Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Éloge de la lenteur


Nous allons de l’avant.
Mais le temps qui s’empresse
qu’il vous soit petitesse
dans le toujours constant.

Ce qui fait diligence
s’en va bientôt passer ;
seule la permanence
peut nous initier.

Ne mets ton cœur, garçon,
dans la rapidité ;
en vol, que veux-tu vivre¹ ?

Tout est suspension :
le sombre et la clarté,
la fleur comme le livre.

¹ : L’allemand dit : « dans les tentatives de vol » ; je traduis un peu différemment pour amener la rime.
NB : On trouve ici deux autres traductions du même sonnet, 
dû l'une à Charles Dobzynski, l'autre à Armel Guerne.

Wir sind die Treibenden.
Aber den Schritt der Zeit,
nehmt ihn als Kleinigkeit
im immer Bleibenden.

Alles das Eilende
wird schon vorüber sein;
denn das Verweilende
erst weiht uns ein.

Knaben, o werft den Mut
nicht in die Schnelligkeit,
nicht in den Flugversuch.

Alles ist ausgeruht:
Dunkel und Helligkeit,
Blume und Buch.

(in Die Sonette an Orpheus [I, 22] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le retour du printemps / Frühling ist wiedergekommen


Voici de retour le printemps. La terre
est comme un enfant qui aurait appris
tant, ô tant de vers… Mais pour le calvaire
des longues leçons, elle obtient son prix.

Son maître était dur et de ce vieil homme,
nous aimions le blanc qui le duvetait.
Maintenant, bleu, vert, comment on les nomme ? 
demandons-le-lui : elle sait, le sait !

Vacancière, joue, ô toi, terre heureuse,
avec les enfants. Rieuse, jouons :
qui t’attrapera, c’est la plus contente.

Ô leçons du maître, étude nombreuse,
et ce qui empreint souches, lourds longs troncs :
elle chante tout, oui, elle le chante !


Frühling ist wiedergekommen. Die Erde
ist wie ein Kind, das Gedichte weiß;
viele, o viele…. Für die Beschwerde
langen Lernens bekommt sie den Preis.

Streng war ihr Lehrer. Wir mochten das Weiße
an dem Barte des alten Manns.
Nun, wie das Grüne, das Blaue heiße,
dürfen wir fragen: sie kanns, sie kanns!

Erde, die frei hat, du glückliche, spiele
nun mit den Kindern. Wir wollen dich fangen,
fröhliche Erde. Dem Frohsten gelingts.

O, was der Lehrer sie lehrte, das Viele,
und was gedruckt steht in Wurzeln und langen
schwierigen Stammen: sie singts, sie singts!

(in Die Sonette an Orpheus [I, 21] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : L’étalon blanc / Der Schimmel

 


Mais à toi, Maître, dis, ô que puis-je t’offrir
à toi qui enseignas l’écoute aux créatures ?
Un jour de ce printemps que j’ai en souvenir,
on était en Russie, au soir ‒, une monture…

L’étalon fuyait seul à travers le village,
‒ l’entrave lui pendait au paturon d’avant ‒,
afin d’être de nuit tout seul dans le pacage ;
comme lui ondoyait, lui battait le crin blanc

dessus son encolure au rythme de sa course,
tandis que, pesamment freiné, il galopait.
Et le sang du coursier, comme en sourdait la source !

Lui, la vaste étendue, ah comme il l’éprouvait !
Il chantait, écoutait, avait en apanage
tout ton cycle de dits.
Je t’offre son image.


Dir aber, Herr, o was weih ich dir, sag,
der das Ohr den Geschöpfen gelehrt? –
Mein Erinnern an einen Frühlingstag,
seinen Abend, in Rußland –, ein Pferd…

Herüber vom Dorf kam der Schimmel allein,
an der vorderen Fessel den Pflock,
um die Nacht auf den Wiesen allein zu sein;
wie schlug seiner Mähne Gelock

an den Hals im Takte des Übermuts,
bei dem grob gehemmten Galopp.
Wie sprangen die Quellen des Rossebluts!

Der fühlte die Weiten, und ob!
Der sang und der horte –, dein Sagenkreis
war in ihm geschlossen.
Sein Bild: ich weih’s.

(in Die Sonette an Orpheus [I, 20 1923])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Dansez l’orange / Tanzt die Orange


Attendez…, le bon goût… Mais qui déjà s’enfuit.
… Juste un peu de musique, un bruit, une cadence ‒ :
Jeunes filles-chaleur, jeunes filles-silence,
dansez, dansez le goût qu’on éprouva du fruit !

Dansez, dansez l’orange ; oh, jamais oubliée
quand elle sombre en soi et qu’elle se défend,
parant à sa douceur. Vous l’avez possédée.
Elle s’est convertie, à vous, exquisement.

Dansez, dansez l’orange. Et que de vous s’élance
le plus chaud paysage où sa maturité
rayonne à l’air natal ! Dévoilez, euphorie !

parfums après parfums. Formez une alliance
avec l’écorce pure ‒ et sans sa volonté ‒,
avec aussi le suc dont l’heureuse est emplie.

NB : J’ai conservé l’alternance des rimes est conservée dans son irrégularité d’origine, soit a b b a / c d c d / e f g / e f g.


Wartet…, das schmeckt… Schon ists auf der Flucht.
….. Wenig Musik nur, ein Stampfen, ein Summen –:
Mädchen, ihr warmen, Mädchen, ihr stummen,
tanzt den Geschmack der erfahrenen Frucht!

Tanzt die Orange. Wer kann sie vergessen,
wie sie, ertrinkend in sich, sich wehrt
wider ihr Süßsein. Ihr habt sie besessen.
Sie hat sich köstlich zu euch bekehrt.

Tanzt die Orange. Die wärmere Landschaft,
werft sie aus euch, daß die reife erstrahle
in Lüften der Heimat! Erglühte, enthüllt

Düfte um Düfte. Schafft die Verwandtschaft
mit der reinen, sich weigernden Schale,
mit dem Saft, der die Glückliche füllt!

(in Die Sonette an Orpheus [I, 15] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le Cavalier / Heißt kein Sternbild ›Reiter‹?


Vois : n’est-il pas au ciel un « Cavalier » d’étoiles ?
Car nous portons en nous, étrangement gravée,
une fierté de terre. Il en vient un second,
qui le tenant le pousse et qu’il porte lui-même.

N’est-elle pas ainsi, que l’on chasse et qu’on dompte,
la nature de l’être en sa nervosité ?
Aller, volter. L’on presse et l’on se fait comprendre.
Nouvel et vaste espace. Et les deux ne font qu’un.

Mais le font-ils ? Ou bien : n’ont-il pas leur idée,
chacun d’eux, du chemin qu’ils parcourent ensemble ?
Anonymes, déjà, table, pré les séparent.

Les astres conjugués sont eux aussi trompeurs.
Mais réjouissons-nous, pour l’heure, un court instant,
de croire à la figure. Est-ce point suffisant ?


Sieh den Himmel. Heißt kein Sternbild ›Reiter‹?
Denn dies ist uns seltsam eingeprägt:
dieser Stolz aus Erde. Und ein Zweiter,
der ihn treibt und hält und den er trägt.

Ist nicht so, gejagt und dann gebändigt,
diese sehnige Natur des Seins?
Weg und Wendung. Doch ein Druck verständigt.
Neue Weite. Und die zwei sind eins.

Aber sind sie’s? Oder meinen beide
nicht den Weg, den sie zusammen tun?
Namenlos schon trennt sie Tisch und Weide.

Auch die sternische Verbindung trügt.
Doch uns freue eine Weile nun
der Figur zu glauben. Das genügt.

(in Die Sonette an Orpheus [I, 11] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Opulente pomme / Voller Apfel


Opulente pomme, poire, et banane,
fruit du groseillier… Tout cela qui parle
de mort et de vie en bouche… Il me semble…
Voyez cet enfant, lisez son visage

au temps du régal. Cela vient de loin.
Le nom s’en perd-il lentement en bouche ?
En place de mots coulent des richesses
que la chair du fruit, surprise ! libère.

Dites sans détour : qu’appelez-vous pomme ?
Le lent condensé de cette douceur
qui dans la saveur monte sans peser,

qui se fait clarté, transparence, éveil,
et dualité, soleil, terre, ici ‒ :
Apprendre, sentir, jouir ‒, en géant !


Voller Apfel, Birne und Banane,
Stachelbeere… Alles dieses spricht
Tod und Leben in den Mund… Ich ahne…
Lest es einem Kind vom Angesicht,

wenn es sie erschmeckt. Dies kommt von weit.
Wird euch langsam namenlos im Munde?
Wo sonst Worte waren, fließen Funde,
aus dem Fruchtfleisch überrascht befreit.

Wagt zu sagen, was ihr Apfel nennt.
Diese Süße, die sich erst verdichtet,
um, im Schmecken leise aufgerichtet,

klar zu werden, wach und transparent,
doppeldeutig, sonnig, erdig, hiesig –:
O Erfahrung, Fühlung, Freude –, riesig!

(in Die Sonette an Orpheus [I, 13] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Dernières publications en revues (février-mars 2018)

Célébration de la rivière en son étiage, poèmes (La Revue littéraire, n° 72, mars-avril 2018)

Danube en crue, poèmes (Europe, n° 1067, mars 2018)

Orphée chante illustré par Bénédicte Dussère, poèmes (Ce qui reste, février 2018)

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Diarrhée, constipation ?

Qui est Martial ?

D’où vient que Vacerra consume sa journée
Dans les vécés publics ? ‒ C’est qu’ayant pour idée
De se faire inviter, le soir, à banqueter,
Il y vient caqueter, et non pas cacater¹.

¹ : Le troisième vers est une glose qu’il me semble indispensable d’introduire pour préciser le sens. Je prends sur moi de transformer un peu la chute (le latin dit : « Vacerra y vient pour dîner, pas pour y ch*er ») au profit de ce qui me semble essentiel : le jeu sur les sonorités (paronomase), que j’essaie de transposer, et la création verbale, les deux verbes employés par Martial (cenaturio et cacaturio) semblant de son invention (autant qu’est, de la mienne, le verbe cacater).

In omnibus Vacerra quod conclavibus
consumit horas et die toto sedet,
cenaturit Vacerra, non cacaturit.

(in Epigrammaton liber XI, 77)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Merle moqueur

Qui est Martial ?

____Fabianus, moqueur d’hernies,
Dont tout couillu craignait naguère les sorties
____Sur hydrocèle, gonflement,
Catulle, même à deux, n’en eût pu dire autant ‒
____Aux bains se mire, involontaire :
Le malheureux garçon, depuis lors, de se taire.


Derisor Fabianus herniarum,
Omnes quem modo colei timebant
Dicentem tumidas in hydrocelas,
Quantum nec duo dicerent Catulli,
In thermis subito Neronianis
Vidit se miser, et tacere coepit.

(in Epigrammaton liber XII, 83)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : L’édentée

Qui est Martial ?

Si j’ai bon souvenir, te restaient quatre dents :
Deux, Élie, en toussant, puis deux, te sont tombées.
Tu peux tousser, tousser, sans crainte, maintenant :
Tout autre accès de toux sera sans retombées¹.

¹ : Je tente, dans ce dernier vers, de reproduire les allitérations en [t] et en [s] du vers original ; et profite du hasard de la rime pour ajouter un jeu de mots (double sens de « retombées ») qui n’est pas chez Martial.

La même épigramme, traduite par Constant Dubos (1841) :


Si memini, fuerant tibi quattuor, Aelia, dentes:
____expulit una duos tussis et una duos.
Jam secura potes totis tussire diebus:
____nil istic quod agat tertia tussis habet.

(in Epigrammaton liber I, 19)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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