Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le retour du printemps / Frühling ist wiedergekommen


Voici de retour le printemps. La terre
est comme un enfant qui aurait appris
tant, ô tant de vers… Mais pour le calvaire
des longues leçons, elle obtient son prix.

Son maître était dur et de ce vieil homme,
nous aimions le blanc qui le duvetait.
Maintenant, bleu, vert, comment on les nomme ? 
demandons-le-lui : elle sait, le sait !

Vacancière, joue, ô toi, terre heureuse,
avec les enfants. Rieuse, jouons :
qui t’attrapera, c’est la plus contente.

Ô leçons du maître, étude nombreuse,
et ce qui empreint souches, lourds longs troncs :
elle chante tout, oui, elle le chante !


Frühling ist wiedergekommen. Die Erde
ist wie ein Kind, das Gedichte weiß;
viele, o viele…. Für die Beschwerde
langen Lernens bekommt sie den Preis.

Streng war ihr Lehrer. Wir mochten das Weiße
an dem Barte des alten Manns.
Nun, wie das Grüne, das Blaue heiße,
dürfen wir fragen: sie kanns, sie kanns!

Erde, die frei hat, du glückliche, spiele
nun mit den Kindern. Wir wollen dich fangen,
fröhliche Erde. Dem Frohsten gelingts.

O, was der Lehrer sie lehrte, das Viele,
und was gedruckt steht in Wurzeln und langen
schwierigen Stammen: sie singts, sie singts!

(in Die Sonette an Orpheus [I, 21] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : L’étalon blanc / Der Schimmel

 


Mais à toi, Maître, dis, ô que puis-je t’offrir
à toi qui enseignas l’écoute aux créatures ?
Un jour de ce printemps que j’ai en souvenir,
on était en Russie, au soir ‒, une monture…

L’étalon fuyait seul à travers le village,
‒ l’entrave lui pendait au paturon d’avant ‒,
afin d’être de nuit tout seul dans le pacage ;
comme lui ondoyait, lui battait le crin blanc

dessus son encolure au rythme de sa course,
tandis que, pesamment freiné, il galopait.
Et le sang du coursier, comme en sourdait la source !

Lui, la vaste étendue, ah comme il l’éprouvait !
Il chantait, écoutait, avait en apanage
tout ton cycle de dits.
Je t’offre son image.


Dir aber, Herr, o was weih ich dir, sag,
der das Ohr den Geschöpfen gelehrt? –
Mein Erinnern an einen Frühlingstag,
seinen Abend, in Rußland –, ein Pferd…

Herüber vom Dorf kam der Schimmel allein,
an der vorderen Fessel den Pflock,
um die Nacht auf den Wiesen allein zu sein;
wie schlug seiner Mähne Gelock

an den Hals im Takte des Übermuts,
bei dem grob gehemmten Galopp.
Wie sprangen die Quellen des Rossebluts!

Der fühlte die Weiten, und ob!
Der sang und der horte –, dein Sagenkreis
war in ihm geschlossen.
Sein Bild: ich weih’s.

(in Die Sonette an Orpheus [I, 20 1923])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Dansez l’orange / Tanzt die Orange


Attendez…, le bon goût… Mais qui déjà s’enfuit.
… Juste un peu de musique, un bruit, une cadence ‒ :
Jeunes filles-chaleur, jeunes filles-silence,
dansez, dansez le goût qu’on éprouva du fruit !

Dansez, dansez l’orange ; oh, jamais oubliée
quand elle sombre en soi et qu’elle se défend,
parant à sa douceur. Vous l’avez possédée.
Elle s’est convertie, à vous, exquisement.

Dansez, dansez l’orange. Et que de vous s’élance
le plus chaud paysage où sa maturité
rayonne à l’air natal ! Dévoilez, euphorie !

parfums après parfums. Formez une alliance
avec l’écorce pure ‒ et sans sa volonté ‒,
avec aussi le suc dont l’heureuse est emplie.

NB : J’ai conservé l’alternance des rimes est conservée dans son irrégularité d’origine, soit a b b a / c d c d / e f g / e f g.


Wartet…, das schmeckt… Schon ists auf der Flucht.
….. Wenig Musik nur, ein Stampfen, ein Summen –:
Mädchen, ihr warmen, Mädchen, ihr stummen,
tanzt den Geschmack der erfahrenen Frucht!

Tanzt die Orange. Wer kann sie vergessen,
wie sie, ertrinkend in sich, sich wehrt
wider ihr Süßsein. Ihr habt sie besessen.
Sie hat sich köstlich zu euch bekehrt.

Tanzt die Orange. Die wärmere Landschaft,
werft sie aus euch, daß die reife erstrahle
in Lüften der Heimat! Erglühte, enthüllt

Düfte um Düfte. Schafft die Verwandtschaft
mit der reinen, sich weigernden Schale,
mit dem Saft, der die Glückliche füllt!

(in Die Sonette an Orpheus [I, 15] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le Cavalier / Heißt kein Sternbild ›Reiter‹?


Vois : n’est-il pas au ciel un « Cavalier » d’étoiles ?
Car nous portons en nous, étrangement gravée,
une fierté de terre. Il en vient un second,
qui le tenant le pousse et qu’il porte lui-même.

N’est-elle pas ainsi, que l’on chasse et qu’on dompte,
la nature de l’être en sa nervosité ?
Aller, volter. L’on presse et l’on se fait comprendre.
Nouvel et vaste espace. Et les deux ne font qu’un.

Mais le font-ils ? Ou bien : n’ont-il pas leur idée,
chacun d’eux, du chemin qu’ils parcourent ensemble ?
Anonymes, déjà, table, pré les séparent.

Les astres conjugués sont eux aussi trompeurs.
Mais réjouissons-nous, pour l’heure, un court instant,
de croire à la figure. Est-ce point suffisant ?


Sieh den Himmel. Heißt kein Sternbild ›Reiter‹?
Denn dies ist uns seltsam eingeprägt:
dieser Stolz aus Erde. Und ein Zweiter,
der ihn treibt und hält und den er trägt.

Ist nicht so, gejagt und dann gebändigt,
diese sehnige Natur des Seins?
Weg und Wendung. Doch ein Druck verständigt.
Neue Weite. Und die zwei sind eins.

Aber sind sie’s? Oder meinen beide
nicht den Weg, den sie zusammen tun?
Namenlos schon trennt sie Tisch und Weide.

Auch die sternische Verbindung trügt.
Doch uns freue eine Weile nun
der Figur zu glauben. Das genügt.

(in Die Sonette an Orpheus [I, 11] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Opulente pomme / Voller Apfel


Opulente pomme, poire, et banane,
fruit du groseillier… Tout cela qui parle
de mort et de vie en bouche… Il me semble…
Voyez cet enfant, lisez son visage

au temps du régal. Cela vient de loin.
Le nom s’en perd-il lentement en bouche ?
En place de mots coulent des richesses
que la chair du fruit, surprise ! libère.

Dites sans détour : qu’appelez-vous pomme ?
Le lent condensé de cette douceur
qui dans la saveur monte sans peser,

qui se fait clarté, transparence, éveil,
et dualité, soleil, terre, ici ‒ :
Apprendre, sentir, jouir ‒, en géant !


Voller Apfel, Birne und Banane,
Stachelbeere… Alles dieses spricht
Tod und Leben in den Mund… Ich ahne…
Lest es einem Kind vom Angesicht,

wenn es sie erschmeckt. Dies kommt von weit.
Wird euch langsam namenlos im Munde?
Wo sonst Worte waren, fließen Funde,
aus dem Fruchtfleisch überrascht befreit.

Wagt zu sagen, was ihr Apfel nennt.
Diese Süße, die sich erst verdichtet,
um, im Schmecken leise aufgerichtet,

klar zu werden, wach und transparent,
doppeldeutig, sonnig, erdig, hiesig –:
O Erfahrung, Fühlung, Freude –, riesig!

(in Die Sonette an Orpheus [I, 13] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Musique / Musik

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Que joues-tu, mon garçon ? ‒ Passaient dans le jardin
comme des pas nombreux, des ordres chuchotés.
Que joues-tu, mon garçon ? Ton âme s’est, vois donc !
prise dans les tuyaux de la flûte de Pan.

Pourquoi l’attires-tu ? Le chant semble une geôle
où elle se consume et où elle s’abuse :
si forte soit ta vie, ta romance est plus forte
qui sanglotant s’adosse à ta mélancolie.

Donne-lui du silence, afin que doucement
ton âme s’en retourne aux flots, à l’abondance
‒ là où elle vivait, croissant, lointaine et sage,
avant que de se voir contrainte à tes jeux tendres.

Comme elle bat déjà plus faiblement de l’aile !
‒ tu vas si bien, rêveur, dilapider son vol,
que ses rémiges, cisaillées par la chanson,
ne la porteront plus au-dessus de mes murs
quand je l’appellerai pour des félicités.


Was spielst du, Knabe? Durch die Garten gings
wie viele Schritte, flüsternde Befehle.
Was spielst du, Knabe? Siehe deine Seele
verfing sich in den Stäben der Syrinx.

Was lockst du sie? Der Klang ist wie ein Kerker,
darin sie sich versäumt und sich versehnt;
stark ist dein Leben, doch dein Lied ist stärker,
an deine Sehnsucht schluchzend angelehnt. –

Gieb ihr ein Schweigen, daß die Seele leise
heimkehre in das Flutende und Viele,
darin sie lebte, wachsend, weit und weise,
eh du sie zwangst in deine zarten Spiele.

Wie sie schon matter mit den Flügeln schlägt:
so wirst du, Träumer, ihren Flug vergeuden,
daß ihre Schwinge, vom Gesang zersägt,
sie nicht mehr über meine Mauern trägt,
wenn ich sie rufen werde zu den Freuden.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Entrée / Eingang

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Qui que tu sois : fais quelques pas, le soir, et sors
de la pièce où tu vis, et dont tu connais tout :
ta maison est l’ultime avant tous les lointains :
qui que tu sois.
Au moyen de tes yeux qui fatigués à peine
peuvent se libérer de l’usure du seuil,
tu vas dresser un arbre noir, très lentement,
et le planter devant le ciel : élancé, seul.
Et tu auras créé le monde. Il sera grand
comme un mot qui mûrit encore dans le taire.
Et lorsque ton vouloir en saisira le sens,
tes yeux câlinement le laisseront partir.


Wer du auch seist: am Abend tritt hinaus
aus deiner Stube, drin du alles weißt;
als letztes vor der Ferne liegt dein Haus:
wer du auch seist.
Mit deinen Augen, welche müde kaum
von der verbrauchten Schwelle sich befrein,
hebst du ganz langsam einen schwarzen Baum
und stellst ihn vor den Himmel: schlank, allein.
Und hast die Welt gemacht. Und sie ist groß
und wie ein Wort, das noch im Schweigen reift.
Und wie dein Wille ihren Sinn begreift,
lassen sie deine Augen zärtlich los…

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Bribes d’avril / Aus einem April

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De nouveau des odeurs dans le bois.
L’alouette en vol emporte
en haut le ciel ‒ à nos épaules
il était lourd ;
vrai qu’on voyait encore à travers branches
comme le jour était vide, ‒
mais après de longs après-midis de pluie
voici, dans leur crue d’or et de soleil,
les heures nouvelles,
et devant fuient, au front, loin, des maisons,
toutes les fenêtres blessées
qui épeurées battent de l’aile.

Puis le calme. La pluie aussi va plus légère
sur l’éclat doucement assombri des cailloux.
Tout bruit profondément s’incline
sur l’éclatant bourgeon des pousses.


Wieder duftet der Wald.
Es heben die schwebenden Lerchen
mit sich den Himmel empor, der unseren Schultern
schwer war;
zwar sah man noch durch die Äste den Tag, wie
er leer war, –
aber nach langen, regnenden Nachmittagen
kommen die goldübersonnten
neueren Stunden,
vor denen flüchtend, an fernen Häuserfronten
alle die wunden
Fenster furchtsam mit Flügeln schlagen.

Dann wird es still. Sogar der Regen geht leiser
über der Steine ruhig dunkelnden Glanz.
Alle Geräusche ducken sich ganz
in die glänzenden Knospen der Reiser.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Soir / Abend

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Le soir avec lenteur change de vêtements
‒ ils lui sont présentés par un rang de vieux arbres ;
tu regardes : de toi, les pays se séparent,
un premier monte au ciel tandis qu’un autre tombe ;

et te laissent, qui n’es tout à fait à aucun,
ni tout à fait si noir qu’est la maison sans voix,
ni tout à fait si sûr d’adjurer l’éternel
comme ce qui, de nuit, devient étoile et monte ‒

et te laissent (les mots ne pouvant l’éclaircir)
ta vie pusillanime, immense et mûrissante,
pour, tantôt limitée et tantôt englobante,
qu’elle devienne en toi tour à tour pierre, étoile.


Der Abend wechselt langsam die Gewänder,
die ihm ein Rand von alten Bäumen hält;
du schaust: und von dir scheiden sich die Länder,
ein himmelfahrendes und eins, das fällt;

und lassen dich, zu keinem ganz gehörend,
nicht ganz so dunkel wie das Haus, das schweigt,
nicht ganz so sicher Ewiges beschwörend
wie das, was Stern wird jede Nacht und steigt –

und lassen dir (unsäglich zu entwirrn)
dein Leben bang und riesenhaft und reifend,
so daß es, bald begrenzt und bald begreifend,
abwechselnd Stein in dir wird und Gestirn.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Les hommes la nuit / Menschen bei Nacht

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Les nuits ne sont pas faites pour la foule,
De ton voisin, la nuit est là qui te sépare
et tu n’as point pourtant devoir de le chercher.
Et si pendant la nuit tu éclaires ta chambre
afin d’envisager des hommes,
tu dois te demander : qui donc ?

Les hommes sont terriblement défigurés par la lumière,
qui leur ruisselle du visage ;
et qu’ils s’assemblent dans la nuit :
tu vois un monde qui chancelle
dans un tumulte de fatras.
Ils ont au front une lueur
jaune à la place des pensées,
dans leur regard tremble le vin,
à leurs mains pend
le geste lourd dont ils se servent
pour se comprendre quand ils parlent ;
alors ils disent : moi et moi,
et signifient : n’importe qui.


Die Nächte sind nicht für die Menge gemacht.
Von deinem Nachbar trennt dich die Nacht,
und du sollst ihn nicht suchen trotzdem.
Und machst du nachts deine Stube licht,
um Menschen zu schauen ins Angesicht,
so musst du bedenken: wem.

Die Menschen sind furchtbar vom Licht entstellt,
das von ihren Gesichtern träuft,
und haben sie nachts sich zusammengesellt,
so schaust du eine wankende Welt
durcheinandergehäuft.
Auf ihren Stirnen hat gelber Schein
alle Gedanken verdrängt,
in ihren Blicken flackert der Wein,
an ihren Händen hängt
die schwere Gebärde, mit der sie sich
bei ihren Gesprächen verstehn;
und dabei sagen sie: Ich und Ich
und meinen: Irgendwen.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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