« Quel éveil pour la pierre endormie de tes reins ? »


Quel éveil pour la pierre
endormie de tes reins ?
Mes lèvres ou mes paumes
sinueusement claires
sur la nuit de ta peau,
faisant chemin,
posant lumière
sur ton sol familier, tes sentiers, tes collines,
ouvrant ta terre au feu ?

– aurore en pluie
glissant sur ton argile :
au toucher de tes feuilles,
à leur branle fluide,
tes lombes mouleront la forme d’un oiseau :
une nichée de cailles
dans l’épaisseur des chaumes
fluant à son envol en source de duvet –
gourde offerte à ma bouche
d’arpenteur assoiffé…

(© LEM 2011)

 

Toutes chambres apprennent…


Toutes chambres apprennent
à chanter la peau nue
au rythme de nos veines
et prennent leur envol
vers une île perdue,

l’abondance des graines
guide l’aile sonore
– et nous aurons vécu
dans le creux des miroirs
plus de deux vies humaines

revêtues de lumière
pour connaître la mue
dans l’île solitaire,
de deux ne faisant qu’une
même île corallienne.

(© LEM 6 janvier 2013)

 

Nous irons sous l’écorce…


Nous irons sous l’écorce avec le sang de l’arbre
nichant dans le feuillage en attendant que passe,
haleté par la mer, un nuage : 

épousant son chemin de souffle et de vapeur,
nous quêterons les feux pour le simple repère,
survolerons l’amer sans y faire d’escale,
gréés tous deux d’essor et de plume vivante,
sans regret de la branche et sans regret du sol : 

l’air nu pour unique demeure,
l’os léger de l’oiseau pour unique ossature.

(© LEM 6 janvier 2012)

 

L’éternité dans la Gartempe


‒ Tu verras, le néant c’est néant, sous la terre
il n’y a rien, que de la terre et des licoches,
tessons gaulois, romains, gallo-romains,
c’est tout néant et compagnie, rien qui remue,
fouette le sang, le muscle y perd son élastique…

‒ Je n’y veux rien qu’une rivière,
moi, sans barque ou pêcheur à cuissardes,
ou le nocher, le passeur d’âmes
guignant de son œil à glaucome
une île potentielle entourée par des joncs,
des gens, des ombres, on reconnaît quand on approche
celle arrachée à la Gartempe
(elle a saigné de l’avorton),
avec son saule thaumaturge, on en soignait
verrues, vieillards en nage et les chaleurs des bêtes :

envie de cette éternité fluviale,

d’y être carpe ou nénuphar
quitte à gésir dans un carnier.

(© LEM 1er juillet 2017)

 

Maria Luise Weissmann (1899-1929) : Le Mourant / Der Sterbende


Mes limites se sont effondrées, me voici
Hors de toute mesure entièrement offert,
Et en profonde et fraternelle confiance
Les choses éloignées respirent en moi-même,
Et vont me recouvrant de leur proximité.
Ô rigide enveloppe, ô séparation,
Qui à la fin s’échappe ainsi qu’un rêve lourd !
Que je sache à présent : dès lors le soir tombe,
Il entre en mes tréfonds comme dans les forêts.


Die Grenzen fallen ab von mir, ich ward
Ganz unermeßlich Hingegebener.
Und so mir tief und brüderlich vertraut
Atmen in mir die fernen Dinge
Und decken mich mit aller Nähe zu.
Oh starre Hülle Abgeschiedenheit,
Die endlich wie ein schwerer Traum entglitt!
Daß ich nun weiß: wenn dann der Abend fällt,
Bricht er in mich so tief wie in die Wälder ein.

(in Das frühe Fest, 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Maria Luise Weissmann (1899-1929) : Paroles de jeune fille / Das Mädchen spricht


— 1 —

Quelqu’un est sur ma trace en tous parfums des roses,
Pensé-je quelquefois. Et qui me cherche aussi
Dans les lilas en fleurs et dans les campanules.
Mais je ne me sais pas moi-même.

Je vais me tendre afin de lui toucher les mains :
Mes membres, cependant, sont tellement légers
Que toujours, comme un vent, je m’échappe à moi-même.
Je crois n’être pas née encore.

— 2 —

Un jour, cependant, je vais être.
Tout brusquement. Comme d’un astre
La pierre claire choit à terre,
Profond en lui choira mon nom.

Lui qui marchait, avant, lourd parmi les jardins,
Me rêvant, m’a donné visage,
Corps et sourire, quand, croyant, il a crié :
Je me surpris à respirer
Pour mon profond étonnement.

— 3 —

Mais pend devant tout le printemps
Un voile doux comme un automne.
Ou si mes yeux ont viré gris ?
Jamais ne m’éblouit le jour.

Tendre, je me fiais à la terre blafarde,
Oh qu’avait notre amour une proche amertume !
Un jour je deviendrai cette ombre très profonde
Qui l’a contaminé.


— 1 —

Es spürt mich Einer in allem Rosenduft,
Ahne ich manchmal. Und er sucht mich auch
In Fliederblüten und den blauen Glocken.
Aber ich weiß mich selber nicht.

Ich will ihm gerne beide Hände reichen;
Nur meine Glieder sind so unbeschwert,
Daß ich mir immer wie ein Wind entgleite.
Ich glaube, daß ich noch nicht geboren bin.

— 2 —

Einmal aber werde ich sein.
Ganz plötzlich. Wie von einem Stern
Der helle Stein zur Erde fällt,
Wird tief mein Name in ihn fallen.

Der vordem ging durch alle Gärten schwer
Und träumte mich, gab mir Gesicht
Und Leib und Lächeln, als er gläubig rief:
Ich fand mich atmen.
Und erstaunte tief.

— 3 —

Aber es hängt vor allem Frühling
Ein sanfter Schleier wie Herbst.
Oder wurden meine Augen grau?
Nie blendet mich der Tag.

Ward ich der blassen Erde zart vertraut,
Oh unsrer Liebe nahe Bitternis!
Einmal werd ich der tiefste Schatten sein,
Der sie befiel.

(in Das frühe Fest, 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Maria Luise Weissmann (1899-1929) : Prière d’enfance / Gebet der Kindheit


Il y a un chien noir, la nuit, Seigneur Jésus,
Qui descend l’escalier de bois dessus ses griffes.
Une ombre blanche aussi des fois, Seigneur Jésus,
À l’aube, sur le bord du chemin, près du saule.
Ô mon Sauveur, la fleur que pour toi j’ai semée
Pousse toujours plus haute et va vers ta lumière,
Tirée à toi, par toi. Je veux être berger,
Pour être à toi, alors, au milieu des agneaux.
Les poussins sont éclos, l’un d’eux n’a qu’une patte.
Maman disait devant ton cierge : toutes flammes
Confluent pour s’aboucher à ton vaste soleil.


Es ist ein schwarzer Hund bei Nacht, Herr Jesus,
Der auf seinen Krallen die hölzerne Stiege abwärtsgeht.
Es ist ein weißer Schatten manchesmal, Herr Jesus,
Der früh am Wegrand an der Weide steht.
Heiland, die Blume, die ich dir gesät,
Ragt immer höher auf zu deinem Schein.
Du ziehst sie groß zu dir. Ich will ein Hirte sein,
Dann bin ich mit den Lämmern dir zusammen.
Die Küken sind ausgekrochen, aber dem einen fehlt ein Bein.
Die Mutter sagte vor deiner Kerze: Alle Flammen
Münden zu deiner großen Sonne ein.

(in Das frühe Fest, 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Maria Luise Weissmann (1899-1929) : Le Gorille / Der Gorilla


Il n’en respire plus depuis longtemps l’étuve,
Pourtant le rêve des grands lacs  lui pèse encore sur la nuque
Et le fait marcher lourd, penché bas vers le sable,
Au rythme des barreaux de fer qui vont, qui viennent.
Il voudrait être à plein l’éclat des perroquets,
L’odeur des résédas, les flonflons de la valse.
Mais nul rayon ne vient briser le miroir terne de son œil :
La main porte en son creux, sans bruit, le pas qu’il rêve
Vers l’étrange éclairage – étrangement, sans bruit.
Quelquefois dans un cri
Qui porte loin de là, il sent d’un coup l’abîme
Du sommeil qui l’emporte, abruptement dressé,
Et dans un crissement son front rond qui se tourne
Frapper des firmaments à voussures de pierre.


Er atmet ihre Schwüle längst nicht mehr,
Doch lastet seinem Nacken immer noch der Traum der großen Seen
Und läßt ihn tief zum Sand gebückt und schwer
Im Takt zur Wiederkehr der Eisenstäbe gehn.
Er möchte wohl der Glanz der Papageien sein,
Das Duften der Reseden und der Walzerklang,
Doch bricht kein Strahl den trüben Spiegel seines Auges ein:
Die Hand trägt still gefaltet den beträumten Gang
Dem fremden Leuchten still und fremd vorbei.
Manchmal, im Schrei,
Der fernher trifft, fühlt er sich jäh dem Schlund
Des Schlafes steil emporgereckt entragen
Und knirschend seiner Stirne aufgewandtes Rund
An steingewölbte Firmamente schlagen.

(in Das frühe Fest, 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Maria Luise Weissmann (1899-1929) : Je suis très fatiguée / Ich bin sehr müde


Ma fenêtre se penche et va loin dans le soir,
Se dresse sur les toits le bouquet des nuages,
L’air me caresse, doux, plein de grande bonté.
Mais moi, j’ai joint mes mains, car je suis fatiguée,
Et je prête l’oreille, éberluée, aux pas
Emplis d’allant des gens qui glissent dans la rue.
Leurs membres aujourd’hui, comme ils leur sont légers !
Moi seule suis couchée en ma fatigue, lourde.
Parfois j’entends un pas qui est pareil au Tien,
Légère, alors, Aimé, tels les pas qui musiquent,
Fleur d’argent tels que sont, sur les toits, les nuages.


Mein Fenster lehnt sich weit in den Abend hinaus,
Die Wolken stehen über den Dächern, ein Blumenstrauß,
Die Luft streichelt mich und ist sanft und voll großer Güte.
Ich aber halte die Hände gefaltet, denn ich bin müde,
Und höre verwundert auf das beschwingte Schreiten
Der Menschen, die auf der Straße vorübergleiten,
So sehr sind ihnen heute die Glieder leicht.
Nur ich liege, schwergebettet in meine Müde.
Manchmal höre ich einen Schritt, der Deinem gleicht,
Dann bin ich, Geliebter, wie die Musik der Schritte leicht
Und wie die Wolken über den Dächern silberne Blüte.

(in Das frühe Fest, 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Maria Luise Weissmann (1899-1929) : Les Marionnettes / Die Marionetten


Nos poupées efflanquées, nous les aimons beaucoup,
‒ Dont les visages blancs sont portés, solitaires,
Au-dessus de leurs corps, pieusement brisables ‒,
Nous jouons à plaisir des attaches bizarres

De leurs bras, tandis qu’elles s’aiment.
La posture tragique est à leur avantage,
Leur sombre destin nous rejette,
Elles sont sous d’autres planètes.

Leur mutisme parfois vient nous poindre le cœur,
Jaillit alors ‒ chaude surprise ! ‒
Le cri puissant de notre ardeur
Hors de leur bouche épanouie.


Wir lieben unsre schlanken Puppen sehr
– Ihre weißen Gesichter sind einsam
Über Leibern, fromm von Zerbrechlichkeit –
Und spielen gern die seltsamen Verkettungen

Ihrer Arme, wenn sie sich lieben.
Tragische Gebärde ist ihnen zuteil,
Ihr dunkles Schicksal verstößt uns,
Sie sind unter fremden Sternen.

Manchmal greift uns ihr Schweigen ans Herz.
Dann springt – heiße Verwunderung! –
Tönender Schrei unsrer Inbrunst
Von ihrem entfalteten Mund.

(in Das frühe Fest, 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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