Giorgio Cichino (1514-1599) : Retraite de Lygdon, vieux chasseur

Qui est Giorgio Cichino ?


Lygdon te fait le don, Sylvain, de cette pique
dont l’âge, à contre-gré, lui ôte la pratique.
Au temps qu’il fut robuste, il recouvrit souvent
ton cyprès de peaux d’ours et de riches présents.
Souvent avec sa meute il courut dès l’aurore
les forêts où le soir on le voyait encore.
Déclinant, désormais, chargé d’ans, de torpeur,
il tiendra loin du clos les loups et les voleurs.
– Mais protège toujours, ô Divin, sa vieillesse :
Qu’en des bois sûrs ainsi qu’avant son troupeau paisse.


NB : On trouvera, sur ce site, d’autres épigrammes de Giorgio Cichino, traduites par mes soins (et, pour autant que j’en sache, pour la première fois en français), en faisant une recherche sur son nom.


Dedicat haec, Sylvane, tibi venabula Lygdon,
__nam studia invitus deserit illa senex.
Dum solidum fuerat robur, tua saepe cupressus
__ursorum exuvias muneraque ampla tulit.
Saepe canum silvas lustrantem vidit Eous
__agmine, saepe Hesper, jam fugiente die;
nunc satis est, annis fessus tristique senecta,
__si stabulis fures arceat atque lupos.
At tu, dive, senem non umquam mitte tueri,
__per nemora ut tutus pascat, ut ante, greges.

(in Carmina [première publication : 1976])


Cette traductione originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1514-1599) : Amours nocturnes

Qui est Giorgio Cichino ?


Acon immole, ô Nuit, Obscurités muettes,
pour vous ce noir bétail, vous offre des galettes.
Repos qui m’es plus cher que soleil éclatant,
que lumière, et qui seul apaises mon tourment !
Si t’agréent voluptés d’amants, amours secrètes,
quand passionnément les baisers se répètent,
secours-moi, bonne Nuit, vêts-toi d’obscurités,
cependant que je cours devers mes voluptés.


NB : On trouvera, sur ce site, d’autres épigrammes de Giorgio Cichino, traduites par mes soins (et, pour autant que j’en sache, pour la première fois en français), en faisant une recherche sur son nom.


Has nigras tibi, nox, pecudes, tenebraeque silentes,
__mactat Acon vobis, rustica liba ferens.
Carior o solis radiis mihi, carior ipsa
__luce, quies, curis quae data es una meis.
Si te furta juvant Veneris, si gaudia amantum
__dulcia, dum cupide basia utrimque sonant,
affer opem, bona nox, furvis velata tenebris,
__gaudia dum properans ad sua fertur Acon.

(in Carmina [première publication : 1976])


Cette traductione originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1514-1599) & Giovanni Pietro Astemio (1505-1567) : Paradoxes des jumeaux siamois

Qui sont Giorgio Cichino 
et Giovanni Pietro Astemio ?


Petite note introductive : 
La question si les jumeaux siamois étaient une ou deux personnes distinctes avait été débattue par Henri de Gand à la fin du XIIIe siècle dans ses Quodlibeta Theologica (VI, questions 14 et 15), dont une édition avait été donnée à Paris en 1518 (peut-être Cichino et Astemio avaient-ils pu la consulter – on en trouve dans cet article : https://ress.revues.org/145#bodyftn20 une analyse en français). Les réponses apportées par Henri de Gand seront fréquemment reprises et vulgarisées par la suite dans de nombreux traités de théologie pratique.
L’intérêt de la Renaissance pour les « monstres » (monstra : « Monstres sont choses qui apparaissent contre le cours de nature [& sont le plus souvent signes de quelque malheur à advenir] comme un enfant qui naist avec un seul bras, un autre qui aura deux têtes, & autres membres ») se manifeste, entre autres, chez Montaigne (Essais, Livre II, chapitre 30) ainsi que chez Ambroise Paré dans son Des monstres et prodiges (1573).

___Cichino :

1. « Vous nous voyez tous deux fondus en un seul corps ?
Cœur, esprit, sont fondus de la même façon.
Si vivre, c’est grandir : nous vécûmes dans l’ombre,
Nés tous deux à même heure, à même heure emportés. »

2. « D’entrailles en travail, je nais : je n’ai qu’un corps,
Où bras, têtes et pieds ont été dédoublés. »

3. On voit, en ces jumeaux, l’influence des astres :
Que l’un vienne à mourir, l’autre meurt à son tour.

4. « Dans le sein maternel, t’ai-je donc nui, mon frère ?
Malheur ! Pourquoi veux-tu, mourant, causer ma perte ? »

5. Même destin ? non pas : différent, des deux frères,
L’un meurt sitôt que né, l’autre meurt en naissant.

___Astemio à Cichino :

6. Ne nomme pas « jumeaux » qui n’a qu’une poitrine
Et dans cette poitrine un seul cœur, un seul torse,
Ni ne nomme « être simple » un être à double tête,
Qui a deux fois deux mains, qui a deux fois deux pieds.

7. La mère accouche d’un, de deux, qui n’ont qu’un corps :
Et n’accouche ni d’un, ni n’accouche de deux.


_____Cichini:

1. Cernitis haerentes in eodem corpore fratres?
Sic etiam haerentes corde animoque sumus.
Viximus in tenebris, si vita est crescere, at hora
Edidit una duos, abstulit una duos.

2. Viscere concreto exorior: sub corpore eodem
Fecerunt geminos brachia, colla, pedes.

3. Astrorum vires qui nescis cerne gemellos:
Uno etenim extincto, extinctus et alter obit.

4. Quid frater fratri nocui, sub ventre parentis?
Cur miserum velles perdere morte tua?

5. Fata eadem, diversa immo, sunt fratribus: ortus
Occidit hic, oriens occidit ille prius. 

_____Abstemii: 

6. Nec geminos dicas queis unum pectus, in uno
Pectore corque unum truncus et unus inest,
Nec dicas unum, bifido qui vertice duplex,
Bis geminaque manu est, bis geminoque pede. 

7. Atque unum atque duos in eodem corpore mater
Nixa: nec est unum nixa, nec illa duos.

(in Carmina [première publication : 1976])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Jean Lernout / Janis Lernutius (1545-1619) : L’autre Vénus

Le Réveil de Vénus (Charles-Joseph Natoire, 1741)

Le Réveil de Vénus (C.-J. Natoire, 1741)


Telle qu’en Dardanie Cythérée sur l’Ida
Se soumit au verdict du berger phrygien,
Pressant de Jupiter les filles et l’épouse,
Pâle belle Déesse ! au jugement d’un homme :
Telle ma Vie s’extrait de sa couche secrète,
Nul fard ne rehaussant sa native beauté.

Vois-tu briller, poli, son front lisse, vois-tu
De dans ses yeux l’Amour, cruel, darder ses flèches
‒ Qu’il lance au ciel, au sol d’Amathonte, le dieu,
Se jouant, pour sa joie, des hôtes qui l’hébergent ?
Que ses jeunes cheveux lui ombrent bien les tempes !
Que sur ses joues de rose il resplendit de grâce !

Feu des lèvres pareil au rouge du corail,
Nez d’ivoire émulant le blanc des primes neiges.
Doigts faits au tour ! Et cou léger ! Quelle beauté
Que son corps ! Et que d’art apporté à sa marche !
Point mortelle de port ! Que tout en elle est rare,
Fait même pour le lit de Jupiter le grand !

Tant que tu peux : retiens ton char lancé, Aurore,
Cache-toi de nouveau dans les flots d’Orient,
Ou embrume de gris ton visage, sinon
Sur terre va briller, plus claire que la tienne,
Une clarté ; sors-tu, gare à la belle honte,
Quand, vaincue, tu verras le minois de ma Belle ! 


Qualis Dardania quondam Citherea sub Ida
pastoris Phrygii venit in arbitrium ;
cum nuptam, natasque Jovis Dea livida formam
perpulit humano subdere judicio :
talis et arcano egreditur mea Vita cubili,
nativum nullis artibus aucta decus.
Cernis ut explicito niteat frons aequore ? Cernis
acer ut ex oculis spicula stringat Amor ?
His Deus ille, polo, terraque Amathuside missis,
ut propriis gaudens ludit in hospitiis.
Quam bene caesaries vernans sua tempora obumbrat !
Emicat e roseis gratia quanta genis !
Flammea puniceo non cedunt labra corallo :
et primis certat narium ebur nivibus.
Quam teretes digiti ! Quam levia colla ! Venustum
quam latus ! Artifici quae data forma pedi est !
Ut non mortalem se prodit ! Ut omnia rara,
omnia vel magni sunt thalamo apta Jovis !
Dum licet, admissos Tithonia flecte jugales :
teque iterum Eois abde sub aequoribus :
aut ferruginea vultum tege nube, refulget
clarior e terris lux modo luce tua
Ni facis ; egressam temere pudor obruet aureus :
victa meae postquam videris os Dominae.

(in Jani Lernutii Basia, Ocelli & alia Poemata [1614 ; première éd. 1579] p. 343)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Giorgio Cichino (1514-1599) : Offrandes de poires et de cornouilles

Qui est Giorgio Cichino ?

Jeune homme pelant une poire (Manet, 1868)


L’arbre au milieu du tertre, en mon bout de terrain,
Planté de main d’aïeul, donne des fruits sucrés ;
Comme ils sont faits pareils, on leur dit « calebasses »,
(C’était, pour les anciens, des « poires de Syrie »).

On te les servira au moment du dessert,
Heureux Mopse, qui pais tes troupeaux blancs de neige ;
Petit ‒ n’en fais pas fi ! ‒ cadeau deviendra grand
Quand mon bout de terrain donnera davantage.


Lycidas, qui cultive un lopin fécond, t’offre
Ces cornouilles d’un blanc primant la neige alpine,
Les stars de mon domaine ! ‒ et d’une espèce rare,
Car leur peau, çà et là, se mêle de sanguine.

Prends de bon cœur, souci premier du Grand Berger,
Tityre, gloire, honneur de la terre d’Iule.
La pureté du blanc prouve un amour insigne
Tandis que le noyau en prouve la constance.


Quae medium collem nostri tenet arbor agelli,
insita avo domino, dulcia poma tulit,
queis similem ob formam dat longa cucurbita nomen,
seu Syriae antiqui sive volema vocent.
Haec tibi donentur mensis oblata secundis,
dum niveos pascis, Mopse beate, greges ;
munera ne temnas exilia, magna dabuntur
fertilior quando noster agellus erit.


Haec tibi dat Lycidas, fecundi cultor agelli,
Corna fere Alpina candidiora nive,
quae specie rara sunt nostri ruris ocelli
namque extra passim sanguine mixta rubent.
Sume libens, magni pastoris maxima cura,
Tityre, Iulei gloria honorque soli.
Arguet insignem purus tibi candor amorem,
constantem interior arguet esse lapis.

(in Carmina [première publication : 1976])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1514-1599) : La chasse aux oiseaux (deux épigrammes)

Qui est Giorgio Cichino ?

La Chasse aux oiseaux (Chagall, 1961)


Je vais avec appeaux, glu forte, par les champs,
Pour prendre à la pipée, à l’affût, des oiseaux.
Satyres, si prêtant l’oreille, je perçois
Dans les forêts sacrées vos bruissements agrestes,
Aidez-moi ! cependant que le hibou*, dans l’herbe,
Dressant la tête, affluent les oiseaux à l’entour.
Je vouerai un autel fait de gazon fleuri,
Que les bergers, pieux, sans cesse honoreront.

* : On chassait à la pipée en se servant de chouettes et de hiboux, dont le cri attirait, de jour, les oiseaux. 

Volant par tertres, monts, et par écarts de roches,
Je vais ravi, toqué d’oiselage et de plumes,
À ce jour point déçu par de vaines chimères :
J’ai eu mon lot d’oiseaux, mais je traîne la jambe.
Satyres, c’est assez de tant vous en prier :
Les savants oiseleurs, venez à ma rescousse !
Quant à Astemio : qu’il ait sa part de plumes :
Je n’en dois qu’à lui seul, il les mérite bien.
Exauce, Jupiter, mes vœux, sans rechigner :
Je le veux assurer de mon bon souvenir.


Rura hodie peragro cantu viscoque tenaci,
ut volucres blanda decipiam arte, latens.
Vos, Satyri, quorum agrestes sub numine silvae,
si vacat intenta percipere aure sonos,
afferte auxilium, dum bubo attollit in herba
cervicem et circum quaque feruntur aves.
Constituam ipse aram florenti e cespite sacram,
pastorum semper quam pia turba colat.


Per colles montesque, volens, perque invia saxa,
aucupii et volucrum captus amore, feror,
nec sum adeo falsa spe vel deceptus inani :
praeda avium retuli sed gravis inde pedem.
Sit satis, o Satyri, me multa laude precatum
vos, boni in aucupio quod mihi fertis opem.
Partem aliquam volucrum ferat ast Abstemius : uni,
uni ego pro meritis debeo plura suis.
Juppiter, o mea vota libens quin rite secunda,
ut memorem melius me sciat esse sui.

(in Carmina [première publication : 1976])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1514-1599) : Prière

Qui est Giorgio Cichino ?

Le Christ dans la croix (Odilon Redon, 1910)


Nous te vouons, Grand Dieu, ces larmes, cet encens,
Tandis que maint dévot te va baisant les pieds.
Si tu as, Tout-Puissant, daigné par un sang juste
Tirer le genre humain de la mort éternelle,
Et de ta dextre ouvrir l’huis affreux de l’Enfer
Pour que nos saints aînés s’échappent des ténèbres :
Veuille, père, éloigner les maladies funestes
Qui déplorablement minent les corps languides ;
Ou, si tu as jugé que nous devions mourir,
Exclus que nous dormions une éternelle nuit.


Has tibi, summe deum, lacrimas, haec thura dicamus,
oscula dum pedibus dat pia turba tuis.
Omnipotens, si non piguit te sanguine justo
mortale aeterna morte levare genus
atque Erebi horrendas dextra recludere portas
linqueret ut tenebras sancta caterva patrum,
ne, pater, infestos nolis depellere morbos,
qui miseris torquent tabida membra modis,
vel tua si addiderit jam nos sententia morti,
ne tamen aeterna nocte jacere velis.

(in Carmina [première publication : 1976])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

%d blogueurs aiment cette page :