Actualité littéraire : Préface à Cécile Delalandre. Entretien. Méditations pyrotechniques

Préface, par mes soins, de La Bézote suivi de Reste la forêt de la merveilleuse Cécile Delalandre, hélas récemment disparue, dont j’avais, il y a quelques années de cela chroniqué le très original Tess et Raoul précédé de Breuilles (paru chez le même [excellent] éditeur : Le Bateau ivre).


Sur le beau blog des Imposteurs  piloté par Guillaume Richez : un entretien avec Eve Guerra sur Méditations pyrotechniques (cf. ci-dessous) et, plus généralement, sur l’écriture de poésie.


Quelques aperçus du n° 11 de « Voleur de feu », la très belle revue de poésie et de peinture animée par Édith Masson et William Mathieu, qui accueille mes Méditations pyrotechniques avec accompagnement pictural de Véronique Lafont. 

Cette bouche qui crache & rend gorge à feux brefs :
quel ventre spasmodique en dirige l’effort
quel soufflet viscéral en anime le flux :
       profusion proférée de voyelles
       & d’un coup c’est la phrase & son chœur
une harmonie verbale où vibre l’œil-tympan
du scrutateur ouvert à la métamorphose […]

Les étoiles de mer si proches des étoiles
quand la nuit les reflète à leur ciel personnel
créant continuité du monde obscur au bleu
       mêlant les termes à confondre :
       mais cette nuit que l’an bascule
que l’astre prolifère éphémère en surface
de la mer : la profonde étoile est-elle en peine
de ce qui trouble l’habitude ? […]

Ô donne-t-il au cœur ce feu tombant du ciel
une âme qui prendrait ses multiples couleurs
       & sa chaleur : & translucide & froid
le laisserait au bord de la nuit bois flotté
       rongé de flux reflux de sel
insensé dépourvu d’usage & de raison […]


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Tertullien (150 [?] 160 [?]-220 ap. J.-C.) : Le devenir de la chair et les mots pour la dire

Qui est Tertullien ?


[…] C’est pourquoi les hérétiques ont pour constance de commencer par cela, instruisant puis construisant ce qu’ils savent captiver aisément les esprits, les idées qu’on partage attirant la faveur. Venant de l’hérétique, entend-on rien d’autre que le païen n’ait déjà dit ou développé, criant sans ambages et partout sus à la chair, à son origine, à sa substance, à ses vicissitudes, à toute sa destinée : chair abjecte en sa prime heure (étant issue de terre excrémentielle) puis gagnant en abjection (sa semence étant de boue), frivole, infirme, infâme, importune, encombrante, choyant caduque (liste close de son ignominie) en terre (son origine) et dans l’appellation cadavre : pour aussi de cette sinistre appellation sortir et se perdre en toute absence d’appellation, dans la mort de tout vocable ? […]


Appropriation par Bossuet du même passage :

[…] La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature ; notre corps prend un autre nom ; même celui de cadavre, dit Tertullien, parce qu’il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps : il devient un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue ; tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu’à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes ! […]

in « Oraison funèbre de Henriette-Anne d’Angleterre duchesse d’Orléans » (21 août 1670)

[…] Itaque haeretici inde statim incipiunt et inde praestruunt, dehinc et interstruunt, unde sciunt facile capi mentes de communione favorabili sensuum. An aliud prius vel magis audias ab  haeretico quam ab ethnico, et non protenus et non ubique convicium  carnis, in originem in materiam in casum, in omnem exitum eius, immundae a primordio ex faecibus terrae, immundioris deinceps ex seminis sui limo, frivolae infirmae criminosae molestae onerosae, et post totum ignobilitatis elogium caducae in originem terrae et cadaveris nomen, et de isto quoque nomine periturae in nullum inde iam nomen, in omnis iam vocabuli mortem? […]

(in De resurrectione carnis liber, IV)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Paul Celan (1920-1970) : Matière de Bretagne

Qui est Paul Celan ?

Genêt clair, jaunes, les versants
suppurent contre ciel, l’épine
tourne autour de la plaie, des cloches
dedans, c’est le soir, le néant
roule ses mers vers l’oraison,
la voile-sang cingle vers toi.

Sec, se fait terre
le lit derrière toi, fait roselière
son heure, là-haut,
près de l’étoile, les étiers
lactés bavassent dans la vase, datte de mer
dessous, touffue, béant en bleu, un plant vivace
de caducité, beau,
salue ta mémoire.

Me connaissiez-vous,
mains ? J’allais
le chemin fourchu que vous m’indiquiez, ma bouche
crachait son gravier, j’allai, mon temps,
congère en marche, jetait son ombre – me connaissiez-vous ?)

Mains, la plaie d’é-
-pine entourée, des cloches,
mains, le néant, ses mers,
mains, en genêt clair, la
voile-sang
cingle vers toi.

Tu
tu apprends
tu apprends à tes mains
tu apprends à tes mains tu apprends
tu apprends à tes mains
__________________à dormir.


Ginsterlicht, gelb, die Hänge
eitern gen Himmel, der Dorn
wirbt um die Wunde, es läutet
darin, es ist Abend, das Nichts
rollt seine Meere zur Andacht,
das Blutsegel hält auf dich zu.

Trocken, verlandet
das Bett hinter dir, verschilft
seine Stunde, oben,
beim Stern, die milchigen
Priele schwatzen im Schlamm, Steindattel,
unten, gebuscht, klafft ins Gebläu, eine Staude
Vergänglichkeit, schön,
grüßt dein Gedächtnis.

(Kanntet ihr mich,
Hände ? Ich ging
den gegabelten Weg, den ihr wiest, mein Mund
spie seinen Schotter, ich ging, meine Zeit,
wandernde Wächte, warf ihren Schatten – kanntet ihr mich ?)

Hände, die dorn-
umworbene Wunde, es läutet,
Hände, das Nichts, seine Meere,
Hände, im Ginsterlicht, das
Blutsegel
hält auf dich zu.

Du
du lehrst du lehrst deine Hände
du lehrst deine Hände du lehrst
du lehrst deine Hände
_________________schlafen.

(in Gesammelte Werke, I, page 171)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Épitaphe d’une jeune fille assassinée pour ses bijoux


Voici ce que dit, de cette épitaphe, Frédéric Plessis, dans son excellent Poésie latine : épitaphes (Paris, 1905 ; page 169) : « Épitaphe d’une jeune femme qui fut, semble-t-il, assassinée par un voleur qu’avaient tenté ses bijoux. […] C’est une œuvre maladroite, mais intéressante par l’effort personnel de l’auteur, un affranchi probablement ou quelque plébéien, par sa tentative pour raconter une petite histoire… sur laquelle la gaucherie de l’exécution laisse planer un mystère irritant pour la curiosité. »

Garçon qui lis ces mots : si t’est chère une fille,
Concède-lui peu d’or à porter à ses bras.
Il est juste qu’elle ait des colliers de résille¹
Et veuille des présents dignes de ses appas.
Offre-lui des tenues mais sans luxe qui crie,
Évite de la sorte adultère et voleur.
Car pour un serpent d’or on tua ma chérie²,
Dont j’eus le cœur percé d’éternelle douleur.

¹ : L’expression latine n’est guère claire ; le mot à mot peut signifier sans réelle certitude « des éléments articulés » (artus) « formant un filet » (laqueatos)
² : Vers obscur ; ab artus est grammaticalement incompréhensible ; on est obligé à reconstruire le sens en fonction du contexte ; speciosus au sens de « voyant », « ostentatoire ».

(tu), quicumque legis titulum iuvenis, quoi sua carast,
auro parce nimis vincire lacertos.
illa licet collo laqueatos inliget artus,
et roget, ut meritis praemia digna ferat.
vestitu indulge, splendentem supprime cultum:
sic praedo hinc aberit, neq(ue) adulter erit.
nam draco consumpsit domina(m) speciosus ab artus,
infixumq(ue) viro volnus perpetuumq(ue) dedit.

(in Carmina Latina epigraphica, 1037)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Epitaphe romaine : Corps mort devenu fleur


[…] Je dirai, redirai – pour que les Morts l’entendent –
Constamment ton doux nom, Flavia Nicopole,
Arrosant de mes pleurs répétés ton sépulcre.
Veuillent les dieux du ciel exaucer mon souhait
De voir sur ton tombeau sur une verte hampe
Croître une fleur nouvelle à couleur d’amarante,
De belle violette ou de rose ou de pourpre,
Afin que le passant, ralentissant ses pas,
Voyant ces fleurs, lisant les mots gravés, se dise :
« Flavia Nicopole a pour corps cette fleur. »

NB : Il en va de la seconde partie d’une épitaphe (celle de Flavia Nicopolis [que je francise en Nicopole, pour des raisons de versification]) datant peut-être de l’époque d’Auguste. La première partie est très lacunaire : on a pu tâcher d’en reconstituer le texte, mais aucune des conjectures n’est vraiment satisfaisante. Autant s’en tenir à ce qui demeure de l’épitaphe : qui peut encore, me semble-t-il, toucher le lecteur contemporain, et être rapproché du dernier tercet de « Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose » de Ronsard.
C’est, qui s’exprime, le mari de la défunte, un certain Aelius Stephanus.

[…] Semper ego ut Manes possint audire iterabo,
Flavia Nicopolis, nomen dulce tuum,
et tumulo spargam saepe meas lacrimas.
O mihi si superi vellent praestare roganti
ut tuo de tumulo flos ego cernam novum
crescere vel viridi ramo vel flore amaranti
vel roseo vel purpureo violaeque nitore,
ut qui praeteriens gressu tardante viator
viderit hos flores, titulum legat et sibi dicat
« hoc flos est corpus Flaviae Nicopolis ».

(in Carmina Latina epigraphica, 1184)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Deux épitaphes scatologiques de l’Antiquité romaine


___Passant, ne pisse pas
sur ce tombeau : c’est ma prière
d’homme gisant ici sous terre.
___Mais si tu es bon gars :
Trinque, bouteille débouchée,
Et verse-m’en une lampée.


Abstiens-toi de pisser, passant, sur ce tombeau :
Si tu veux à la morte être plus plaisant : chie.
Ouste, chieur : ici, c’est la tombe d’Ortie¹,
N’y lâche pas ton cul, sinon gare à ta peau !

¹ : Urtica, en latin. C’est un nom de famille attesté dans plusieurs inscriptions.

Hospes, ad hunc tumulum ne meias ossa precantur
tecta hominis. Set si gratus homo es, misce bibe da mi.

(in Corpus Inscriptionum Latinarum, VI, 2357)


Hospes, ad hunc tumuli ni meias ossa precantur,
nam, si vis huic gratior esse, caca.
Urticae monumenta vides; discede, cacator.
non est hic tutum culum aperire tibi.

(ibidem, IV, 8899)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Epitaphe romaine : « Profitons de la vie »


Mes amis, venez vite et prenons du bon temps,
Banquetons dans la joie en cette courte vie,
Buvons jusqu’à plus soif en riante harmonie.
C’est là ce que ces morts ont fait de leur vivant :
Donner, prendre et jouir avant de disparaître.
Imitons, nous aussi, le temps de nos ancêtres.
Vis tandis que tu vis et ne refuse rien
D’agréable à ton cœur : car un dieu l’a fait tien.  


Adeste amici, fruamur tempus bonum,
epulemur laeti, vita dum parva manet,
Baccho madentes, hilaris sit concordia.
eadem fecerunt hi cuncti dum viverent,
dederunt acceperunt, dum essent, fruniti sunt.
et nos antiquorum emitemur tempora.
vive dum vivis, nec quidquam denegaveris
animo indulgere, quem commodavit deus

(in Carmina Latina epigraphica, fasciculus I, p. 92)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Actif /vs/ passif

Qui est Martial ?

Tu emproses, l’huis clos, Amillus, de grands gars,
Et veux être surpris t’employant à cela,
Par crainte d’affranchis, d’esclaves de ton père,
De clients cancanant à langue de vipère.
Qui prouve à des témoins qu’il n’est point l’enculé,
C’est souvent, Amillus, que sans témoins il l’est.

NB : Pour comprendre pleinement cette épigramme, il faut avoir à l’esprit les représentations sociales des Romains en matière de sexualité : si l’homosexuel passif (cinaedus) est méprisé, son partenaire actif (paedicator) ne l’est pas.

Reclusis foribus grandes percidis, Amille,
    et te deprendi, cum facis ista, cupis,
ne quid liberti narrent seruique paterni
    et niger obliqua garrulitate cliens.
Non pedicari se qui testatur, Amille, 
    illud saepe facit quod sine teste facit.

(in Epigrammaton liber VII, 62)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Friedrich Hölderlin (1770-1843) : Quelques vers de « D’un bleu délectable » / In lieblicher Bläue

Qui est Friedrich Hölderlin ?

Éclot d’un bleu délectable avec le
Toit métallique le clocher. Le
Ceint de ses ronds la chantante hirondelle, le
Ceint le plus touchant des bleus. Le soleil prend
De la hauteur et teint la tôle, en haut pourtant crie tranquille à la brise
La girouette. Quand alors sous la cloche quelqu’un descend
Ces marches, c’est une vie calme, car
Même de cette forme à l’extrême
Abstraite, on peut tirer, qui en ressort, figure
D’homme. Les fenêtres par où les cloches résonnent
Sont comme des portes donnant sur la beauté. […]

NB : J’essaie de transcrire, dans la traduction de ces quelques vers, les répétitions de sonorités dont me semble procéder la dynamique de ce poème (au moins dans son début) et qu’à ce compte il me paraît essentiel de conserver en français (sans évidemment pouvoir les reproduire telles quelles : mais en les transposant selon d’autres modalités). Les principales sont indiquées par un jeu de couleurs (dans les seuls cinq premiers vers, à titre d’exemple) dans le texte allemand ci-dessous.
On trouve bien sûr sur Internet (beaucoup) d’autres traductions (comme ici ou ) de ce poème (complet : ce qui n’est pas ici le cas, tant s’en faut), dont celle d’André du Bouchet (édition de la Pléiade), que le lecteur curieux pourra consulter. Pour qui lit l’anglais : celle de Glenn Wallis me semble aller dans le sens de la mienne.

In lieblicher Bläue blühet mit dem
Metallenen Dache der Kirchturm. Den
Umschwebet Geschrei von Schwalben, den
Umgiebt die rührendste Bläue. Die Sonne gehet hoch
Darüber und färbet das Blech, im Winde aber oben stille krähet
Die Fahne. Wenn einer unter der Gloke dann herabgeht,
Jene Treppen, ein stilles Leben ist es, weil,
Wenn abgesondert so sehr
Die Gestalt ist, die Bildsamkeit herauskommt dann
Des Menschen. Die Fenster, daraus die Gloken tönen,
Sind wie Thore an Schönheit.[…]


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Actualité 2ème semestre 2019

Sortie de ma traduction, dans le n° 77 de la revue Diérèse, de poèmes en prose de Katherine Mansfield


Sortie, aux éditions publie.net, de ma traduction (en vers français rimés) des Sonnets à Orphée de Rilke (novembre 2019)


Sortie aux éditions du Réalgar de Tout était devenu trop blanc (roman, août 2019)

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