Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Les cadences du printemps


Tends l’oreille, entends qu’œuvrent les premiers
râteaux : de nouveau, l’humaine cadence
sur le sol en force, avant-printanier
calme et retenu. Ce qui là s’avance

te paraît goûteux. Paraît de retour,
tel du neuf, ce qui, à tant de reprises,
pour toi s’en revint. Espéré toujours,
par toi jamais pris. Mais tu fus sa prise.

C’est d’un brun futur que, sortant d’hiver,
paraissent le soir les feuilles du chêne.
Des souffles parfois font signe dans l’air.

Noirs sont les buissons. Mais l’engrais en tas
jonche de son noir plus sombre la plaine.
Plus jeune se fait l’heure qui s’en va


Schon, horch, hörst du der ersten Harken
Arbeit; wieder den menschlichen Takt
in der verhaltenen Stille der starken
Vorfrühlingserde. Unabgeschmackt

scheint dir das Kommende. Jenes so oft
dir schon Gekommene scheint dir zu kommen
wieder wie Neues. Immer erhofft,
nahmst du es niemals. Es hat dich genommen.

Selbst die Blätter durchwinterter Eichen
scheinen im Abend ein künftiges Braun.
Manchmal geben sich Lüfte ein Zeichen.

Schwarz sind die Sträucher. Doch Haufen von Dünger
lagern als satteres Schwarz in den Au’n.
Jede Stunde, die hingeht, wird jünger.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 25] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le retour du printemps / Frühling ist wiedergekommen


Voici de retour le printemps. La terre
est comme un enfant qui aurait appris
tant, ô tant de vers… Mais pour le calvaire
des longues leçons, elle obtient son prix.

Son maître était dur et de ce vieil homme,
nous aimions le blanc qui le duvetait.
Maintenant, bleu, vert, comment on les nomme ? 
demandons-le-lui : elle sait, le sait !

Vacancière, joue, ô toi, terre heureuse,
avec les enfants. Rieuse, jouons :
qui t’attrapera, c’est la plus contente.

Ô leçons du maître, étude nombreuse,
et ce qui empreint souches, lourds longs troncs :
elle chante tout, oui, elle le chante !


Frühling ist wiedergekommen. Die Erde
ist wie ein Kind, das Gedichte weiß;
viele, o viele…. Für die Beschwerde
langen Lernens bekommt sie den Preis.

Streng war ihr Lehrer. Wir mochten das Weiße
an dem Barte des alten Manns.
Nun, wie das Grüne, das Blaue heiße,
dürfen wir fragen: sie kanns, sie kanns!

Erde, die frei hat, du glückliche, spiele
nun mit den Kindern. Wir wollen dich fangen,
fröhliche Erde. Dem Frohsten gelingts.

O, was der Lehrer sie lehrte, das Viele,
und was gedruckt steht in Wurzeln und langen
schwierigen Stammen: sie singts, sie singts!

(in Die Sonette an Orpheus [I, 21] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Bribes d’avril / Aus einem April

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De nouveau des odeurs dans le bois.
L’alouette en vol emporte
en haut le ciel ‒ à nos épaules
il était lourd ;
vrai qu’on voyait encore à travers branches
comme le jour était vide, ‒
mais après de longs après-midis de pluie
voici, dans leur crue d’or et de soleil,
les heures nouvelles,
et devant fuient, au front, loin, des maisons,
toutes les fenêtres blessées
qui épeurées battent de l’aile.

Puis le calme. La pluie aussi va plus légère
sur l’éclat doucement assombri des cailloux.
Tout bruit profondément s’incline
sur l’éclatant bourgeon des pousses.


Wieder duftet der Wald.
Es heben die schwebenden Lerchen
mit sich den Himmel empor, der unseren Schultern
schwer war;
zwar sah man noch durch die Äste den Tag, wie
er leer war, –
aber nach langen, regnenden Nachmittagen
kommen die goldübersonnten
neueren Stunden,
vor denen flüchtend, an fernen Häuserfronten
alle die wunden
Fenster furchtsam mit Flügeln schlagen.

Dann wird es still. Sogar der Regen geht leiser
über der Steine ruhig dunkelnden Glanz.
Alle Geräusche ducken sich ganz
in die glänzenden Knospen der Reiser.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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