à mettre en pleine lumière l’indéchiffrable continent des femmes qui n’a pas fini de mettre en émoi le continent des hommes. Toutes forment cette chaîne d’êtres singuliers qui ont mis en situation un homme, un écrivain parmi les femmes, la femme.

Je détourne volontiers la citation de Simone de Beauvoir, « On ne naît pas homme, on le devient… » Par quel chemin, par quelles voies semées d’amour, de rêveries, d’embûches, un homme est-il devenu homme, un homme est-il devenu écrivain ? – Et cet homme-écrivain, et cet écrivain-homme c’est Michel, Michel et son double.

*

Une histoire triste, des obstacles à franchir par l’enfant promis à sa carrière d’homme. La profondeur, la musique, le corps viscéral, la belle singularité de l’écriture de Lionel-Édouard Martin, m’entraînent toujours vers cette magie de la lecture, une lecture de transport, à cette capacité étrange que possèdent certains livres de nous faire voyager sur une barque et suivre une rivière ou une machine à explorer le temps. Un autre espace et un autre temps, dans un autre paysage, dans une autre langue. Je pense ici à cette citation de Proust : « En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage d’un écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que sans le livre il n’eût peut-être pas vu en soi-même. » Les cinq sens sont stimulés tour à tour selon les chapitres qui nous font vivre l’expérience, les désirs (conscients ou inconscients) du corps. Le livre s’offre au lecteur dans une juste et touchante dimension sensible.

Mousseline est une écorce, Michel un arbre. Le lecteur ramène la vie sous l’écorce. La lecture en est la sève. Mousseline n’est pas double, elle est multiple ! Trois M, Marielle, Mousseline, Marie Une trinité : Marie, Joseph, Michel.

Il n’y a donc pas besoin d’être savant pour lire, il faut sentir les mots quand ils vous appellent, vous emportent : c’est cela, la lecture d’un beau livre.

Sincèrement, je pense que Mousseline, à travers le contact et la pulsation des phrases de « Michel », découvre ou retrouve charnellement quelque chose de lui, et plus précisément de son expérience du monde.

Ma petite touche, ma petite note (atonale) : j’ai eu le sentiment que Mousseline et ses doubles était un roman écrit pour les femmes.

Anne Bolenne est peintre.
(posté sur Babelio)

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