Martial (40-104 ap. J.-C.) : Les étrennes de Martial

Qui est Martial ?

Pour étrennes¹, Umber, tu m’as fait le présent
De tout ce que l’on t’a offert cette semaine¹ :
Deux lots de six carnets, un de sept cure-dents ;
Nappe, éponge, godet¹, sont venus à leur traîne,
Fèves (un demi-muid), olives (un panier),
Vin cuit de Tarragone (un cruchon noir de lie)²,
Canoniques pruneaux², petits fruits de figuier²,
Et pot pesant son poids de figues de Libye :
Tous ces présents ‒ valant, crois-je, à peine cent sous ‒
Livrés par un octet de Syriens immenses…
Qu’il eût été plus simple ‒ et moins tuant, du coup ‒,
De n’envoyer qu’un gars redorer mes finances³.

¹ : Mot à mot « à l’occasion des Saturnales », qui, au temps de Martial, duraient cinq jours (je traduis par « une semaine »). On trouve sur le site d’Arrête ton char un excellent résumé (dans des traductions parfois un peu surannées) des activités qui s’y pratiquaient, dont les échanges de cadeaux d’une valeur, parfois, très discutable. Umber est accusé par Martial de lui donner pour présents ce qu’à lui-même on a offert et dont il se défait.
² : Les vins d’Espagne étaient, dans l’Antiquité, déjà renommés, à l’exception de ceux de l’actuelle Catalogne, réputés épais et d’une couleur peu engageante. Les « canoniques pruneaux » sont littéralement « chenus » : il en va de pruneaux obtenus par dessiccation. Quant aux « petits fruits de figuier » (coctana ou cottona), il s’agit d’une variété petite de figues, produite en Syrie.
³ : Je prends ici, tout en conservant bien sûr le sens, quelque liberté avec le mot à mot de Martial, qui aurait préféré qu’un « gars » ( = un jeune esclave) lui apportât cinq livres (pondera) d’argent en cadeau…

Omnia misisti mihi Saturnalibus, Umber,
munera, contulerant quae tibi quinque dies:
bis senos triplices et dentiscalpia septem;
his comes accessit spongea, mappa, calix,
semodiusque fabae cum vimine Picenarum
et Laletanae nigra lagona sapae;
parvaque cum canis uenerunt coctana prunis
et Libycae fici pondere testa gravis.
Vix puto triginta nummorum tota fuisse
munera, quae grandes octo tulere Syri.
Quanto commodius nullo mihi ferre labore
argenti potuit pondera quinque puer!

(in Epigrammaton liber VII, 53)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Manger selon sa bourse

Qui est Martial ?

Un sanglier pillait le gland tusque, engraissé
De maint chêne ‒ on eût dit la Bête d’Étolie !
Éclat d’un coup d’épieu : l’ami Droit l’a percé,
Près de mon âtre gît ce gibier qu’on m’envie.
Ah, l’opulent chez moi, gras fumets de cuisson,
Odeurs de bois de crête¹ et de festive liche !
‒ Mais le queux va vouloir le poivrer² à foison,
Le mouiller de falerne³ et de garum³ pour riche !
Mon feu n’est pas pour toi, repars chez qui t’a pris,
Ruineux sanglier : j’ai faim à plus bas prix.

¹ le bois de montagne, supposé de meilleure qualité.
² le poivre était, dans l’Antiquité comme au Moyen âge (d’où l’expression « cher comme poivre ») une épice très coûteuse. 
³ le falerne était un des crus les plus fameux, et des plus onéreux, de l’Antiquité romaine. Le garum, quant à lui, était une sauce très prisée des Romains, à base de poissons fermentés dans de la saumure (cf. l’actuel nuocmâm). Il en existait diverses qualités

Tuscae glandis aper populator et ilice multa
__Jam piger, Aetolae fama secunda ferae,
Quem meus intravit splendenti cuspide Dexter,
__Praeda jacet nostris invidiosa focis:
Pinguescant madido laeti nidore penates
__Flagret et exciso festa culina jugo.
Sed cocus ingentem piperis consumet acervum
__Addet et arcano mixta Falerna garo:
Ad dominum redeas, noster te non capit ignis,
__Conturbator aper: vilius esurio.

(in Epigrammaton liber VII, 27)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La Tour / Der Turm

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Tour Saint-Nicolas, Furnes

La terre en ses dedans. Comme si c’était, où
tu montes sans rien voir, la surface d’abord
de la terre vers quoi tu montes dans le lit
pentu des rus, qui ont, de la quêtante source

de l’obscur, lents, jailli, où ta face se fraie
comme ressuscitant, traversant, un chemin,
et que soudain tu vois, comme s’il descendait
de haut de cet abîme appendu sur ta tête

et dont tu reconnais la vastitude quand
il s’écroule sur toi dans les trônes ombreux,
effrayé, apeuré, en tout ce que tu sens :
ô quand il monte ainsi, chargé comme un taureau ‒ :

mais de l’étroite issue une lueur venteuse
te tire. Volant presque, ici tu vois les cieux
derechef, ébloui puis encore ébloui,
et là-bas les tréfonds, en éveil et mouvants,

de petits jours aussi, comme chez Patenier,
qui vont ensemble, une heure en côtoyant une autre,
et traversent des ponts, sautent comme les chiens
sur la piste toujours et sur son chemin clair

que seules quelquefois cachent des maisons frustes,
avant que parvenu, calme, en arrière-plan,
il ne taille à travers broussailles et campagne.


Tour St.-Nicolas, Furnes

Erd-Inneres. Als wäre dort, wohin
du blindlings steigst, erst Erdenoberfläche,
zu der du steigst im schrägen Bett der Bäche,
die langsam aus dem suchenden Gerinn

der Dunkelheit entsprungen sind, durch die
sich dein Gesicht, wie auferstehend, drängt
und die du plötzlich siehst, als fiele sie
aus diesem Abgrund, der dich überhängt

und den du, wie es riesig über dir
sich umstürzt in dem dämmernden Gestühle,
erkennst, erschreckt und fürchtend, im Gefühle:
o wenn er steigt, behangen wie ein Stier -:

Da aber nimmt dich aus der engen Endung
windiges Licht. Fast fliegend siehst du hier
die Himmel wieder, Blendung über Blendung,
und dort die Tiefen, wach und voll Verwendung,

und kleine Tage wie bei Patenier,
gleichzeitige, mit Stunde neben Stunde,
durch die Brücken springen wie die Hunde,
dem hellen Wege immer auf der Spur,

den unbeholfne Häuser manchmal nur
verbergen, bis er ganz im Hintergrunde
beruhigt geht durch Buschwerk und Natur.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Jean Dorat (1508-1588) : La possession bachique

Qui est Jean Dorat ?


N. B. : Le texte original de Jean Dorat est une curiosité : il s’agit de la traduction, en latin, de L’Hymne de Bacchus (1554) de Ronsard, dont la présente traduction est ainsi un écho.

[…] Où m’entraînes-tu, Père ? Ou quel autre plaisir
Veux-tu, plus loin, de moi ? Ne t’ai-je pas assez
Célébré dans mes vers ? Évohé, Père, Euhan,
La fureur bat mon cœur, ton délire sacré
Me fouette, plus brutal, me pousse : ô bon Bacchus,
Je te vois, et tes yeux rougeoyants tel un feu,
Et tes cheveux flottant, dorés, sur tes épaules,
Né-d’une-cuisse ! L’âme – ah ! – me fuit, fugitive,
Pour te suivre, légère, et tes orgies ; je sens
Mon cœur ravi, Bacchus, par ta rage en furie
Tremblant frémir, peiner, mu par tes aiguillons.
Vite, donnez ici cornes, cymbales, ces
Clochettes ; donnez, là, les sistres, les bruyants
Tambours ! Que sur ma tête on fixe les turbans,
Retenant mes cheveux, de la mitre à couleuvres
Êt mêlements de nœuds, toupets de lierre dense !
Que les vents d’Éolie ébranlent ma coiffure
– Ainsi parfois les monts d’Érymanthe plient-ils,
Semés de frondaisons et de feuilles caduques !
– Suis-je en proie à l’erreur ? ou vois-je, titubant,
Sans rythme se mouvant ni règle, près de l’Hèbre
Gesticulant des mains les folles Édonides
Bondir dans les déserts vêtus de gel neigeux,
Criant à cris d’horreur, ululant à l’aigu
À gorge que veux-tu ? donnant de force au joug
Leur cou fougueux pointé de thyrses verdissants ?
– Je n’ai plus mon esprit ! Hors haleine, mes flancs
Sont rompus, c’est le vin qui sans but me conduit,
Qui me mène, je vais, j’erre parmi les plaines
– Ou du moins mon esprit le croit-il […]


[…] Quo me rapis, o pater ? Aut quid
ulterius tibi dulce mei ? Non carmine nostro
laus tua jam celebrata satis ? Euhoe, pater Euhan,
corda furor quatit. Ah flagris magis acribus error
me sacer exagitat nuper tuus : o bone Bacche,
 te video, atque tuos oculos velut igne rubentes,
atque comas flavas, tua quae per colla vagantur
Coxigena. Ah fugitiva mihi mens aufugit, et te
ac tua subsequitur levis orgia ; capta furenti,
Bacche, tua rabie, mea corda trementia sensi
infremuisse, tuis stimulis ita pulsa laborant.
Ocius hinc aliquis da cornua, cymbala et ista
tinnula, daque illinc crepitacula, et illa fragosa
tympana. Quid cessas capiti redimicula mitrae
ferre  nodisque intertexta, hederisque horrentia densis ?
Dein ita compositos vexent mihi flamina crines
Aeolia, ut quondam juga cum nutant Erymanthi
frondibus arboreis, foliis et sparsa caducis.
Fallor ? An aspicio pede jam titubante moveri
nec numero nec ab arte ulla manuumque micare
gestibus insanas Edonidas Ebride ripa
saltantes per amicta gelu deserta nivali,
horrida clangentesque, et acuta cavis ululantes
gutturibus ? Sua subque jugum petulantia colla
vi dare cuspidibus Thyrsorum tacta virentum ?
Ast ego mentis inops et anhelo lassa fatigans
ilia proflatu, vinique errore regentis
ductus, eo per plana vagus ; certe ire per illa
mens se nostra putat. […]

(in Hymnus in Bacchum, vers 185-214)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Horace (65-08 av. J.-C.) : La possession bachique

Qui est Horace ?

_____Où donc, Bacchus, m’emportes-tu,
tout plein de toi ? Vers où suis-je entraîné, bois, grottes,
_____d’un pas vif et nouveau ? Dans quels
antres m’entendra-t-on chercher du grand César
_____à sertir la gloire éternelle
parmi les astres et le clan de Jupiter ?
_____Sublime et neuf sera mon dire
par nulle bouche encore dit. – Comme, en extase,
_____sur les monts veille l’Éviade¹
regardant au loin l’Hèbre et, brillante de neige,
_____la Thrace – et par un pied barbare
le Rhodope foulé² : j’aime à sortir des sentes
_____afin de contempler les rives
et le bois solitaire. Ô maître des Naïades
_____et des Bacchantes assez fortes
pour de leurs mains déraciner les frênes hauts,
_____je ne dirai rien de petit,
rien de mortel, ou bas de ton . Quel doux péril,
_____ô Lénéus³, c’est que de suivre
le dieu bordant son front de pampres verdoyants !

¹ Autre nom de la Bacchante.
² L’Hèbre est un fleuve, le Rhodope une montagne, les deux en Thrace.
³ Autre nom de Bacchus, qui en a de très nombreux, cf. Ovide, Métamorphoses, livre 4 : « […] les brus, les mères obéissent, / Laissent toile et fuseaux, tâches en cours ; encensent / Bacchus, en l’appelant « Bromius », « Lyaeus », / « Né-du-feu », « Deux-fois-né », « Seul-porté-par-deux-mères » ; / Et « Nysée », « Thyonée aux cheveux intondus », / « Lénéus », « Jovial découvreur de la vigne », / « Nyctélius », « Père Élélé », « Iacchus », « Evhan », /Te donnent tous les noms que tu as chez les Grecs […] (ma traduction).

N. B. : Cette ode aura, chez les poètes néo-latinisants, un écho considérable, et sera fréquemment imitée. De ces résonances, on trouve quelques exemples sur ce blog, ainsi chez Jules-César Scaliger (1484-1558), Marcantonio Flaminio (1498-1550) et Jean Dorat (1508-1588).


____Quo me, Bacche, rapis tui
plenum? Quae nemora aut quos agor in specus
____velox mente nova? Quibus
antris egregii Caesaris audiar
____aeternum meditans decus
stellis inserere et consilio Iovis?
____Dicam insigne, recens, adhuc
indictum ore alio. Non secus in iugis
____exsomnis stupet Euhias,
Hebrum prospiciens et niue candidam
____Thracen ac pede barbaro
lustratam Rhodopen, ut mihi devio
____ripas et vacuum nemus
mirari libet. O Naiadum potens
____Baccharumque valentium
proceras manibus vertere fraxinos,
____nil parvum aut humili modo,
nil mortale loquar. Dulce periculum est,
____o Lenaee, sequi deum
cingentem viridi tempora pampino.

(in Odes, III, 25)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Marcantonio Flaminio (1498-1550) : La possession bachique

Qui est Marc-Antoine Flaminio ?

Quelle fureur, Bacchus, me prend, m’enrage ? – Io, io,
Pris, emporté, je suis, volant par les futaies
– La Ménade y rend culte, et la Triétérique,
Y errant et menant leurs danses de délire.
Je crois entendre l’air retentir à vacarme
Partout ; je me crois joint, rapide, aux chœurs, aux troupes
Errant dans les futaies… Évohé, le sol tremble
Sous mes pieds ; un nuage, évohé, de poussière
M’ôte le jour. Voici le rejeton – tout près ! –
De Sémélè. Il vient : tinte clair le crotale,
Bruit bas la flûte courbe en roseaux de Phrygie.
Évohé, mon cœur vague ! Évohé, la fureur
Fouette mes reins tremblants ! – Cesse, de grâce, cesse
D’éperonner mon cœur : mène d’autres, véloces,
Dans les maquis de Thrace, à d’autres de ployer,
Tourner çà, là, la tête, et du thyrse enlierré
De massacrer le fauve ! Au calme retiré,
Moi, je rendrai ton culte, et dirai, nouveau prêtre,
Bacchus, sur cordes d’or, et son pieux pouvoir,
Chanterai tes secrets, Liber, habiterai,
Ma vie durant, tes bois, te servirai toujours.
– Que si, Père, tu veux m’inclure dans la troupe
Des Bacchants, m’entraîner, délirant, par les monts
Du Rhodope : fais-moi du moins cette faveur
D’entraver la fureur de la passion, Père,
Et que je vive exempt des corvées amoureuses.


Age, Bacche, quis furor me rabidum occupat ? Io io
rapior, et alta cursu volucri in nemora feror,
ubi sacra Maenades cum Trieterica celebrant,
furibunda solent vagantes agitare tripudia.
Audire videor alto reboantia strepitu
ubique aera : jam choris, jam videor nemorivagis
celer interesse turmis. Evoe mihi sola sub
pedibus tremunt, nubes Evoe pulverea diem
mihi tollit. Adest, adest jam Semeleia propius
soboles : io venit, tinnula cymbala resonant,
Phrygiis recurva stridet grave tibia calamis.
Evoe vagus abit animus, evoe tremula flagris
mihi terga quatit furor. Parce precor, precor, animum
stimulis citare tantis : alios rape celeres
per opaca Thraciae rura, alii capita rotent
hinc et hinc reflexa, thyrsisque feras hederigeris
lanient. In otiosis ego sacra latibulis
faciam, aureisque Bacchi pia numina fidibus
referam novus sacerdos. Tua, Liber, initia
cantabo, et ista, donec mihi vita supererit,
habitabo nemora, semper tuus, Evie, famulus.
Quod si bene, pater, Euhantum me inserere choris
animo est, et altae furibundum per juga Rhodopes
agitare, tuo mihi saltem munere liceat
rabidi furorem amoris compescere, pater, et
da servitio gravi dominae vivere vacuum.

(in Marci Antonii, Joannis Antonii et Gabrielis Flaminiorum Carmina [1743] p. 23)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Horace : Tout feu tout flamme pour Glycère

Qui est Horace ?

Texte scandé en latin : 
Le mètre est d’un glyconique suivi d’un asclépiade mineur :
‒  ‒  ‒  ̮   ̮  ‒  ̮  ‒̮
‒  ‒  ‒  ̮   ̮  ‒ || ‒  ̮   ̮  ‒  ̮  ‒̮

_____La rude mère des Amours,
Me somme, avec le fils de Sémélé de Thèbes¹
_____Et quelque libertine envie,
De redonner du souffle à mes ardeurs anciennes :

_____Tout feu pour la belle Glycère
– Plus pure est sa beauté que marbre de Paros –,
_____Tout feu pour son charme mutin,
Pour son minois que nul ne voit impunément.

_____Vénus sur moi fond toute entière,
Quitte Chypre et s’irrite à m’entendre chanter
_____Scythes et voltes cavalières
Des Parthes valeureux : tout ce qui n’est pas elle²…

_____Posez ici de l’herbe fraîche,
Garçons, et des rameaux ; posez là de l’encens,
_____Du vin vieux en patère³ :
Offrons-lui sa victime, elle viendra plus douce.

¹ Il s’agit de Bacchus ; sans doute faut-il comprendre qu’Horace a un peu bu, et que l’ivresse ranime des souvenirs amoureux…
² Vénus (« La rude mère des Amours » du premier vers, qui séjourne d’ordinaire à Chypre) reproche à Horace de se consacrer à la poésie épique (de chanter les Scythes, les volte-faces des Parthes…) au détriment de la poésie amoureuse.
³ Il s’agit dans cette strophe d’apaiser Vénus en dressant pour elle un autel champêtre, constitué d’un peu d’herbe et de verdure, et en lui faisant l’offrande d’encens et d’une libation du meilleur vin, ainsi que d’un animal sacrifié.

____Mater saeva Cupidinum
Thebanaeque iubet me Semelae puer
____et lasciva Licentia
finitis animum reddere amoribus.

____Urit me Glycerae nitor
splendentis Pario marmore purius;
____urit grata proteruitas
et voltus nimium lubricus aspici.

____In me tota ruens Venus
Cyprum deseruit, nec patitur Scythas
____aut versis animosum equis
Parthum dicere nec quae nihil attinent.

____Hic vivum mihi caespitem, hic
verbenas, pueri, ponite turaque
____bimi cum patera meri:
mactata veniet lenior hostia.

(in Odes, I, 19)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Horace : Aimer la vie simple (Persicos odi puer)

Qui est Horace ?

L’ode en latin :

J’abhorre, mon garçon, le luxe d’Orient,
Et boude le tilleul que l’on tresse en couronne.
Cesse de t’enquérir de la place où se vend
___L’ultime rose de l’automne.

J’y tiens : ne force pas ton zèle en altérant
En rien le simple myrte : il est, le myrte, digne
De toi qui sers le vin comme de moi buvant
___Sous l’épais dais que fait ma vigne¹.

¹ : Dans l’Antiquité, la vigne se cultivait « en hautain » : on l’unissait à certains arbres, dans les branches desquels on la laissait se développer. L’ensemble, après taille, formait une tonnelle, comme dans l’illustration ci-dessus.

Persicos odi, puer, apparatus,
displicent nexae philyra coronae,
mitte sectari, rosa quo locorum
_____sera moretur.

Simplici myrto nihil adlabores
sedulus, curo: neque te ministrum
dedecet myrtus neque me sub arta
_____uite bibentem.

(in Odes, I, 38)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Épitaphe de la petite Érotion

Qui est Martial ?

Fronton et Flaccilla, à vous deux, ses parents,
Je remets ma bisette et mes joies : cette enfant,
Ce chou d’Érotion¹, pour que les ombres noires²
Ne l’effraient, ni le chien monstrueux du Tartare.
De solstices d’hiver³, c’est six qu’elle aurait vus
Si six ‒ aussi ‒ de jours elle eût vécu de plus.
Entre ses vieux patrons puisse-t-elle s’ébattre
Et bredouiller mon nom dans son bagou folâtre… !
Que le gazon soit mol sur son corps tendre, et sois
-Lui, terre, sans lourdeur : elle l’était pour toi.

¹ : Il faut comprendre qu’Érotion (en grec : « Petite chérie ») était une fillette esclave. Elle vient de mourir, et Martial confie son âme aux parents, morts, de l’enfant, pour qu’ils l’accompagnent sur le chemin des Enfers et lui évitent la peur des monstres qu’elle est appelée à rencontrer.
² : Il s’agit des âmes des morts.
³ : Je prends bruma dans son sens étymologique (brevissima [dies]) tel qu’il est donné par Varron : il s’agit du jour le plus court de l’année, celui du solstice d’hiver (21 décembre) : sans cette référence à ce jour précis, et en traduisant, comme on lit parfois, frigora brumae par la froidure d’hiver, on ne peut comprendre pourquoi Martial souligne qu’il aurait eu 6 ans dans 6 jours. La petite Érotion était donc née un 15 décembre.

L’excellent Vojin Nedeljkovic, de l’Université de Belgrade (Serbie) en donne ici, de cette épigramme, une très belle lecture, qui respecte le scansion originelle du distique élégiaque et la prononciation du latin classique telle qu’on la reconstitue de nos jours.
Michel de Marolles, quant à lui, en a donné (1655) la traduction suivante, que je trouve charmante (avec toutefois une interprétation des premiers vers différente de la mienne) :


Hanc tibi, Fronto pater, genetrix Flaccilla, puellam
____Oscula commendo deliciasque meas,
parvola ne nigras horrescat Erotion umbras
____Oraque Tartarei prodigiosa canis.
Inpletura fuit sextae modo frigora brumae,
____Vixisset totidem ni minus illa dies.
Inter tam veteres ludat lasciva patronos
____Et nomen blaeso garriat ore meum.
Mollia non rigidus caespes tegat ossa nec illi,
____TTerra, gravis fueris: non fuit illa tibi.

(in Epigrammaton liber V, 34)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Giorgio Cichino (1514-1599) & Giovanni Pietro Astemio (1505-1567) : Paradoxes des jumeaux siamois

Qui sont Giorgio Cichino 
et Giovanni Pietro Astemio ?


Petite note introductive : 
La question si les jumeaux siamois étaient une ou deux personnes distinctes avait été débattue par Henri de Gand à la fin du XIIIe siècle dans ses Quodlibeta Theologica (VI, questions 14 et 15), dont une édition avait été donnée à Paris en 1518 (peut-être Cichino et Astemio avaient-ils pu la consulter – on en trouve dans cet article : https://ress.revues.org/145#bodyftn20 une analyse en français). Les réponses apportées par Henri de Gand seront fréquemment reprises et vulgarisées par la suite dans de nombreux traités de théologie pratique.
L’intérêt de la Renaissance pour les « monstres » (monstra : « Monstres sont choses qui apparaissent contre le cours de nature [& sont le plus souvent signes de quelque malheur à advenir] comme un enfant qui naist avec un seul bras, un autre qui aura deux têtes, & autres membres ») se manifeste, entre autres, chez Montaigne (Essais, Livre II, chapitre 30) ainsi que chez Ambroise Paré dans son Des monstres et prodiges (1573).

___Cichino :

1. « Vous nous voyez tous deux fondus en un seul corps ?
Cœur, esprit, sont fondus de la même façon.
Si vivre, c’est grandir : nous vécûmes dans l’ombre,
Nés tous deux à même heure, à même heure emportés. »

2. « D’entrailles en travail, je nais : je n’ai qu’un corps,
Où bras, têtes et pieds ont été dédoublés. »

3. On voit, en ces jumeaux, l’influence des astres :
Que l’un vienne à mourir, l’autre meurt à son tour.

4. « Dans le sein maternel, t’ai-je donc nui, mon frère ?
Malheur ! Pourquoi veux-tu, mourant, causer ma perte ? »

5. Même destin ? non pas : différent, des deux frères,
L’un meurt sitôt que né, l’autre meurt en naissant.

___Astemio à Cichino :

6. Ne nomme pas « jumeaux » qui n’a qu’une poitrine
Et dans cette poitrine un seul cœur, un seul torse,
Ni ne nomme « être simple » un être à double tête,
Qui a deux fois deux mains, qui a deux fois deux pieds.

7. La mère accouche d’un, de deux, qui n’ont qu’un corps :
Et n’accouche ni d’un, ni n’accouche de deux.


_____Cichini:

1. Cernitis haerentes in eodem corpore fratres?
Sic etiam haerentes corde animoque sumus.
Viximus in tenebris, si vita est crescere, at hora
Edidit una duos, abstulit una duos.

2. Viscere concreto exorior: sub corpore eodem
Fecerunt geminos brachia, colla, pedes.

3. Astrorum vires qui nescis cerne gemellos:
Uno etenim extincto, extinctus et alter obit.

4. Quid frater fratri nocui, sub ventre parentis?
Cur miserum velles perdere morte tua?

5. Fata eadem, diversa immo, sunt fratribus: ortus
Occidit hic, oriens occidit ille prius. 

_____Abstemii: 

6. Nec geminos dicas queis unum pectus, in uno
Pectore corque unum truncus et unus inest,
Nec dicas unum, bifido qui vertice duplex,
Bis geminaque manu est, bis geminoque pede. 

7. Atque unum atque duos in eodem corpore mater
Nixa: nec est unum nixa, nec illa duos.

(in Carmina [première publication : 1976])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

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