Melitta Roth (née en 1970) : Little Abyss


Je porte mon propre abîme
toujours sur moi
Il tient dans presque toutes les poches et
y est si
joliment
sans fond

J’aime bien l’avoir
à ma portée
Il me faut peu de temps
pour y jeter un œil
et déjà
je perçois le hurlement
du vent
dans les tréfonds
Ça fait de si jolies chatouilles
dans les synapses

Pour éviter chaque
fois
d’y
tomber
c’est simple, je m’agriffe
des orteils aux pavés –
bien stable


Ich trage meinen eigenen Abgrund
immer bei mir
Er passt praktisch in jede Tasche und
ist dabei so
schön
bodenlos
 
Ich habe ihn gern
in meiner Reichweite
So brauche ich nur kurz
hineinzublicken
und schon
spüre ich das Heulen
des Windes
in der Tiefe
Das kitzelt so schön
an den Synapsen

Um nicht jedes Mal
hinein
zu
fallen
kralle ich meine Zehen
einfach in die Pflastersteine –
ganz fest


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Sonja Crone (née en 1982) : Une fin / Ein Ende


Je cherche une fin
une fin
où des mots
se touchent

au-delà
du taire
au-delà d’une trêve

une fin
où ce ne soient pas
des pierres qui dans ma gorge
constituent le poids du monde.


Ich suche ein Ende
ein Ende
an dem Worte
sich berühren

jenseits
des Schweigens
jenseits eines Stillstands

ein Ende
an dem nicht
Steine in meiner Kehle
das Gewicht der Welt ausmachen.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Alexandra Bernhardt (née en 1974) : Début février / Anfang Februar


Le givre le matin s’étend dessus les herbes,
le soleil le dissipe au moment qu’il renaît
tandis que l’escargot depuis longtemps se cloître.

Les arbres lumineux hébergent les corbeaux,
fossoyeurs à l’attente.
Ils savent que l’hiver s’en va bientôt mourir.
L’un d’eux parfois prend son envol.
Le ciel alors se tient ouvert
et le monde se fait demeure.


Auf den Gräsern liegt am Morgen Rauhreif,
der in der wiedergeborenen Sonne schwindet,
während die Schnecke lange schon heimgekehrt ist.

Die Krähen sitzen in den lichten Bäumen
wie wartende Totengräber.
Sie wissen, daß der Winter bald stirbt.
Manchmal fliegt eine von ihnen auf.
Dann steht der Himmel offen,
und die Welt wird ein Haus.

(in Weisse Salamander, edition offenes feld [2020])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Eric Giebel (né en 1965) : Île, eau perdue / Insel, verlorenes Wasser


Ah, le Rhin. Pas un fleuve
de la connaissance.
__Werner DÜRRSON

Regard pointé contre courant,
résistances d’un jeune enfant :
vers la source, vers la source, me rafraîchir
au fil de l’eau. Pas la mer, pas
le chemin rapide, ne pas sombrer
dans l’assemblée des vagues et des tourbillons.
 
Le regard sur l’origine, la circulation
de l’eau, je me rêve roche quand je suis
sédiment, grain de sable, emporté puis
déposé derechef, à la façon des morts
creusant des trous dans le village : lequel écarte
les jambes pour accueillir de nouvelles semences.
 
Les barques ont disparu, des planches
pourries dans l’eau jouent
fugaces à la nostalgie. Graswerth, pas un asile
pour les oiseaux, qui vont plus loin. Migration. Couvaison.
Le bruit du pont, de la fontaine pérenne, poussée
du fret le long des routes, just in time.
 
Dois-je avoir des racines, dans cette terre ?
Le paysan bat sa faux et
me fauche. À un croisement
je reste au sol, abandonné. Provisoirement,
pour ce petit instant de vérité :
attention, ici on vole des pères !
 
Les cerises, rouges, probes appellations,
extraites de la brochure présentant la région
car les fruits à noyau n’ont pas de mémoire,
dénoyautées ou vite crachées :
Büttner, Empereur François, Geisepittersch,
Lorenze, Keglersch, Cœur clair, Jabuly.
 
Petits pas d’enfants vers la pointe sud,
exultants de leur sans-gêne,
de leur rupture avec les routines
des vieilles gens qui, leur vie durant
partis et diligents
continuent de faire, continuent d’aller ;
 
longer le cimetière où justement quelqu’un
ouvre la porte menant aux morts.
Le grincement des gonds est
avalé par le mur, la prochaine crue
va karchériser toute pourriture.
On devra refaire les tombes à neuf.
 
En rêve les rapides bateaux à moteur,
des gens sans visages qui bondissent
bruyamment. Leur fun, just for. Là c’en était
fait de grand-pères centenaires.
On parlait de cailloux et de soquettes
blanches pour jeunes filles, de salutations d’Allemagne.
 
Prenant congé j’avais quitté l’île
sans me presser. Les pommes sous les arbres. Reposaient-elles
loin ou pas de leur tronc ? Qui suis-
je pour en décider ? Fruits tombés et lieux pourris.
Et sous le couvre-lit de mon gris d’hôtel il n’y avait
ni mon grand-père ni mon père, que moi.

Ach der Rhein. Kein Fluss
der Erkenntnis.
__Werner DÜRRSON

Die Blickrichtung gegen den Strom,
Widerstände eines kleines Kindes:
zur Quelle, zur Quelle, mich laben
am Rinnsal. Nicht das Meer, nicht
der schnelle Weg, in der Gesellschaft
der Wellen und Strudel nicht untergehen.
 
Auf den Anbeginn blicken, des Wassers
Kreislauf, träume mich als Fels, bin doch
ein Sediment, Korn nur, weggetragen und
später wieder angeschwemmt, so wie Tote
Löcher reißen in das Dorf, das die Beine
spreizt, um neuen Samen zu empfangen.
 
Die Nachen sind verschwunden, morsche
Planken liegen im Wasser und bespielen
flüchtig Nostalgie. Graswerth, kein Ruheplatz
für Vögel, die weiterziehen. Migration, Brut.
Der Lärm der Brücke, stetes Brummen, Auftrieb
der Fracht entlang der Trassen, just in time.
 
Ich soll Wurzeln haben, in dieser Erde?
Der Bauer dengelt seine Sense und
schneidet mich ab. An einer Weggabelung
bleibe ich unbeachtet liegen. Vorerst,
für diesen kleinen Moment Wahrheit:
Vorsicht, hier werden Väter gestohlen!
 
Die Kirschen, rote, aufrechte Namen,
abgeschrieben aus dem Heimatbuch,
denn Steinobst hat kein Gedächtnis,
entkernt oder schnell ausgespuckt:
Büttner, Kaiser Franz, Geisepittersch,
Lorenze, Keglersch, Helle Herz, Jabuly.
 
Kleine Kinderschritte zur Südspitze,
frohlockend in ihrer Taktlosigkeit,
in ihrem Ausreißen aus dem Trott
der alten Leute, die ihr Leben längst
abgegangen und unverdrossen
weitermachen, weitergehen;
 
am Friedhof vorbei, wo irgendjemand
gerade das Tor zu den Toten öffnet.
Das Quietschen in den Angeln wird
von der Mauer geschluckt, aller Moder
kärchert das nächste Hochwasser ab.
Die Gräber werden neu zu richten sein.
 
Im Traum die schnellen Motorboote,
das laute Aufspringen von gesichtslosen
Menschen. Ihr fun, just for. Da war es
um hundertjährige Großväter geschehen.
Von Kieseln war die Rede und von weißen
Jungfrausöckchen, von einem deutschen Gruß.
 
Zum Aufbruch war ich das Eiland ohne Hast
abgegangen. Die Äpfel unter den Bäumen. Ob
sie weit vom Stamm lagen oder nicht? Wer bin
ich, dies zu entscheiden? Fallobst und faule Stellen.
Und unter der Bettdecke meines grauen Hotels lag
weder mein Großvater, noch mein Vater, nur ich.

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Alexandra Bernhardt (née en 1974) : Januaria


Sans bruit la lumière
– un souffle – pénètre
dans l’aube qui se lève
le calme vieux d’un rêve
crépusculaire

Dans le double visage
des poissons s’agitent
dans l’air leurs nageoires
remuent des écailles

plus tard une horloge
reste sans bouger

mais non pas le temps


Stille bricht
ein Atem von Licht
herein in die Frühe
die alte Ruhe
dämmernden Traums

Im Zwiegesicht
bewegen sich Fische
ihre Flossen schwingen
Schuppen in Luft

Später bleibt
ein Uhrwerk stehen

Nicht aber die Zeit

(inédit)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Olga Martynova (née en 1962) : C’est quand même pas mal / Ist schon ‘ne ganze Menge


Les abeilles pour autrui sont un plaisir.
Orphée, ouvrant son corps fourbu, leur donne la liberté,
son corps auquel il n’est plus donné d’être,
il les donne à son corps auquel il n’est plus donné d’être
qui est donné pourtant,
donné à Eurydice
qui ne peut plus le prendre.

Tous deux décomposés, mués en essaim d’abeilles,
ils vrombissent, dans le bruit leurs noms seuls sont audibles :
Orphée, Eurydice,
vron-vron.
Pourriture des noms seuls :
Orphydice, Eurée.
Vron-vron.
D’eux tout ce qui demeure
c’est vron-vron.
Et c’est quand même pas mal.


Die Bienen erfreuen die anderen.
Orpheus gibt sie aus seinem entkräfteten Leib frei,
den es nicht mehr gibt,
dem Leib, den es nicht mehr gibt,
der aber gegeben wird,
Eurydike gegeben,
die ihn nicht mehr nehmen kann.

Die beiden zerfallen zum Bienenschwarm,
in ihrem Summen vernimmt man die Namen nur:
Orpheus, Eurydike.
Summ-summ.
Fäulnis der Namen nur:
Orphydike, Eureus.
Summ-summ.
Alles, was von ihnen geblieben ist,
ist summ-summ.
Und das ist schon eine ganze Menge.

(in Neue Rundschau n°4, 2019)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Ausone (309/310-394/395 ap. J.-C.) : Cupidon mis à mal / Cupido cruciatus


En ces champs ténébreux que Virgile a chantés,
Où les amants déments s’ombrent sous bois de myrtes,
Célébrant leurs orgies, arborant l’instrument
Du trépas de chacune, erraient les héroïnes
Par la vaste forêt, sous l’avare lumière,
Parmi roseaux pelus et gravides pavots,
Étangs muets sans vague et ruisseaux sans murmure.
Là, dans le jour brumeux, sur les rives flétrissent
Des fleurs pleurées jadis, au nom d’enfants, de rois :
Le Narcisse au miroir, l’Hyacinthe œbalide,_____10
Le Crocus coiffé d’or, l’Adonis et sa pourpre,
L’Ajax de Salamine au cri tragique écrit.
Tout cela, tourmenté de larmes, d’amours tristes,
Attise après la mort de cuisants souvenirs,
Fait au temps qui n’est plus revenir l’héroïne.

Mère qu’on abusa, Sémélé pleure un sein
Foudroyé, brise en l’air un berceau embrasé,
Meut le feu sans vigueur d’un foudre simulé.
Maudissant un vain don, Cénis, aise d’être homme,
S’afflige, rappelée à sa première forme._____20
Procris sèche sa plaie en chérissant la main
Sanglante de Céphale, et celle qui plongea
De la tour de Sestos arbore un fumignon.
La saphique Sappho – qu’un trait lesbien tuera –
Menace de sauter de Leucade embrumée.
Ériphyle, affligée, aux atours d’Harmonie
Répugne, mère à plaindre et malheureuse épouse.
Le mythe de Minos et de la haute Crète
Tel un tableau palpite en une image pâle.
Pasiphaë s’attache aux pas du taureau blanc,_____30
Délaissée, Ariane empaume sa pelote
Et Phèdre au désespoir observant ses refus
Porte un cordon : sa sœur, un semblant de couronne,
Et leur mère rougit du bovin de Dédale.
De ses deux nuits ravies se plaint Laodamie
Parmi de vains plaisirs d’un mari vif et mort.
Ailleurs, la lame au clair, horribles, menaçantes,
Thisbé et Canacé, Elissa de Sidon,
Brandissent un poignard d’époux, de père ou d’hôte.
La Lune en son croissant, qui sur le mont Latmos_____40
Aimait toucher jadis Endymion dormant,
Erre avec son flambeau, son diadème d’astres.
Cent autres, ressassant les maux d’amours d’antan,
Raniment leurs tourments de douces, tristes plaintes.

Parmi elles s’immisce imprudemment l’Amour,
Dissipant la ténèbre à coups d’ailes bruyantes.
Souvenirs revenants, reconnu de chacune,
On le tient pour l’auteur de leurs maux bien qu’autour
Une bruine assombrisse éclat du baudrier
Damasquiné, carquois, feu brillant de la torche._____50
Elles l’ont reconnu, font preuve d’inutile
Vigueur : l’ennemi, seul, est chu loin de ses fiefs
Comme il poussait, lambin, son vol sous la nuit dense.
Leur horde le harcèle et l’entraîne, tremblant,
Cherchant en vain refuge, au plein de leur cohue ;
Choisit dans le bois triste un myrte fort célèbre,
Honni du fait des dieux – c’est là que Proserpine
Avait mis au supplice Adonis qui, fidèle
À Vénus, l’évitait –, pend l’Amour au sommet.
Mains liées dans le dos, pieds entravés de fers,_____60
Il pleure : mais sa peine en rien n’est allégée,
Sans forfait, sans procès, l’Amour est inculpé,
Condamné. Promptement, toutes de s’acquitter
Et de charger autrui de leurs propres forfaits,
Le blâmant, de quérir l’instrument de leur mort –
À leurs yeux, c’est une arme, une douce vengeance,
Que punir par le mal dont chacune a péri.
L’une arbore un cordon, l’autre un semblant d’épée,
Telle autre une eau profonde, une roche escarpée,
L’effroi d’une mer folle, un océan sans flots._____70
Plusieurs remuent des feux, le menacent qui tremble
De flambeaux crépitant sans brûler. Myrrhe entr’ouvre
Son sein gros de pleurs lourds, lance à l’enfant transi
L’ambre perlé qui coule à son tronc larmoyant.
Certaines, pardon feint, ne voulant que jouer,
Le piquent d’un poinçon – de sa pointe effilée
Jaillit le tendre sang, source de toute rose –,
Approchent de son sexe une lampe effrontée.

Sa mère aussi, Vénus, victime de ses faits,
Pénétrant d’un pas sûr parmi tant de tumultes_____80
Ne court point secourir son enfant qu’on assaille,
Mais accroît sa terreur, presse de dards acerbes
Ces furies ambigües et impute à son fils
Son propre déshonneur, les rets cachés où Mars
Fut pris par son époux, la forme ridicule
Du membre de Priape, enfant de l’Hellespont,
La cruauté d’Éryx, le mol Hermaphrodite.
Il faut plus que des mots : la blonde Vénus frappe
De roses son enfant qui pleure et craint le pis.
Sous les coups redoublés du fouet de roses sourd_____90
Du corps que l’on meurtrit, vermeille, une rosée
Couleur déjà de feu, qui devient rouge pourpre.

Puis menaces, fureurs, se calment : la vengeance
Passant le mal, Vénus va se rendre coupable.
Chaque héroïne incline, intercédant, à voir
La marque, en son trépas, de son destin cruel.
La mère leur sait gré de taire leurs souffrances
Et d’acquitter l’enfant de fautes pardonnées.

De tels spectres parfois, sous des formes nocturnes,
Bourrelant le sommeil, le troublent de peurs vaines._____100
Après toute une nuit de tourments, Cupidon
Fuit et chassant enfin les ténèbres du songe
Sort, s’envolant au ciel, par la porte d’ivoire.


Aeris in campis, memorat quos musa Maronis,
myrteus amentes ubi lucus opacat amantes,
orgia ducebant heroides et sua quaeque,
ut quondam occiderant, leti argumenta gerebant,
errantes silva in magna et sub luce maligna
inter harundineasque comas gravidumque papaver
et tacitos sine labe lacus, sine murmure rivos.
Quorum per ripas nebuloso lumine marcent
fleti, olim regum et puerorum nomina, flores:
mirator Narcissus et Oebalides Hyacinthus_____10
et Crocus auricomans et murice pictus Adonis
et tragico scriptus gemitu Salaminius Aeas;
omnia quae lacrimis et amoribus anxia maestis
exercent memores obita iam morte dolores:
rursus in amissum revocant heroidas aevum.

Fulmineos Semele decepta puerpera partus
deflet et ambustas lacerans per inania cunas
ventilat ignavum simulati fulguris ignem.
Irrita dona querens, sexu gavisa virili,
maeret in antiquam Caenis revocata figuram._____20
Vulnera siccat adhuc Procris Cephalique cruentam
diligit et percussa manum. Fert fumida testae
lumina Sestiaca praeceps de turre puella.
Et de nimboso saltum Leucate minatur
Mascula Lesbiacis Sappho peritura sagittis.
Harmoniae cultus Eriphyle maesta recusat,
infelix nato nec fortunata marito.
Tota quoque aëriae Minoia fabula Cretae
picturarum instar tenui sub imagine vibrat.
Pasiphaë nivei sequitur vestigia tauri,
Licia fert glomerata manu deserta Ariadne._____30
Respicit abiectas desperans Phaedra tabellas.
Haec laqueum gerit, haec vanae simulacra coronae:
Daedaliae pudet hanc latebras subiisse iuvencae.
Praereptas queritur per inania gaudia noctes
Laudamia duas, vivi functique mariti.
Parte truces alia strictis mucronibus omnes
et Thisbe et Canace et Sidonis horret Elissa,
Coniugis haec, haec patris et haec gerit hospitis ensem.
Errat et ipsa, olim qualis per Latmia saxa
Endymioneos solita affectare sopores_____40
cum face et astrigero diademate Luna bicornis.
Centum aliae veterum recolentes vulnera amorum
dulcibus et maestis refovent tormenta querellis.

Quas inter medias furvae caliginis umbram
dispulit inconsultus Amor stridentibus alis.
Agnovere omnes puerum memorique recursu
communem sensere reum, quamquam umida circum
nubila et auratis fulgentia cingula bullis
et pharetram et rutilae fuscarent lampados ignem;
agnoscunt tamen et vanum vibrare vigorem_____50
occipiunt hostemque unum loca non sua nactum,
cum pigros ageret densa sub nocte volatus,
facta nube premunt. Trepidantem et cassa parantem
suffugia in coetum mediae traxere catervae.
Eligitur maesto myrtus notissima luco,
invidiosa deum poenis. Cruciaverat illic
spreta olim memorem Veneris Proserpina Adonin,
Huius in excelso suspensum stipite Amorem
devinctum post terga manus substrictaque plantis
vincula maerentem nullo moderamine poenae_____60
afficiunt. Reus est sine crimine, iudice nullo
accusatur Amor. Se quisque absolvere gestit,
transferat ut proprias aliena in crimina culpas.
Cunctae exprobrantes tolerati insignia leti
expediunt: haec arma putant, haec ultio dulcis,
ut quo quaeque perit studeat punire dolore.
Haec laqueum tenet, haec speciem mucronis inanem
ingerit, illa cavos amnes rupemque fragosam
insanique metum pelagi et sine fluctibus aequor.
Nonnullae flammas quatiunt trepidaeque minantur_____70
stridentes nullo igne faces. Rescindit adultum
Myrrha uterum lacrimis lucentibus inque paventem
gemmea fletiferi iaculatur sucina trunci.
Quaedam ignoscentum specie ludibria tantum
sola volunt, stilus ut tenuis sub acumine puncti
eliciat tenerum, de quo rosa nata, cruorem
aut pubi admoveant petulantia lumina lychni.

Ipsa etiam simili genetrix obnoxia culpae
alma Venus tantos penetrat secura tumultus.
Nec circumvento properans suffragia nato_____80
terrorem ingeminat stimulisque accendit amaris
ancipites furias natique in crimina confert
dedecus ipsa suum, quod vincula caeca mariti
deprenso Mavorte tulit, quod pube pudenda
Hellespontiaci ridetur forma Priapi,
quod crudelis Eryx, quod semivir Hermaphroditus.
Nec satis in verbis. Roseo Venus aurea serto
maerentem pulsat puerum et graviora paventem.
Olli purpureum mulcato corpore rorem
sutilis expressit crebro rosa verbere, quae iam_____90
tincta prius traxit rutilum magis ignea fucum.

Inde truces cecidere minae vindictaque maior
crimine visa suo, Venerem factura nocentem.
Ipsae intercedunt heroides et sua quaeque
funera crudeli malunt adscribere fato.
Tum grates pia mater agit cessisse dolentes
et condonatas puero dimittere culpas.
Talia nocturnis olim simulacra figuris
exercent trepidam casso terrore quietem.

Quae postquam multa perpessus nocte Cupido_____100
effugit, pulsa tandem caligine somni
evolat ad superos portaque evadit eburna. 


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Cornelia Travnicek (née en 1987) : Paraplante / Parablüh


1.

Le sol s’affermit sous son pas
Le chou libère son odeur au soleil
Dans les cils du chien, un insecte, empêtré
Dans la poussière de la sente une patte abandonnée
Os sec, déjà, un lambeau de pelage
Un cocon vire comme un harpe éolienne, berce
La chenille qui rêve.

Le chien saisit la patte de lièvre entre les crocs, la tient telle un bâtonnet
La lui rapporte, telle une offre qu’elle ne peut refuser

2.

Ici un renard et un lièvre se sont dit
Bonne nuit. Les petits oiseaux de proie se tiennent
Obliques sous la lumière. L’enfant
Titube sur la trace d’un papillon, aveugle
Au poil et aux os. Le soir étend
Du bleu sombre au-dessus de leur tête. Parapluie
Dit la mère. Bleu sombre aussi entre pluie
Et elle. Paraplante dit l’enfant, qui plante
Des ombrelles dans le paysage.


1.

Der Boden verfestigt sich unter ihrem Tritt
Der Kohl gibt seinen Geruch frei in der Sonne
In den Wimpern des Hundes, ein Insekt, sich verfangen
Im Staub des Weges ein zurückgelassenes Bein
Bereits trockener Knochen, ein Stück Fell
Ein Kokon dreht sich als Windspiel, wiegt
Die träumende Raupe

Der Hund nimmt den Hasenfuss zwischen die Beisser, hält ihn als Stöckchen
Hält ihn ihr hin, als ein Angebot, das sie nicht ausschlagen kann

2.

Hier haben sich ein Fuchs und eine Hase
Gute Nacht gesagt. Die kleinen Raubvögel stehen
Schräg unter dem Licht. Das Kind
Taumelt auf der Spur eines Falters, blind
Für Haar und Gebein. Dunkles Blau
Spannt der Abend über ihre Köpfe. Paraplui
Sagt die Mutter: Dunkles Blau auch zwischen Regen
Und sie. Parablüh sagt das Kind und pflanzt
Schirme in die Landschaft.

(in Parablüh. Monolog mit Silvia, Limbus)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Anja Kampmann (née en 1983) : au milieu / mitten

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un labyrinthe et dans ses tréfonds sombres
seul un autre passage immensément courbe
l’humidité des haies le soir
le lent ramage des oiseaux. tâtonner.
ce que la résistance est pour le temps que tu
donnes irrattrapable l’herbe dans les passages
se redresse après chaque pas il n’y a
pas ici de direction seul ce trajet
de l’eau dedans les jours tels des vagues qui
pourtant sont pareilles au feuillage en son
grand jaune avec l’odeur que tu
regrettes comme si les parois pourtant n’étaient
pas solides seule cette direction qui te tient
sur ton trajet et des témoins ont vu comme tu
retiens le pas t’arrêtes près des haies
et parles aux oiseaux. ils portent
témoignage des passages disent qu’ils sont
comme nous faits d’un air qui rarement coule
comme s’il était triste.


ein labyrinth in dessen tiefstem dunkel
nur ein weiterer maßlos gebogener gang
die feuchtigkeit der hecken am abend
der langsame gesang der vögel. tasten.
was der widerstand ist für die zeit die du
gibst uneinholbar das gras in den gängen
richtet sich auf nach jedem schritt es sind
keine richtungen hier nur diese reise
ein wasser darin die tage als wellen die
doch dem laub so ähnlich sind in seinem
großen gelb mit dem geruch den du
vermisst als wären die wände doch nicht
fest nur diese richtung die dich hält
auf deiner reise und zeugen sahen wie du
den schritt anhältst und an den hecken stehst
und mit den vögeln sprichst. sie geben
kunde von den gängen sagen sie sind
wie wir aus einer luft die seltsam fließt
als ob sie traurig ist.

(in Proben von Stein und Licht, Edition Lyrik Kabinett,
Hanser Literaturverlage, Munich, 2016)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Jürgen Brôcan (né en 1965) : choses / dinge


voir tel qu’une forme d’être : le monde est suffisant,
seuls fréquemment les sens ne le sont pas, des yeux panoramiques
de libellule et de requin-marteau seraient utiles

pour s’excaver des paysages dans la cervelle, ainsi que pour
voir des sculptures parmi le spectre des UV ou pour
entendre des symphonies ultrasoniques dans des cavernes

à chauves-souris : ou pour voler tels les dieux aériens, caressé
d’escarpements, chatouillé d’herbes et de pins,
le pis bleus de nuées pour nous flatter l’échine

et pénis ballottant dans des cavernes aux profondeurs
insues : voir est l’amour premier qui mène à la puissance
des choses : ce qui est, est : les choses ne sont ni

morales ni amorales, elles sont non-
humaines et non pas inhumaines : dans l’abondance
le rare est ce qui sert à nourrir les nouvelles,

les blogs, le plus rare est sur la table de cuisine
dans la cuvette, dans la forêt : quand les cheveux de glace
poussent, sortant par les pores du bois mort, quand les mares

pizzicatent au bord de l’autoroute : ce qui est a une forme :
voir dans la prêle d’antiques colonnes,
un totem dans la pousse de châtaignier, dans la fougère

le corps qui se déplie d’une danseuse
ou un sceptre d’épines dans une tige de sauge,
administre la preuve que les choses sont liées

dès qu’elles traversent fluides notre imagination :
c’est l’imagination la colle entre les choses,
et en l’absence de créateur, ab-

-sence aussi d’observateur, les choses
sont laissées à elles-mêmes : la chaussée vide,
les cheminées qui fument, lanterne ou arbre

automnal en banlieue, comme si les choses on les avait
délivrées, les bordures en basalte, les bris de pierre,
les tas de bois dans la cour d’une usine, afin

qu’elles se déplient le temps d’un bref instant,
qu’elles libèrent leurs similitudes, que les choses faites
et les non-faites entre elles partagent.

tu peux bien dire : ah, les choses ne font
qu’ornementer la profondeur : il n’y a rien
en-dessous. la pensée est du réel auquel

on peut donner des formes. approche, observe-les
avec plus de distance. change d’angle de vue,
allonge les sens par artifice : voir tel que —


sehen als eine form von sein: welt ist genug,
nur die sinne reichen oft nicht, der rundumblick
von libelle und hammerhai wäre nützlich,

sich landschaften ins gehirn zu baggern, auch
skulpturen im uv-spektrum zu sehen oder
die ultraschallsymphonien in fledermaushöhlen

zu hören: oder zu fliegen wie luftgötter, gekrault
von schroffen, gekitzelt von tann und kraut,
blaue wolkeneuter streicheln einem den rücken

und der penis schlenkert in höhlen unbekannter
tiefe: sehen ist die frühe liebe zur gewaltigkeit
der dinge: was ist, das ist: die dinge sind weder

moralisch noch amoralisch, sie sind nicht-
menschlich, nicht unmenschlich: seltsames im
übermaß ist der nährstoff von nachrichten und

blogs, seltsameres liegt auf dem küchentisch,
in der schüssel, im wald: wenn haareis aus den
poren des totholzes wächst, tümpel den rand

der autobahn pizzikieren: was da ist, hat form:
im schachtelhalm antike säulen zu sehen,
im kastaniensproß totembäume, im tüpfelfarn

den sich auffaltenden körper einer tänzerin
oder im salbeistengel ein dornenszepter,
beweist die verbundenheit der dinge,

sobald sie durch unsere imagination fließen:
imagination ist der klebstoff zwischen den dingen,
und in abwesenheit des schöpfers, ab-

wesenheit auch des betrachters, sind die dinge
sich selber überlassen: die leere chaussee,
die schlotenden essen, laterne oder herbst-

baum am stadtrand, als habe man die dinge
freigegeben, die basaltkanten, die steinbrüche,
die holzstapel in einem fabrikhof, damit

sie sich für einen kurzen augenblick auffalten,
ihre ähnlichkeiten freigeben, die gemachte
und nicht gemachte dinge miteinander

teilen. du kannst sagen: ah, die dinge sind
bloß ornament über der tiefe: doch es gibt nichts
darunter. der gedanke ist formbar gewordene

realität. geh näher heran, betrachte sie aus
größerer entfernung, verändere den blickwinkel,
verlängere künstlich die sinne: sehen als —

(Extrait de : Jürgen Brôcan, Wacholderträume, Edition Rugerup, Berlin 2018)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

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