Gottfried Benn (1886-1956) : Pépée de nègre / Negerbraut

Qui est Gottfried Benn ?

Lors reposait, gisant sur coussins de sang sombre,
la blonde nuque d’une femme blanche.
Dans ses cheveux le soleil s’empressait,
lui léchait tout le long de ses cuisses luisantes,
à genoux à l’entour de ses seins basanés
pas encore altérés par vices ni grossesse.
Près d’elle un nègre¹, aux yeux, au front déchiquetés
par les coups de sabots d’un cheval, enfonçait
deux orteils de son pied gauche et sale
dans la petite, blanche oreille de la fille.
Qui, reposant, dormait comme au jour de ses noces :
tout au bord du bonheur de son premier amour,
pareillement qu’au seuil d’Ascensions nombreuses
de son jeune sang chaud.
___________________Jusqu’à ce que l’on vînt
enfoncer le couteau dedans sa gorge blanche,
jetant un purpurin tablier de sang mort
tout autour de ses hanches.

¹ : C’est le terme employé par Benn, sans qu’il faille y lire (le poème est écrit vers 1910) un jugement de valeur.

Dann lag auf Kissen dunklen Bluts gebettet
der blonde Nacken einer weißen Frau.
Die Sonne wütete in ihrem Haar
und leckte ihr die hellen Schenkel lang
und kniete um die bräunlicheren Brüste,
noch unentstellt durch Laster und Geburt.
Ein Nigger neben ihr: durch Pferdehufschlag
Augen und Stirn zerfetzt. Der bohrte
zwei Zehen seines schmutzigen linken Fußes
ins Innere ihres kleinen weißen Ohrs.
Sie aber lag und schlief wie eine Braut:
am Saume ihres Glücks der ersten Liebe
und wie vorm Aufbruch vieler Himmelfahrten
des jungen warmen Blutes.
____________________Bis man ihr
das Messer in die weiße Kehle senkte
und einen Purpurschurz aus totem Blut
ihr um die Hüften warf.

(in Morgue, 1912)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Gottfried Benn (1886-1956) : Requiem

Qui est Gottfried Benn ?

Sur chaque table : deux. Des mortes et des morts,
en croix. Proches et nus, sans rien qui les opprime.
Crâne béant. Thorax écartelé. Les corps
enfantent désormais leur occurrence ultime.

Chacun trois pleins baquets : des couilles au cerveau.
Et le temple de Dieu et l’étable du diable
thorax contre thorax désormais dans un seau
raillent le Golgotha, les ancêtres peccables.

Le reste gît dans des cercueils. Purs nouveau-nés :
jambes d’homme, thorax d’enfants, tifs de rombière.
Ceux d’un couple je vis, des baiseurs acharnés,
c’était là, qu’on eût cru sorti d’un corps de mère.


Auf jedem Tisch zwei. Männer und Weiber
kreuzweis. Nah, nackt, und dennoch ohne Qual.
Den Schädel auf. Die Brust entzwei. Die Leiber
gebären nun ihr allerletztes Mal.

Jeder drei Näpfe voll: von Hirn bis Hoden.
Und Gottes Tempel und des Teufels Stall
nun Brust an Brust auf eines Kübels Boden
begrinsen Golgatha und Sündenfall.

Der Rest in Särge. Lauter Neugeburten:
Mannsbeine, Kinderbrust und Haar vom Weib.
Ich sah von zweien, die dereinst sich hurten,
lag es da, wie aus einem Mutterleib.

(in Morgue, 1912)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Gottfried Benn (1886-1956) : Chansons / Gesänge

Qui est Gottfried Benn ?

I

Ô que ne sommes-nous nos vieux, nos vieux ancêtres.
Dans un chaud marécage : une glaire en grumeau.
Alors vivre et mourir, féconder, faire naître,
Sortiraient en glissant de nos muettes eaux.

N’être que feuille d’algue ou dune qui cumule,
Ce que le vent modèle avec du poids dessous.
Aile de cormoran, tête de libellule,
Déjà seraient abus, trop grand tourment pour nous.

II

Méritent le mépris les amants, les moqueurs,
Et le doute et le spleen, et celui qui espère.
Nous sommes dieux d’infections et de douleurs,
Et nous pensons à Dieu, c’est là notre ordinaire.

La crique douce. Obscurs, les rêves des forêts.
L’étoile lourde, grosse fleur de neige en boule.
La panthère : ses bonds dans les arbres, discrets.
Tout est rive. Éternel est l’appel de la houle –


I

O daß wir unsere Ururahnen wären.
Ein Klümpchen Schleim in einem warmen Moor.
Leben und Tod, Befruchten und Gebären
glitte aus unseren stummen Säften vor.

Ein Algenblatt oder ein Dünenhügel,
vom Wind Geformtes und nach unten schwer.
Schon ein Libellenkopf, ein Möwenflügel
wäre zu weit und litte schon zu sehr.

II

Verächtlich sind die Liebenden, die Spötter,
alles Verzweifeln, Sehnsucht, und wer hofft.
Wir sind so schmerzliche durchseuchte Götter
und dennoch denken wir des Gottes oft.

Die weiche Bucht. Die dunklen Wälderträume.
Die Sterne, schneeballblütengroß und schwer.
Die Panther springen lautlos durch die Bäume.
Alles ist Ufer. Ewig ruft das Meer –

(in Fleisch. Gesammelte Lyrik, 1917)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Yvan Goll (1891-1950) : L’homme à la barrière / Der Mann an der Barriere

Qui est Ivan Goll ?

Cet homme se tenait à la barrière, ah, si abandonné,
Faisant profondément patience sous son ciel !
Derrière lui, toutes les routes, tout midi :
Tout qui devait attendre le passage de mon train, le train de la mélancolie !
Ah, comme si le monde entier n’était qu’à mon service, ne faisait que m’attendre avec humilité.
Comme si j’étais l’empereur, une tempête ou un destin,
Grondant et ordonnant : personne pour oser ne fût-ce que sourire ! Que sourire !
Mais cet homme (il tenait en ses mains quelque chose de rouge)
Me vit décroître en m’éloignant dans l’horizon profond, en m’éloignant sans fin,
L’ami à jamais inconnu ! Ce fut comme s’il levait la main,
Qu’il me lançât son cœur sanglant à la va-vite.


Jener Mann an der Barriere stand, ach so verlassen,
Tief geduldig unter seinem Himmel!
Alle Straßen hinter ihm, der ganze Mittag:
Alles mußte warten, bis mein Zug vorbei, der Zug der Sehnsucht!
Ach, als wär die ganze Welt, nur mir zu dienen, mir in Demut aufzuwarten.
Als ob ich der Kaiser wär, ein Sturm, ein Schicksal,
Brausend und befehlend; wagte keiner, nur zu lächeln! Nur zu lächeln!
Aber jener Mann (mit einem roten Ding in Händen)
Sah mich schwinden hin in tiefe Horizonte, hin unendlich,
Ewig unbekannter Freund! Da war’s, als höbe er die Hand,
Als würf er mir sein blutend Herz schnell nach.

(in Verkündigung : Anthologie jünger Lyrik, 1921)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Ivan Goll (1891-1950) : La femme infanticide / Die Kindesmörderin

Qui est Ivan Goll ?

Elle avait encore lavé les assiettes à la va-vite,
Plongé dans du café le morceau de sucre subtilisé —
Comme, pensa-t-elle, on cherche autour de soi ce qu’on égare.
Branlant, un chapeau noir passa devant la fenêtre.
Elle monta, courant, dans sa chambre où la pluie frappe au cœur,
Et quand, ardent, parut l’ange, elle eut peur comme un enfant,
Petits bras tendus, disparus tout à fait.
Déjà sous le lit le drap, rouge, roulait vers elle.
Et d’où vint qu’une ferme rêvât dans le matin,
Qu’autour d’un roncier aboyât un chien blanc.
Et que sous son pas le pont rendît comme des vagues.
Dans le ciel roulait, gris, le fourgon cellulaire —
Et d’où vint que le printemps pendît, rose pâle, aux berges,
Et qu’elle ne sût pas qu’elle-même, lourde,
Plus lourde que le drap, clapotait,
Souriait pénétrant dans une eau bienfaisante, douce et sans colère.


Sie hatte schnell noch die Teller gewaschen,
Das Stück gestohlenen Zucker in Kaffee getunkt —
Da dachte sie dran, wie jemand sich umsieht, der etwas verlegt.
Ein schwarzer Hut schwankte im Fenster vorbei.
Sie lief in ihre Kammer hinauf, wo der Regen ans Herz pocht,
Und als der brennende Engel erschien, erschrak sie wie ein Kind,
Die Ärmchen vorgestreckt, die ganz erloschen sind.
Schon rollte das Laken rot unterm Bett hervor,
Und wie das kam, daß ein Bauernhaus im Morgen träumte,
Ein weißer Hund um Brombeerbüsche bellte.
Und daß die Brücke wie Wellen unter ihrem Schritte nachgab.
Über den Himmel fuhr der graue Gefängniswagen —
Und wie das kam, daß der Frühling blaßrosa an den Ufern hing,
Und sie nicht wußte, daß sie selber schwer,
Schwerer als das Laken hinplätscherte,
Hinlächelte in gütiges Wasser, mild und ohne Zorn.

(in Verkündigung : Anthologie jünger Lyrik, 1921)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

René Schickele (1883-1940) : Place de Potsdam / Potsdamer Platz

Qui est René Schickele ?

Une rue dorée : je marche le long,
le soleil se couche et le ciel s’y fond.

Des femmes y vont, beautés légendaires,
s’attardant devant des boutiques claires.

La Potsdamer Platz nage dans les fleurs,
rêvant de la lune, insigne faveur.


Ich geh eine ganz vergoldete Straße entlang,
Der Himmel zerfließt im Sonnenuntergang,

Da kommen Frauen, märchenschön,
und bleiben vor glitzernden Läden stehn.

In Blüten schwimmt der Potsdamer Platz,
er träumt vom Mond, dem Götterschatz.

(in Weiß und Rot, 1910)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

René Schickele (1883-1940) : Gratte-ciels / Wolkenkratzer

Qui est René Schickele ?

Voici ce que je vis. Sur les dunes désertes
où la grande ville a vomi les carcasses de monstres abjects
ressemblant nus, pelés, à des théâtres calcinés montrant
des vices tristes et confus, tout à coup s’élevèrent
de nouveaux gratte-ciels échafaudés de vingt étages
et je marchais dans une rue blafarde
et m’enfonçais dans un puits noir.

Dans le ciel vert et bleu, tout en haut,
des walkyries de pierre au sortir des pignons tendaient leurs membres,
gigantesques oiseaux, chimères d’un qui dans sa chair se croit persécuté,
pendaient inanimés et – paradisiaque bain de vapeur d’une Psyché ! –
comme je regardai une nouvelle fois, elles firent afflux, respirant lourdement,
crépuscules cléments, dans le ciel.


Dieses sah ich. An den wüsten Dünen,
drauf die Großstadt die Gerippe ekler Ungeheuer ausgespien,
die nackt und grindig stehn wie ausgebrannte Bühnen
trauriger, vertrackter Laster, ragten plötzlich
zwanzigstöckig die Gerüste neuer Wolkenkratzer,
und ich schritt auf blasser Straße
tief in einem dunkeln Schacht.

Im blau und grünen Himmel, ganz hoch oben,
reckten aus den Giebeln steinerne Walküren ihre Glieder,
Riesenvögel, Traumgebilde eines, den der fleischliche Verfolgungswahn befiel,
hingen unbewegt, und — paradiesisch Dampfbad einer Psyche! —
da ich wieder aufsah, strömten sie, schweratmend,
milde Abendröten in den Himmel.

(in Verkündigung, Anthologie junger Lyric , 1921)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Henriette Hardenberg (1894-1993) : Les vieux / Die Alte

Qui est Henriette Hardenberg ?

Comme une robe trop lâche,
Dans les plis formant fronces,
La peau maigre enveloppe
Le bel et vieux visage,
Que de minces os retiennent
Comme une coupe de prix.
Les yeux troubles sont couverts
De lourdes paupières lasses.

Pourtant dans le violent haineux ravage
D’un temps fait d’ombre et de soucis
Se mêlent les claires images
À la jeunesse intime et lumineuse
Dont l’éclat doux, distinctement,
Couronne l’âge et réconforte.


Wie ein zu loses Gewand,
In gekräuselten Falten,
Umhüllt die magere Haut
Das schöne, alte Gesicht,
Von schmalen Knochen gehalten,
Wie eine wertvolle Schale.
Trübe Augen sind bedeckt
Von müdeschweren Lidern.

Doch in die Wucht hassvollen Zerstörens
Einer sorgenvollen, dunklen Zeit
Mischen sich die hellen Bilder,
Mit dem Licht der eigenen Jugend,
Dessen deutlich zarter Glanz
Tröstend das Alter bekränzt.

(in Dichtungen, 1988)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Kurt Heynicke (1891-1985) : Élévation / Erhebung

Qui est Kurt Heynicke ?

Élève ton cœur vers le grand silence.
Les heures penchant leur face du soir dans le demi-jour,
lève les yeux vers la lumière, inépuisablement.
Vers notre poitrine et tombant au sol tremblent des étoiles.

Par la porte du soir on nous mène chez nous,
Des nuages dorés ont orné nos chaussures
Vers le monde est montée une brûlante ivresse.

Nous suivons de nos pas le chemin des étoiles,
De la glèbe que Dieu laboura sort fleuri vers la lumière un arbre,
Son feuillage est béni par des milliers de fruits.

Nous sommes des coraux qui rêvent dans la mer.
Nous sommes un chevreuil fêtant de nuit la lune.


Heb’ dein Herz ins große Schweigen;
Stunden neigen dämmerhaft ihr Abendangesicht.
Hebe deine Augen unerschöpflich in das Licht.
Sterne beben erdenwärts in unsere Brust.

Durch das Tor des Abends sind wir heimgeführt
goldene Wolken haben unsern Schuh geziert
glühend ist ein Rausch zur Welt gestiegen.

Den Weg der Sterne wandeln unsere Schritte nach,
aus gottgepflügter Scholle blüht ein Baum ins Licht,
mit tausend Früchten ist sein Laub gesegnet.

Wir sind Korallen, die im Meere träumen.
Wir sind ein Reh, das nachts dem Mond begegnet.

(in Rings fallen Sterne, 1917)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Kurt Heynicke (1891-1985) : À une mère / Einer Mutter

Qui est Kurt Heynicke ?

Ton âme est là, qui va, sur les champs de la mort,
le chemin de ton fils est gorgé de douleur,
tes pleurs en toi refluent pour déplorer la nuit.
Tes soupirs sont nombreux
comme les blanches fleurs des shrapnels dans le ciel.
Les obus jouent avec tes heures solitaires.
La mort chante le monde, elle est tout ton amour,
le gris de tes cheveux veut beaucoup de soleil.
Tes fils sont les chaumes du monde
tombés sous la faux étrangère.


Auf den Feldern des Todes wandelt deine Seele,
deines Sohnes Weg ist mit Schmerzen getränkt,
deine Tränen weinen die Nacht herein.
Viel sind deine Seufzer
wie die weißen Blumen der Schrapnelle am Himmel.
Mit deinen einsamen Stunden spielen die Granaten.
Der Tod singt die Welt, der Tod ist all deine Liebe,
viel Sonne braucht dein graues Haar.
Deine Söhne sind Halme der Welt
gefallen der fremden Sense.

(in Rings fallen Sterne, 1917)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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