Jules-César Scaliger (1484-1558) : La possession bachique

Le triomphe de Bacchus (Cornelis de Vos, 1630)

Le triomphe de Bacchus (Cornelis de Vos, 1630)


Sur le plan poétique, Scaliger père est précédé d’une fâcheuse réputation : ses vers latins seraient médiocres. Cet extrait prétend montrer l’inverse, et que, sur un thème éculé, notre auteur sait fait preuve d’une grande invention verbale et rythmique, que j’ai tenté de rendre en français.

[…] Mais d’où vient que mon cœur bat, trépide, en furie ?
Porté, emporté, las – rapt vers la grotte vide.
Quel est donc ce cortège ? Et qui pousse à aller ?
Thyas* et Edonis* ululant bacchanales :
Mimallon* la Boit-vin, dans sa flûte à deux branches,
Et tremblant-vrombissant, rauque le Pied-bouc souffle
Dans les cornes ravies au veau meuglant sa mort
– Pourpre s’enfle la bouche, et l’œil se gonfle rouge.
L’agile lierre noir coiffe les ronds corymbes,
Le thyrse sans fin tourne en mains porte-couleuvres,
Dévastant les abris des bêtes qui se terrent.
La solitude tremble, et les bois crient d’oiseaux.
Mais où est le Sauteur** leste à jambes de bouc,
Luperque** joue-roseaux, l’avisé suit-danseurs,
Pan, siffleur d’airs nouveaux sur ses pipeaux stridents ?
Sur ses neuf chalumeaux, il sonne pour le Maître.
Le bon vieux Thiasote***, assis sur l’âne courbe,
T’appelle, satyrant, titubant des tontaines
Doigt crispé, crac-cric-crac, sur les crotales creux.  […]

*: Thyas, Edonis, Mimallon sont des synonymes de Bacchantes ;
**: Sauteur, Luperque, désignent le dieu Pan, joueur de syrinx ;

***: « le bon vieux Thiasote » (= Bacchant) est Silène.

[…] Subitus sed unde mi corda furor trepida quatit ?
Feror, auferor, fatigor : vacua in specua rapit.
Comitatus iste, quisnam ? Quis ad hoc iter adigit ?
Thyas hinc, et hinc Edonis trieterias ululat :
ubi tibias Mimallon bifores meribibula,
ubi rapta mugienti sua funera vitulo
Tremibomboraucus inflat duo cornua capripes.
Rubicunda bucca turget : rubidus tumet oculus.
Nigra flexicrus corymbi comat orbibus hedera.
Manus inquieta thyrsum colubrigerula rotat,
latitantium ferarum populans domicilia.
Fremit orba solitudo, nemora avia reboant.
Sed ubi levem relinquo Salium caprifemorem,
calamicinem Lupercum, subidum choretisequam,
sibi Pana flantem acutis nova sibila tubulis ?
Sonat ille sic novenis ab arundinibus herum.
Thiasota blande pando residens pecore senex,
Tityrisca vis vocat te, teretismata titubans,
Crepericrepante crispans cava tympana digito. […]

(in Julii Caesaris Scaligeri Poemata in duas partes divisa [1574], pp. 192-3, « In Bacchum galliambus »  vers 104-122)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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