Ciboulette (inédit)


À la salade, à l’omelette !
Chantons la ciboulette, apéritive
dans sa jeunesse svelte ‒
adulte, elle arbore une tête
de loup sommant sa tige :

& sèche avec on époussette
sa maison de poupées
en fillette inspectant vétilleuse
d’un doigt menu sur le bahut
si le plumail a chahuté
___chatouilleux
le mutacisme des objets.

(© LEM 01 09 2018)

Le genévrier rampant (inédit)


Il dressera son corps un jour
de plantigrade & dansera
balourd peu stable quelques pas
de ce que peut danser un ours :

& ce sera résurrection
d’entre les morts, le bleu debout
contre le ciel, exaltation
d’arbre qui rampe et tout à coup

troque un regard horizontal
contre une étoile ‒ & s’il a peur
nous le prendrons tout contre nous
comme un qui meurt.

(© LEM 21 08 2018)

Les giroflées (inédit)


___Elle est, la multitude hirsute,
issue d’un seul organe actif sous les lilas :
___cœur ni poumon, mais foie, mais rate,
___on sent quelque densité rude
à l’œuvre dans la terre ‒ au-dessous des lilas ‒,
___qui pousse & voudrait mordre aux thyrses
___de ses multiples mufles d’hydre
___et tend ses mufles vers l’arbuste ‒
___mais l’arbre se rétracte et fane
la grappe ultime et drue soustraite encore aux drames
___d’un printemps primitif.

(© LEM 14 08 2018)

Le datura (inédit)


Ton baume sucré ne berne personne :
tu n’as de désir qu’abaissant tes lèvres
d’embrasser le sol afin d’y boire ivre
le prétendu sang de la terre molle ‒

en baiser de feu : tant & tant de bouches
tendues vers l’humus ! mais son amertume
déçoit tout bécot, trop de feuilles sèches
pour la motte acerbe, on croirait la mâche
d’âcre brou de noix, langue qui se couvre ‒

& les mots qu’on dit sont d’un noir obscur
sans rien qui l’épure ou la pluie d’aurore
laveuse de nuit comme on l’est de morts.

(© LEM 02 08 2018)

L’ althæa (inédit)


___Qu’une fleur d’althæa te sourie,
___tu la crois amoureuse & t’écries :
___« Halte au feu de ton œil melliflu,
___Créature ! & me laisse à mon aise
en cette solitude où rien ne m’importune ‒
que l’ample canicule où jappe un chien céleste
___que l’on choie toutefois d’une paume
prudemment revêtue de la même manicle
___que quand fond sur la main le gerfaut
___dont la serre aussi mord la peau nue. »

(© LEM 26 07 2018)

Stefan George (1868-1933) : Un royaume solaire / Ein reich der sonne

Qui est Stefan George ?

Tu veux que nous fondions un royaume solaire
Où nous aurions nous seuls la joie en apparat ·
Vous qui êtes sacrés, bois et chemins grégaires
Avant que ne se perde et notre et votre éclat.

Puisse nous contenter cette vie tranquille ·
Puissions-nous ici vivre en hôtes obligés !
Et toi de concevoir mot, chant, pour que docile
La plainte vole et branche aux rameaux élevés.

Toi d’entonner le chant des prairies bourdonnantes ·
Le chant devant la porte, au soir, plein de douceur,
D’apprendre à tolérer, tout bonnement puissante ·
En un humble sourire enterrant chaque pleur :

L’oiseau quitte en fuyant devant l’acre prunelle ·
Le papillon se musse au coup de vent hurleur,
Et le vent dissipé, derechef étincelle ‒
Et qui a jamais vu sangloter une fleur ?


Du willst mit mir ein reich der sonne stiften
Darinnen uns allein die freude ziere ·
Sie heilige die haine und die triften
Eh unsre pracht und ihre sich verliere.

Dass dieses süsse leben uns genüge ·
Dass wir hier wohnen dankbereite gäste!
Und wort und lied ersinnst du dass gefüge
Die klagen flattern in die höchsten äste.

Du singst das lied der summenden gemarken ·
Das sanfte lied vor einer tür am abend
Und lehrest dulden wie die einfach starken ·
In lächeln jede träne scheu begrabend:

Die vögel fliehen vor den herben schlehen ·
Die falter bergen sich in sturmes-toben
Sie funkeln wieder auf so er verstoben –
Und wer hat jemals blumen weinen sehen?

(in Das Jahr der Seele, L’Année de l’âme [1897])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Stefan George (1868-1933) : L’été victorieux / Sieg des Sommers

Qui est Stefan George ?

Balancement des airs, tel qu’en un changement ·
Du ciel gris, de doux feux amorçant la rupture
Et bruissant vers ma terre un souple élancement
M’apportent une invite à nouvelle aventure

Toi au long des années ma foi mon éclairage
Près de toi · où étaient les témoins stupéfaits
D’espérance et de peur · auprès de ce feuillage.
Car le bonheur nous sera-t-il montré jamais

Si la nuit désormais l’attirante étoilée
Dans un jardin fertile et vert ne le saisit ·
Si la cueille de fleurs, plénitude moirée,
Si le vent chaud ne le trahit ?


Der lüfte schaukeln wie von neuen dingen ·
Aus grauem himmel brechend milde feuer
Und rauschen heimatwärts gewandter schwingen
Entbietet mir ein neues abenteuer

Du all die jahre hin mir glanz und glaube
Bei dir · und wo die stummen zeugen waren
Von hoffen und von angst · bei diesem laube.
Denn wird das glück sich je uns offenbaren

Wenn jezt die nacht die lockende besternte
In grüner garten-au es nicht erspäht ·
Wenn es die bunte volle blumen-ernte
Wenn es der glutwind nicht verrät?

(in Das Jahr der Seele L’Année de l’âme [1897])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

L’oseille (inédit)


L’oseille arbore la main verte
de quel enfant défunt poussée jusqu’en surface
et le carpe résiste aux lippes des mollusques :

ô dentelière ombreuse,
mâche la chair du petit mort, limace, apporte
à sa menotte un peu de transparence
et de jour pur ‒ que la traverse
une tendresse de lumière

ainsi qu’on mire au porte-plume
à vue le paysage,
la cathédrale,
en vitrail absolu.

(© LEM 29 06 2018)

Paul Celan (1920-1970) : Corona

Qui est Paul Celan ?

NB : Corona signifie "point d'orgue" 
(ou "point couronné") en italien.

L’automne dans la main me dévore sa feuille : nous sommes des amis.
nous enlevons le temps de l’écale des noix, lui apprenons la marche :
le temps s’en revient dans l’écale.

En miroir est dimanche,
en rêve on dort,
la bouche parle vrai.

Mon œil s’abaisse vers le sexe de l’aimée¹ :
nous nous regardons,
nous nous disons du sombre,
nous nous aimons comme mémoire et pavot²,
nous dormons comme du vin dans les moules,
comme la mer dans le sanglant rayon de lune.

Enlacés nous nous tenons à la fenêtre, ils nous observent de la rue :

il est temps que l’on sache !
Il est temps que la pierre se résolve à fleurir,
qu’au mouvement³ batte un cœur.
Il est temps que le temps vienne.

Il est temps.

¹ : on peut comprendre aussi « vers la lignée des aimés »
² : j’inverse l’ordre allemand « pavot et mémoire » pour éviter l’hiatus
³ : « Unrast », contraire de « Rast » « repos). C’est aussi un synonyme de « Unruh », qui désigne en horlogerie le balancier.

Aus der Hand frißt der Herbst mir sein Blatt: wir sind Freunde.
Wir schälen die Zeit aus den Nüssen und lehren sie gehn:
die Zeit kehrt zurück in die Schale.

Im Spiegel ist Sonntag,
im Traum wird geschlafen,
der Mund redet wahr.

Mein Aug steigt hinab zum Geschlecht der Geliebten:
wir sehen uns an,
wir sagen uns Dunkles,
wir lieben einander wie Mohn und Gedächtnis,
wir schlafen wie Wein in den Muscheln,
wie das Meer im Blutstrahl des Mondes.

Wir stehen umschlungen im Fenster, sie sehen uns zu von der
Straße:
es ist Zeit, daß man weiß!
Es ist Zeit, daß der Stein sich zu blühen bequemt,
daß der Unrast ein Herz schlägt.
Es ist Zeit, daß es Zeit wird.

Es ist Zeit.

(in Mohn und Gedächtnis [1952])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Les dés (inédit)


Lancer les dés peut donner du futur
une idée plutôt juste : et tout fait sens
dans cette quête d’avenir, nombres,
position des petits cubes
sur la piste en bois ronde
couverte de feutrine et douce à la culbute 

où s’abattant l’ivoire évoque
des horizons de savane et de chasse
et la bête effrayante appelée éléphant
et le cheval du fleuve au derme impénétrable

désormais contenus dans une paume tiède
où se condense également, parmi la mort
et le hasard, toute une vie prophétisée.

(© LEM 24 06 2018)

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