Anja Kampmann (née en 1983) : au milieu / mitten

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un labyrinthe et dans ses tréfonds sombres
seul un autre passage immensément courbe
l’humidité des haies le soir
le lent ramage des oiseaux. tâtonner.
ce que la résistance est pour le temps que tu
donnes irrattrapable l’herbe dans les passages
se redresse après chaque pas il n’y a
pas ici de direction seul ce trajet
de l’eau dedans les jours tels des vagues qui
pourtant sont pareilles au feuillage en son
grand jaune avec l’odeur que tu
regrettes comme si les parois pourtant n’étaient
pas solides seule cette direction qui te tient
sur ton trajet et des témoins ont vu comme tu
retiens le pas t’arrêtes près des haies
et parles aux oiseaux. ils portent
témoignage des passages disent qu’ils sont
comme nous faits d’un air qui rarement coule
comme s’il était triste.


ein labyrinth in dessen tiefstem dunkel
nur ein weiterer maßlos gebogener gang
die feuchtigkeit der hecken am abend
der langsame gesang der vögel. tasten.
was der widerstand ist für die zeit die du
gibst uneinholbar das gras in den gängen
richtet sich auf nach jedem schritt es sind
keine richtungen hier nur diese reise
ein wasser darin die tage als wellen die
doch dem laub so ähnlich sind in seinem
großen gelb mit dem geruch den du
vermisst als wären die wände doch nicht
fest nur diese richtung die dich hält
auf deiner reise und zeugen sahen wie du
den schritt anhältst und an den hecken stehst
und mit den vögeln sprichst. sie geben
kunde von den gängen sagen sie sind
wie wir aus einer luft die seltsam fließt
als ob sie traurig ist.

(in Proben von Stein und Licht, Edition Lyrik Kabinett,
Hanser Literaturverlage, Munich, 2016)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Jürgen Brôcan (né en 1965) : choses / dinge


voir tel qu’une forme d’être : le monde est suffisant,
seuls fréquemment les sens ne le sont pas, des yeux panoramiques
de libellule et de requin-marteau seraient utiles

pour s’excaver des paysages dans la cervelle, ainsi que pour
voir des sculptures parmi le spectre des UV ou pour
entendre des symphonies ultrasoniques dans des cavernes

à chauves-souris : ou pour voler tels les dieux aériens, caressé
d’escarpements, chatouillé d’herbes et de pins,
le pis bleus de nuées pour nous flatter l’échine

et pénis ballottant dans des cavernes aux profondeurs
insues : voir est l’amour premier qui mène à la puissance
des choses : ce qui est, est : les choses ne sont ni

morales ni amorales, elles sont non-
humaines et non pas inhumaines : dans l’abondance
le rare est ce qui sert à nourrir les nouvelles,

les blogs, le plus rare est sur la table de cuisine
dans la cuvette, dans la forêt : quand les cheveux de glace
poussent, sortant par les pores du bois mort, quand les mares

pizzicatent au bord de l’autoroute : ce qui est a une forme :
voir dans la prêle d’antiques colonnes,
un totem dans la pousse de châtaignier, dans la fougère

le corps qui se déplie d’une danseuse
ou un sceptre d’épines dans une tige de sauge,
administre la preuve que les choses sont liées

dès qu’elles traversent fluides notre imagination :
c’est l’imagination la colle entre les choses,
et en l’absence de créateur, ab-

-sence aussi d’observateur, les choses
sont laissées à elles-mêmes : la chaussée vide,
les cheminées qui fument, lanterne ou arbre

automnal en banlieue, comme si les choses on les avait
délivrées, les bordures en basalte, les bris de pierre,
les tas de bois dans la cour d’une usine, afin

qu’elles se déplient le temps d’un bref instant,
qu’elles libèrent leurs similitudes, que les choses faites
et les non-faites entre elles partagent.

tu peux bien dire : ah, les choses ne font
qu’ornementer la profondeur : il n’y a rien
en-dessous. la pensée est du réel auquel

on peut donner des formes. approche, observe-les
avec plus de distance. change d’angle de vue,
allonge les sens par artifice : voir tel que —


sehen als eine form von sein: welt ist genug,
nur die sinne reichen oft nicht, der rundumblick
von libelle und hammerhai wäre nützlich,

sich landschaften ins gehirn zu baggern, auch
skulpturen im uv-spektrum zu sehen oder
die ultraschallsymphonien in fledermaushöhlen

zu hören: oder zu fliegen wie luftgötter, gekrault
von schroffen, gekitzelt von tann und kraut,
blaue wolkeneuter streicheln einem den rücken

und der penis schlenkert in höhlen unbekannter
tiefe: sehen ist die frühe liebe zur gewaltigkeit
der dinge: was ist, das ist: die dinge sind weder

moralisch noch amoralisch, sie sind nicht-
menschlich, nicht unmenschlich: seltsames im
übermaß ist der nährstoff von nachrichten und

blogs, seltsameres liegt auf dem küchentisch,
in der schüssel, im wald: wenn haareis aus den
poren des totholzes wächst, tümpel den rand

der autobahn pizzikieren: was da ist, hat form:
im schachtelhalm antike säulen zu sehen,
im kastaniensproß totembäume, im tüpfelfarn

den sich auffaltenden körper einer tänzerin
oder im salbeistengel ein dornenszepter,
beweist die verbundenheit der dinge,

sobald sie durch unsere imagination fließen:
imagination ist der klebstoff zwischen den dingen,
und in abwesenheit des schöpfers, ab-

wesenheit auch des betrachters, sind die dinge
sich selber überlassen: die leere chaussee,
die schlotenden essen, laterne oder herbst-

baum am stadtrand, als habe man die dinge
freigegeben, die basaltkanten, die steinbrüche,
die holzstapel in einem fabrikhof, damit

sie sich für einen kurzen augenblick auffalten,
ihre ähnlichkeiten freigeben, die gemachte
und nicht gemachte dinge miteinander

teilen. du kannst sagen: ah, die dinge sind
bloß ornament über der tiefe: doch es gibt nichts
darunter. der gedanke ist formbar gewordene

realität. geh näher heran, betrachte sie aus
größerer entfernung, verändere den blickwinkel,
verlängere künstlich die sinne: sehen als —

(Extrait de : Jürgen Brôcan, Wacholderträume, Edition Rugerup, Berlin 2018)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Jürgen Brôcan (né en 1965) : pline à propos d’apelle / plinius über apelles


certains mesurent leur tête à l’aune du monde,
d’autres portent leur regard au-delà,
___il appartenait au dernier groupe.

les couleurs, rivales de la nature, poussent
la ressemblance jusqu’à tromper —
___les oiseaux becquent les raisins bleus,

un serpent de parchemin chasse
les bêtes hors des forêts —
___pas plus loin. les choses peuvent davantage.

il peignait pour ce que sur une face
vivante on pouvait lire l’heure de la mort
___et discernait en clair ce que derrière

mont, maison, statue, lune il se trouvait,
enfin peignait ce qui
___ne peut pas être peint :

tonnerre, éclairs et foudre.
et demeurait modeste,
___sa gloire : un tableau sans rien d’autre

qu’une ligne de la finesse d’un souffle, qui
envoyait par-dessus la sous-couche
___le regard dans l’infini.


NB :  Le poème s’inspire des propos de Pline l’Ancien sur le peintre Apelle (Histoires naturelles, livre XXXV, paragraphes 17 à 34 inclus). Ce qu’il est dit des raisins se rapporte au peintre Zeuxis (Pline l’Ancien, ibid., paragraphes 5 et 6).

die einen messen ihren kopf an der welt,
andere richten den blick hinaus,
___er hatte zur letzten gruppe gehört.

farben im wettstreit mit der natur sind
ähnlich bis zu täuschung —
___vögel picken an blauen trauben,

eine schlange auf pergament vergrämt
das getier aus den wäldern —
___nicht weiter. dinge können mehr.

darum malte er, daß man vom lebenden
gesicht die todesstunde las
___und klar erkannte, was hinter

berg, haus, statue oder dem mond lag,
schließlich malte er, was
___nicht gemalt werden kann:

donnerschlag, wetterleuchten und blitze.
dabei blieb er bescheiden,
___sein ruhm eine tafel mit nichts

als einer hauchfeinen linie, die den blick
über die grundierung
___ins unendliche verwiesen hat.

(inédit)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Dorothee Mörike (née en 1969) : checkliste d’une idylle printanière 2020 / checkliste frühlingsidyll zwanzigzwanzig


caressé la pulsatille
écouté les coups frénétiques du pic-vert
suivi le surplace paniqué de l’alouette
admiré l’indifférence de l’anémone
inspiré le vert sombre de la mousse

et quelque chose diffère
des autres années

pas une traînée d’avion ne croise
le plané du milan


die küchenschelle gestreichelt
dem frenetischen klopfen des spechts gelauscht
den panischen schwirrflug der lerche verfolgt
die unbekümmertheit des buschwindröschens bewundert
das dunkel grün des mooses eingesogen

und irgendetwas ist anders
als all die jahre

kein kondensstreifen kreuzt
das schweben des milans

(inédit)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Les saloirs (inédit)


Dans les saloirs en grès le sel
paraît plutôt sale & d’un gris
de mer en tempête avec ciel
trempé de larges nues poisseuses :

on y conserve le porc mort,
l’oie le canard & d’autres bêtes
dont le sel boit l’eau dans la chair
& ce qu’il laisse est dur : du bois

de chêne ou d’orme ; & les entrailles
sèchent au sec de suie, de braises,
près d’ail en tresse & d’échalotes
& d’immortelles tête en bas.

 

Leona Stahlmann (née en 1988) : Comment réparer un os de joue / Wie man eine Drosselgrube repariert


De nuit te chercher me chercher moi-
Même à tâtons
Comme on cherche une
Paire de lunettes, de celles en fil-de-fer et rondes les mêmes que celles trop grandes
Que l’autre jour tu portais
Bric-à-brac dans les plis des draps chercher
Les vieilles instructions de montage pour
Jambes, bras, trou jugulaire, os de joue
Peut-être que j’assemble d’autre façon que d’habitude
Ou que je ne tiens pas la notice
Dans le bon sens que je prends la
Chinoise
Que je me range par
Taille couleur ou forme ou ah tu sais quoi
Je laisse tomber tel quel c’est quand même très
Pittoresque


In den Nächten nach dir nach mir
Selbst tasten
Wie nach einer
Verlegten Brille, so eine aus Draht und rund wie die zu große
Die du neulich getragen hast
Krame in Lakenfalten nach
Dem alten Bausatz für
Beine, Arme, Drosselgrube, Jochbein
Vielleicht steck ich’s mal anders zusammen als sonst
Oder halte die Anleitung
Verkehrt herum nehme die
Chinesische
Ordne mich nach
Größe Farbe oder Form oder ach weißt du
Ich lass das jetzt so ist doch ganz
Pittoresk

(inédit)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Alexandra Bernhardt (née en 1974) : confinement : un modèle / Isolationsmodell


La croix de la fenêtre
surplombe la pièce et son vide
comme la Croix du Sud
l’hémisphère inversé

il n’est ici de cataracte qui s’épuise
dans le silence du cyclone

de nuit se tient un timonier
près du beaupré : d’actes anciens
revenant rescapé


Das Kreuz des Fensters
steht über der Leere des Zimmers
wie das Kreuz des Südens
über der verkehrten Hälfte der Erde

Es ist kein Katarakt das sich hier
in der Stille der Mallung erschöpft

Nächtens steht ein Rudergast
am Bugspriet : einstigen Tuns
abgewetterter Wiedergänger

(inédit)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Jana Volkmann (née en 1983) : investissement / investition


sur mon lave-linge
il y a trois pièces garantissant
nos retrouvailles
de 50 lek de 20 lek et de 10 lek

j’espère à chaque essorage que ça va marcher
qu’elles vont chuter l’une après l’autre
dans l’interstice
entre mur et machine
où les tuyaux serpentent
avalant tout ce qui tombe
et c’est à peine chaque fois si elles remuent

je vais prochainement mettre
les 20 lek dans ma poche droite de robe
les 10 dans la gauche et les 50
me les fourrer sous la langue
je vais vendre le lave-linge
et la maison autour
partir avec le cirque
ou les criquets pèlerins
et puis filer vers Toi
sur le plus long chemin
franchir dix-sept frontières
fendre des eaux plus ou moins calmes
je veux qu’on me rende ma mise
c’est incroyable pensé-je
c’est incroyable ce qu’on obtient
pour 80 lek


auf meiner waschmaschine
liegen drei münzen pfand
für unser wiedersehen
50 lek 20 lek und 10 lek

mit jedem schleudergang hoff ich es haut
eine münze nach der anderen zu boden
und hinein in diese lücke
zwischen wand und maschine
wo sich die schläuche schlängeln
und alles schlucken was hinunterfällt
und jedes mal liegen sie kaum verrückt

in naher zukunft nehm ich
20 lek in die rechte rocktasche
10 in die linke und die 50
schieb ich unter meine zunge
verkaufe die waschmaschine
und das haus drumherum
zieh mit dem zirkus
oder den wanderheuschrecken
und dann stiefel ich zu Dir
auf dem längsten weg
über siebzehn grenzen hinweg
durch mehr oder weniger ruhige gewässer
ich verlang meinen einsatz zurück
es ist unfassbar denke ich
es ist unfassbar was man bekommt
für 80 lek


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Alexandra Bernhardt (née en 1974) : Merle / Amsel


Au petit matin : toi
ma claire beauté noire
toi l’oignant cri d’éveil
m’ôtant à ma torpeur

comme je m’émerveille
encore somnolente
de ta force

inflexible
tu me flûtes
du Magma dans l’oreille

Je deviens merle
_______________et me réveille


Frühmorgens : du
meine helle Schönschwarze
du salbender Ruf der Weckung
aus meiner Ohnmacht

Wie bewundere ich
dämmernd noch
deine Kraft

Unbeugsam
flötest du mir
Magma ins Ohr

Ich werde Amsel
_______________und bin wach

(inédit)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Alexandra Bernhardt (née en 1974) : Stances urbaines / Städtische Stanze


Le soleil est à nu, le goudron des rues fond,
Un épervier, cri creux, laisse échapper ses peines.
Dans l’été pâle et chaud, les hachements de sons
D’un marteau-burineur, tambourant ses rengaines.
Comme un affolement sur moi tout à coup fond —
L’épervier fait gonfler, les agitant, ses pennes
Et prend, silencieux, son essor, éperdu,
Comme s’il recelait ce qu’ici j’ai perdu.


Versengt der Straße Teer, die Sonne nackt,
Ein Sperber schreiet hohl sein Sehnen nieder,
Und in der sommerbleichen Hitze hackt
Ein Preßlufthammer trommelnd seine Lieder.
Wie mich mit einem Mal das Grauen packt —
Der Sperber spreizt und schüttelt sein Gefieder
Und hebet sich in stummem Gram empor,
Als bärge er, was ich gerad’ verlor.

(in Et in Arcadia ego. Klagenfurt am Wörthersee: Sisyphus, 2017)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

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