Les giroflées (inédit)


___Elle est, la multitude hirsute,
issue d’un seul organe actif sous les lilas :
___cœur ni poumon, mais foie, mais rate,
___on sent quelque densité rude
à l’œuvre dans la terre ‒ au-dessous des lilas ‒,
___qui pousse & voudrait mordre aux thyrses
___de ses multiples mufles d’hydre
___et tend ses mufles vers l’arbuste ‒
___mais l’arbre se rétracte et fane
la grappe ultime et drue soustraite encore aux drames
___d’un printemps primitif.

(© LEM 14 08 2018)

L’ althæa (inédit)


___Qu’une fleur d’althæa te sourie,
___tu la crois amoureuse & t’écries :
___« Halte au feu de ton œil melliflu,
___Créature ! & me laisse à mon aise
en cette solitude où rien ne m’importune ‒
que l’ample canicule où jappe un chien céleste
___que l’on choie toutefois d’une paume
prudemment revêtue de la même manicle
___que quand fond sur la main le gerfaut
___dont la serre aussi mord la peau nue. »

(© LEM 26 07 2018)

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Fleurs / Blumen


Fleurs, parentes enfin des mains qui vous disposent
(de virginales mains, jadis comme à présent)
au jardin, sur la table où elles vous déposent,
bord à bord, affaiblies et blessées doucement

dans l’attente de l’eau qui d’un commencement
de mort vous sauvera encore ‒, soulevées
une nouvelle fois par les pôles fluants
de doigts sensibles, plus jaloux qu’en vos pensées

de ne point altérer votre délicatesse,
quand dans l’eau de nouveau, fraîchissant sous l’apport,
vous épanchez un chaud, de même qu’à confesse,

de vierge ayant péché, trouble faute lassante,
pour vous avoir cueillies, comme dans un rapport
qui la lierait à vous, de nouveau, florissante.


Blumen, ihr schließlich den ordnenden Händen verwandte,
(Händen der Mädchen von einst und jetzt),
die auf dem Gartentisch oft von Kante zu Kante
lagen, ermattet und sanft verletzt,

wartend des Wassers, das sie noch einmal erhole
aus dem begonnenen Tod –, und nun
wieder erhobene zwischen die strömenden Pole
fühlender Finger, die wohlzutun

mehr noch vermögen, als ihr ahntet, ihr leichten,
wenn ihr euch wiederfandet im Krug,
langsam erkühlend und Warmes der Mädchen, wie Beichten,

von euch gebend, wie trübe ermüdende Sünden,
die das Gepflücktsein beging, als Bezug
wieder zu ihnen, die sich euch blühend verbünden.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 7] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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