Jean Lernout / Janis Lernutius (1545-1619) : L’autre Vénus

Le Réveil de Vénus (Charles-Joseph Natoire, 1741)

Le Réveil de Vénus (C.-J. Natoire, 1741)


Telle qu’en Dardanie Cythérée sur l’Ida
Se soumit au verdict du berger phrygien,
Pressant de Jupiter les filles et l’épouse,
Pâle belle Déesse ! au jugement d’un homme :
Telle ma Vie s’extrait de sa couche secrète,
Nul fard ne rehaussant sa native beauté.

Vois-tu briller, poli, son front lisse, vois-tu
De dans ses yeux l’Amour, cruel, darder ses flèches
‒ Qu’il lance au ciel, au sol d’Amathonte, le dieu,
Se jouant, pour sa joie, des hôtes qui l’hébergent ?
Que ses jeunes cheveux lui ombrent bien les tempes !
Que sur ses joues de rose il resplendit de grâce !

Feu des lèvres pareil au rouge du corail,
Nez d’ivoire émulant le blanc des primes neiges.
Doigts faits au tour ! Et cou léger ! Quelle beauté
Que son corps ! Et que d’art apporté à sa marche !
Point mortelle de port ! Que tout en elle est rare,
Fait même pour le lit de Jupiter le grand !

Tant que tu peux : retiens ton char lancé, Aurore,
Cache-toi de nouveau dans les flots d’Orient,
Ou embrume de gris ton visage, sinon
Sur terre va briller, plus claire que la tienne,
Une clarté ; sors-tu, gare à la belle honte,
Quand, vaincue, tu verras le minois de ma Belle ! 


Qualis Dardania quondam Citherea sub Ida
pastoris Phrygii venit in arbitrium ;
cum nuptam, natasque Jovis Dea livida formam
perpulit humano subdere judicio :
talis et arcano egreditur mea Vita cubili,
nativum nullis artibus aucta decus.
Cernis ut explicito niteat frons aequore ? Cernis
acer ut ex oculis spicula stringat Amor ?
His Deus ille, polo, terraque Amathuside missis,
ut propriis gaudens ludit in hospitiis.
Quam bene caesaries vernans sua tempora obumbrat !
Emicat e roseis gratia quanta genis !
Flammea puniceo non cedunt labra corallo :
et primis certat narium ebur nivibus.
Quam teretes digiti ! Quam levia colla ! Venustum
quam latus ! Artifici quae data forma pedi est !
Ut non mortalem se prodit ! Ut omnia rara,
omnia vel magni sunt thalamo apta Jovis !
Dum licet, admissos Tithonia flecte jugales :
teque iterum Eois abde sub aequoribus :
aut ferruginea vultum tege nube, refulget
clarior e terris lux modo luce tua
Ni facis ; egressam temere pudor obruet aureus :
victa meae postquam videris os Dominae.

(in Jani Lernutii Basia, Ocelli & alia Poemata [1614 ; première éd. 1579] p. 343)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Giorgio Cichino (1514-1599) : Prière

Qui est Giorgio Cichino ?

Le Christ dans la croix (Odilon Redon, 1910)


Nous te vouons, Grand Dieu, ces larmes, cet encens,
Tandis que maint dévot te va baisant les pieds.
Si tu as, Tout-Puissant, daigné par un sang juste
Tirer le genre humain de la mort éternelle,
Et de ta dextre ouvrir l’huis affreux de l’Enfer
Pour que nos saints aînés s’échappent des ténèbres :
Veuille, père, éloigner les maladies funestes
Qui déplorablement minent les corps languides ;
Ou, si tu as jugé que nous devions mourir,
Exclus que nous dormions une éternelle nuit.


Has tibi, summe deum, lacrimas, haec thura dicamus,
oscula dum pedibus dat pia turba tuis.
Omnipotens, si non piguit te sanguine justo
mortale aeterna morte levare genus
atque Erebi horrendas dextra recludere portas
linqueret ut tenebras sancta caterva patrum,
ne, pater, infestos nolis depellere morbos,
qui miseris torquent tabida membra modis,
vel tua si addiderit jam nos sententia morti,
ne tamen aeterna nocte jacere velis.

(in Carmina [première publication : 1976])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

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