Judith Hennemann (née en 1975) : Pour le prochain hiver / Für den nächsten Winter


Sur le déclin de l’été sombre, j’étais
un château de cartes. Il suffisait d’un souffle ultime
pour que je sois partout, fleuve invisible,
gris de jour, voie de tourne. De nuit
le bruit noir, Dieu n’était plus
joueur d’échecs. L’hiver me suivait
et demeurait. Provisoire, négligé,
un assemblage de pigeons pend au ciel.

La ville à présent pleine de chantiers : hâtives
opérations sans anesthésie. Les jours,
chiens blancs aux pattes à motricité globale,
n’arrivent pas dans les angles, mais la nuit,
phalène empêtrée dans la toison luminescente
des réverbères. Ce printemps électrique nous
tient plus au chaud que le feu pascal. Le bois en est
déjà coupé.


Als der dunkle Sommer sich neigte, war ich
ein Kartenhaus. Ein letzter Atem reichte
dann war ich überall, unsichtbarer Fluss,
am Tage grau, eine Abbiegerspur. Nachts
das schwarze Rauschen, Gott war kein
Schachspieler mehr. Der Winter folgte mir
und blieb. Ein Provisorium, nachlässig ab
montierte Tauben hängen im Himmel.

Die Stadt jetzt voller Baustellen: hastige
Operationen ohne Betäubung. Die Tage,
weiße Hunde mit grobmotorischen Pfoten,
reichen nicht in die Winkel, aber die Nacht,
ein Falter verfängt im Lichtfell der Straßen
Laternen. Dieser elektrische Frühling hält
uns wärmer als Osterfeuer. Das Holz ist
bereits geschlagen.

(In Bauplan für etwas anderes, Axel Dielmann Verlag 2016)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Étienne Forcadel / Stephanus Forcatulus (1519-1578) : Pour Clytie / Ad Clytiam

Qui est Étienne Forcadel ?


Tes présents : m’embrasser et des brassées de fleurs,
Embrassements, brassées, ont les mêmes senteurs.


NB : Le jeu de l’épigramme repose sur la paronomase, en latin, entre suaviola / violas (baisers doux / violettes) qu’il s’agit bien sûr de rendre en français. Le texte original signifie : « Tu m’as donné, de tes lèvres, des baisers, de tes mains, des violettes. Le parfum des baisers est le même que celui des baisers ».

Suaviola et violas labris manibusque dedisti
___Suaviolis odor est qualis et est violis.

(In Stephani Forcatuli jureconsulti epigrammata [1554, p. 10])

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Werner Weimar-Mazur (né en 1955) : médéen / medeal


pour Bela et ses pommiers

tes ancêtres venaient du caucase
terres inconnues à bêtes sauvages
et habitants aux rudes coutumes
tu venais de la mer noire
suivais un traîne-misère de séducteur
l’aidais à barboter dérober
devins de son fait meurtrière
[c’était une autre voulaient nous faire accroire ses descendants]
il t’a laissée tomber
en retour pas un merci
oh si tu avais conservé pour toi la toison d’or
l’avais cachée dans la maison de ton grand-père
dans le buron perdu
juste derrière le col sous les glaciers
où les troupeaux de chèvres et les bergers connaissent seuls le chemin
où les sonneurs de cromornes rivalisent de souffle avec le vent
où les filles lorgnent timides par les fenêtres des huttes
quand passe à cheval un prince étranger
à la recherche d’un vieux secret
où la poétesse chante les roches
le fleuve la mer où s’écoule le fleuve
les poissons qui ne reviennent pas
quand ils ont rencontré la baleine argentée
avec sa lippe-lune
aussi grande et belle que le ciel
au-dessus de la lucarne du château rocheux
tu pourrais être étendue dans un caftan multicolore
au début de l’été sous un tilleul
ton amant embrasserait ton corps de miel
le sang des cerises se mêlerait au tien
oh si tu lui avais au traîne-misère de séducteur
planté dans le cœur la lame à tranchant double des montagnards
la mer noire son sang l’aurait encore assombrie davantage
[mais nul poète pour cela ne n’aurait chantée]


für Bela und ihre Apfelbäume

aus dem kaukasus kamen deine vorfahren
unbekannte gegenden mit wilden tieren
und menschen mit harten bräuchen
vom schwarzen meer kamst du
folgtest einem elenden verführer
halfst ihm stehlen und rauben
wurdest durch ihn zur mörderin
[wollten uns seine nachfahren mit einer anderen weismachen]
fallen ließ er dich
du erhieltest keinen dank
ach hättest du das goldene widderfell für dich behalten
es versteckt in deines großvaters haus
im entlegenen gebirgsstall
gleich hinter der passhöhe unter den gletschern
wo nur die ziegenherden und hirten den weg kennen
wo die krummhörner mit dem wind um die wette blasen
wo die mädchen scheu aus den fenstern der hütten lugen
wenn ein fremder prinz vorüber reitet
auf der suche nach einem alten geheimnis
wo die dichterin die felsen besingt
den fluss das meer in den der fluss fließt
die fische die nicht zurückkehren
wenn sie den silbernen wal getroffen haben
mit seinem mondmund
der so groß und schön ist wie der himmel
über der dachluke der felsenburg
in einem bunten kaftan könntest du liegen
im frühsommer unter einer linde
dein geliebter küsste dir den honig vom leib
das blut der kirschen mischte sich mit deinem
ach hättest du dem elenden verführer
die doppelklinge der bergbewohner ins herz gestoßen
das schwarze meer wäre noch dunkler geworden von seinem blut
[doch kein dichter hätte dich dafür besungen]


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Alida Bremer (née en 1959) : Simone de Beauvoir surfe sur Internet / Simone de Beauvoir surft im Internet


Ma vieillesse ni rides ni taches
Ne la trahissent
Pas plus que la couleur
De mes cheveux attachés hauts
Ma vieillesse seul le doigt la trahit
Dont je me sers pour toucher l’écran froid
Quand j’entre le mot femmes¹

Pour qui tape avec l’index et pas avec le pouce
Ni mode ni cosmétiques ni massages ni fitness
Ni chirurgie plastique
Ne sont d’aucun secours
J’ai toujours eu peur de la vieillesse
Dans ma tombe
Au cimetière Montparnasse
Je surfe à présent souriant à l’entour

C’est un avantage que d’être morte

Je lis qu’il y a des femmes¹
Qui défendent le masculin générique
Je lis qu’il y a des femmes¹
Qui exigent la fin du débat sur le genre
Afin d’éviter
De paraître
Insupportables
Pas femmes
Pas critiques
Pas cool
Je lis qu’il y a des femmes¹
Qui n’a jamais lu mes livres

Femmes fatales¹
Les cascades de vos cheveux épais
Vos chics talons hauts
Vos prix littéraires
Vos interviews télévisées
Vous touchez l’écran
De vos smartphones
Avec vos pouces
Et vous êtes pourtant plus vieilles que moi

Y a-t-il un problème ? Et en quoi consiste-t-il ? Y a-t-il des femmes ?

¹ : en français dans le texte.

Mein Alter verraten
Weder Falten noch Flecken
Und auch nicht die Farbe
Meiner hochgesteckten Frisur
Mein Alter verrät nur der Finger
Mit dem ich die kalte Fläche berühre
Wenn ich das Wort Femmes eingebe

Wer mit dem Zeigefinger und nicht mit dem Daumen tippt
Kann weder von Mode, Kosmetik, Massagen, Fitnessstudios
Noch von der plastischen Chirurgie
Gerettet werden
Immer schon habe ich mich vor dem Alter gefürchtet
In meinem Grab
Auf dem Cimetière Montparnasse
Surfe ich nun lächelnd herum

Es ist vorteilhaft tot zu sein

Ich lese von den Femmes
Die das generische Maskulinum verteidigen
Ich lese von den Femmes
Die ein Ende der Genderdebatte fordern
Damit sie nicht
Lästig
Unweiblich
Unkritisch
Uncool
Erscheinen
Ich lese von den Femmes
Die meine Bücher nie gelesen haben

Femmes Fatales
Die Wasserfälle ihrer dichten Haare
Ihre schicken High Heels
Ihre Literaturpreise
Ihre Fernsehinterviews
Sie berühren die Oberflächen
Ihre Smartphones
Mit den Daumen
Und sind dennoch älter als ich

Gibt es überhaupt ein Problem? Und worin besteht es? Gibt es überhaupt Frauen?


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Renate Schmidgall (née en 1955) : Ma chambre est la réplique / Mein Zimmer gleicht


Ma chambre est la réplique d’un champ de bataille :
J’ai regardé dans le passé où

Oncle Tolja mangeait des melons au sel,
où la mer bruissait dans le coquillage.

J’ai pris part à des combats à l’étranger.
J’ai traversé avec la troupe à cheval

la Volhynie. Sur la table
on voit encore les marques des sabots.


Mein Zimmer gleicht einem Schlachtfeld:
Ich habe in die Vergangenheit geschaut, wo

Onkel Tolja Zuckermelonen mit Salz aß,
wo in der Muschel das Meer rauschte.

Ich war in fremde Kämpfe verwickelt.
Ich bin mit der Reiterarmee durch

Wolhynien gezogen. Auf dem Tisch
sieht man noch die Hufspuren.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Louise Glück (née en 1943) : L’iris sauvage / The wild iris


À la fin de ma souffrance
il y eut une porte.

Écoute-moi bien : de ce que tu nommes mort
je me souviens.

En haut, bruits, branches de pin mouvantes.
Puis rien. Le soleil faible
papillota sur l’aire sèche.

C’est terrible de survivre
sous forme de conscience
enterrée en terre sombre.

Puis vint le terme : ce que tu crains, d’être
une âme et incapable
de parler, finissant brusquement, la terre dure
ployant un peu. Et ce que je pris pour
des oiseaux dardant des arbustes bas.

Toi sans souvenir
du passage venant de l’autre monde
je pouvais, te dis-je, reparler : tout ce qui
revient de l’oubli revient
pour avoir une voix :

du centre de ma vie vint
une fontaine puissante, ombres
bleu sombre sur azur d’eau marine.


At the end of my suffering
there was a door.

Hear me out: that which you call death
I remember.

Overhead, noises, branches of the pine shifting.
Then nothing. The weak sun
flickered over the dry surface.

It is terrible to survive
as consciousness
buried in the dark earth.

Then it was over: that which you fear, being
a soul and unable
to speak, ending abruptly, the stiff earth
bending a little. And what I took to be
birds darting in low shrubs.

You who do not remember
passage from the other world
I tell you I could speak again: whatever
returns from oblivion returns
to find a voice:

from the center of my life came
a great fountain, deep blue
shadows on azure seawater.

(in The wild iris [1992])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Virgile: La première bucolique

Qui est Virgile, qu’est-ce que la première bucolique ?


Mélibée
 
Couché sous le couvert, Tityre, ample d’un hêtre,
Sur un frêle fluteau tu crées un air champêtre ;
Nous quittons, nous, confins, patrie et douces plaines
Nous fuyons la patrie et toi vaquant à l’ombre
Tu fais redire « ô belle Amaryllis » aux bois.
 
Tityre
 
C’est d’un dieu que je tiens ce repos, Mélibée,
Car toujours à mes yeux il sera dieu, souvent
Un tendre agneau, des miens, mouillera son autel.
C’est son fait si ces bœufs que tu vois vaguent libres,
Si je joue à loisir d’un flageolet rustique.
 
Mélibée
 
Je ne suis point jaloux, mais surpris : c’est partout
Même aux champs le chaos. Ces chevrettes, c’est moi
Qui, malade, les mène ; elle, malaisément,
Qui dans du coudre épais délaissa ses bessons,
Eux, l’espoir du troupeau ! nés sur la roche nue.
Ces maux, souvent, j’y pense, aveugle que j’étais !
La foudre les prédit, s’abattant sur les chênes.
– Mais, Tityre, dis-moi : ce dieu, qui donc est-il ?
 
Tityre
 
J’ai cru – sot que j’étais ! – Rome, comme on la nomme,
Pareille à notre ville où souvent nous menons
Nous autres pastoureaux nos tendres agnelets.
Le chiot ressemble au chien, la chevrette à sa mère :
Je rapprochais ainsi les grands et les petits.
Mais les autres cités, Rome les passe en taille
Autant que le cyprès les viornes flexibles.
 
Mélibée
 
Et quel si fort motif te poussait de voir Rome ?
 
Tityre
 
La liberté, qui m’a, sur le tard, vu caduc,
Comme sous les ciseaux ma barbe tombait blanche,
– Mais qui m’a vu – me vint après bien des années,
Aimé d’Amaryllis, quitté par Galatée.
Car, tant que sous sa loi me tenait Galatée,
Nul espoir d’être libre et nul soin de pécule.
Maint gras cheptel pouvait sortir de mes enclos,
Le caillé se presser pour la ville revêche,
Mes mains n’en revenaient jamais chargées de bronze.
 
Mélibée
 
« Pourquoi, triste, invoquer les dieux, Amaryllis, »
M’étonnais-je, « et souffrir que le fruit reste à l’arbre ? »
Tityre était absent. Les pins, Tityre, eux-mêmes,
Les sources, ces vergers eux-mêmes, t’invoquaient.
 
Tityre
 
Que faire, ne pouvant ni sortir d’esclavage
Ni connaître autre part des dieux si favorables ?
C’est là que je L’ai vu, ce jeune homme pour qui
Tous les ans mon autel fume deux fois six jours,
C’est là qu’il m’a donné le premier ma réponse,
« Pais tes bœufs comme avant, garçon, nourris tes taures »
 
Mélibée
 
Heureux vieillard, et donc tes champs te resteront,
Bien assez grands pour toi malgré la pierre nue
Et les joncs des marais bourbeux qui les recouvrent.
Pas de prés inconnus tentant tes bêtes pleines
Ni de proches troupeaux pour infecter les tiens !
Heureux vieillard, ici, entre fleuves connus
Et fontaines sacrées tu prendras l’ombre au frais.
Bornant comme toujours le pré voisin, la haie
De saules dont la fleur paît l’abeille d’Hybla
Conviera ton sommeil par son léger bourdon ;
Sous ce pic, l’élagueur chantera vers le ciel,
Et la palombe rauque, où vont tes soins, la tourtre
Dans l’orme aérien, toujours roucouleront.
 
Tityre
 
Et donc les cerfs légers pâtureront l’éther,
Le flot lâchera nus les poissons sur les berges,
Leurs confins confondus, dans leur exil le Parthe
Boira l’eau de l’Arar, le Germain l’eau du Tigre
Avant que dans mon cœur s’efface Son visage.
 
Mélibée
 
Nous, d’ici nous irons vers la soif africaine,
en Scythie et en Crète au rapide Oaxis,
chez les Bretons coupés du reste de ce monde.
Mes confins paternels, après un long exil,
après quelques moissons, ma chaumine au toit d’herbe,
– un royaume à mes yeux – les reverrai-je un jour ?
Un militaire impie aura ces champs choyés,
Ces moissons un barbare : où la discorde mène
De pauvres citoyens ! pour eux avoir semé !
Aux poiriers les greffons, l’ordre aux ceps, Mélibée !
Allez, troupe jadis heureuse, allez, chevrettes,
Je ne vous verrai plus, couché dans un creux vert,
Dans le lointain vous pendre au roc embroussaillé ;
Je ne chanterai plus : vous brouterez, chevrettes,
Sans moi cytise en fleurs ainsi que saule amer.
 
Tityre
 
Tu pourrais cette nuit te reposer chez moi
Sur du feuillage vert. J’ai des fruits savoureux,
De la molle châtaigne, abondance de fourme.
Déjà dans le lointain les toits des fermes fument
Et s’allongent tombant du haut des monts les ombres.

   Meliboeus

Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi
silvestrem tenui Musam meditaris avena;
nos patriae fines et dulcia linquimus arva.
nos patriam fugimus; tu, Tityre, lentus in umbra
formosam resonare doces Amaryllida silvas.               5

                         Tityrus

O Meliboee, deus nobis haec otia fecit.
namque erit ille mihi semper deus, illius aram
saepe tener nostris ab ovilibus imbuet agnus.
ille meas errare boves, ut cernis, et ipsum
ludere quae vellem calamo permisit agresti.               10

                         Meliboeus

Non equidem invideo, miror magis; undique totis
usque adeo turbatur agris. en ipse capellas
protenus aeger ago; hanc etiam vix, Tityre, duco.
hic inter densas corylos modo namque gemellos,
spem gregis, a, silice in nuda conixa reliquit.               15
saepe malum hoc nobis, si mens non laeva fuisset,
de caelo tactas memini praedicere quercus.
sed tamen iste deus qui sit da, Tityre,nobis.

                         Tityrus

Urbem quam dicunt Romam, Meliboee, putavi
stultus ego huic nostrae similem, cui saepe solemus     20
pastores ovium teneros depellere fetus.
sic canibus catulos similes, sic matribus haedos
noram, sic parvis componere magna solebam.
verum haec tantum alias inter caput extulit urbes
quantum lenta solent inter viburna cupressi.               25

                         Meliboeus

Et quae tanta fuit Romam tibi causa videndi?

                         Tityrus

Libertas, quae sera tamen respexit inertem,
candidior postquam tondenti barba cadebat,
respexit tamen et longo post tempore venit,
postquam nos Amaryllis habet, Galatea reliquit.         30
namque – fatebor enim – dum me Galatea tenebat,
nec spes libertatis erat nec cura peculi.
quamvis multa meis exiret victima saeptis
pinguis et ingratae premeretur caseus urbi,
non umquam gravis aere domum mihi dextra redibat.   35

                         Meliboeus

Mirabar quid maesta deos, Amarylli, vocares,
cui pendere sua patereris in arbore poma.
Tityrus hinc aberat. ipsae te, Tityre, pinus,
ipsi te fontes, ipsa haec arbusta vocabant.

                         Tityrus

Quid facerem? neque servitio me exire licebat           40
nec tam praesentis alibi cognoscere divos.
hic illum vidi iuvenem, Meliboee, quot annis
bis senos cui nostra dies altaria fumant,
hic mihi responsum primus dedit ille petenti:
« pascite ut ante boves, pueri, submittite tauros. »         45

                         Meliboeus

Fortunate senex, ergo tua rura manebunt
et tibi magna satis, quamvis lapis omnia nudus
limosoque palus obducat pascua iunco.
non insueta gravis temptabunt pabula fetas
nec mala vicini pecoris contagia laedent.                  50
fortunate senex, hic inter flumina nota
et fontis sacros frigus captabis opacum;
hinc tibi, quae semper, vicino ab limite saepes
Hyblaeis apibus florem depasta salicti
saepe levi somnum suadebit inire susurro;                55
hinc alta sub rupe canet frondator ad auras,
nec tamen interea raucae, tua cura, palumbes
nec gemere aeria cessabit turtur ab ulmo.

                         Tityrus

Ante leves ergo pascentur in aethere cervi
et freta destituent nudos in litore pisces,               60
ante pererratis amborum finibus exsul
aut Ararim Parthus bibet aut Germania Tigrim,
quam nostro illius labatur pectore vultus.

                         Meliboeus

At nos hinc alii sitientis ibimus Afros,
pars Scythiam et rapidum cretae veniemus Oaxen     65
et penitus toto divisos orbe Britannos.
en umquam patrios longo post tempore finis
pauperis et tuguri congestum caespite culmen,
post aliquot, mea regna, videns mirabor aristas?
impius haec tam culta novalia miles habebit,             70
barbarus has segetes. en quo discordia civis
produxit miseros; his nos consevimus agros!
insere nunc, Meliboee, piros, pone ordine vites.
ite meae, felix quondam pecus, ite capellae.
non ego vos posthac viridi proiectus in antro             75
dumosa pendere procul de rupe videbo;
carmina nulla canam; non me pascente, capellae,
florentem cytisum et salices carpetis amaras.

                         Tityrus

Hic tamen hanc mecum poteras requiescere noctem
fronde super viridi. sunt nobis mitia poma,               80
castaneae molles et pressi copia lactis,
et iam summa procul villarum culmina fumant
maioresque cadunt altis de montibus umbrae.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Ingrid Glienke (née en 1951) : Pleins phares / Fernlicht

SONS DE LA VOITURE LA NUIT -🎧🚗🌙 Saint Denis/Le Port - 100% bruit blanc- - YouTube


derrière le fiord emmagasine
encore de la lumière près de la route
les tiges terre de sienne des buissons
ouatinent dans le couchant s’estompe
grisé le tracé des murs
brille une fenêtre en ses tréfonds
pas un chat sur le passage
à voir une offre sur carton
bois de chauffe besoin de chaleur tout près
passaient ici les morts
sur charrette à chevaux souvenir encore
déco de Noël faîte en travers
une maison de poupées unidimensionnelle
puis un chien tout le long de la clôture aboie
phares les réflecteurs du
balisage éclairent crûment
l’asphalte quand l’auto passant bruisse
au portillon une ombre immobile


im rücken speichert der fjord
noch licht neben der straße
das umbra der äcker buschruten
wattiert in dämmerung verwischt
im grau die konturen der mauern
leuchtet ein fenster tiefinnen
kein mensch an der zuwegung
zu sehen ein pappschild angebot
brennholz bedarf an wärme nah
fuhren die toten hier vorbei
auf pferdewagen noch erinnert
weihnachtsdeko querüber first
ein spielzeughaus eindimensional
bis ein hund zaunlängs bellt
scheinwerfer die reflektoren der
leitpfosten entzünden den asphalt
grell als das auto vorbeirauscht
am zauntor ein regloser schatten
Das ist alles was wir wollen.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Kristin Höller (née en 1996) : Après la grosse chaleur / Nach der Hitze

Stockbrot grillen - so geht es richtig - Rezept: Stockbrotteig


Les années précédentes il y avait aussi
Un dernier jour
Chaque fois
Les gens retournaient aux étangs des gravières ils
Mangeaient une dernière glace et essuyaient la bouche de leurs enfants comme
Les mois précédents. Mais cette année personne
N’est sorti le dernier jour qu’il a fait chaud
Et le premier jour qu’il a fait froid ils se sont retrouvés dans les champs et ont
Brûlé les draps de plage
Brûlé les maillots de bain
Les moustiquaires et transformé sans plus attendre
Ces flammes en un feu de fortune, enroulé la pâte à pain sur de longs bâtons
Et cela en septembre.
Ils se tenaient debout dans le noir dans le vent, bras et jambes tendus et criaient
De l’air frais
De l’air frais
C’est tout ce que nous voulons.


In den Jahren davor gab es auch
Einen letzten Tag
Jedes Mal
Die Menschen gingen nochmal an die Baggerseen sie
Aßen ein letztes Eis und wischten ihren Kindern die Reste von den Mündern wie
Die Monate zuvor. Aber dieses Jahr ging
Niemand raus am letzten warmen Tag
Und am ersten kalten Tag trafen sie sich auf den Feldern und
Verbrannten die Strandlaken
Verbrannten die Badeanzüge
Die Moskitonetze und aus den Flammen machten sie
Direkt ein Kartoffelfeuer und hielten Teig an langen Stöcken hinein
Und das im September.
Sie standen im Dunkeln im Wind, die Arme und Beine gestreckt und riefen
Frischluft
Frischluft
Das ist alles was wir wollen.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Lucain : La Pharsale, parallèle entre Pompée et César

Qui est Lucain, qu’est-ce que La Pharsale ?

NÎMES César face à Pompée ! – Objectif Gard


[…] Leur choc est inégal. De l’un¹ les années touchent
au grand âge : quiet, coutumier de la toge,
manquant d’être, en paix, chef, il cherche le renom,
se prodigue au commun dont les souffles l’entraînent,
jouit de son théâtre où il est acclamé,
ne se restaure pas, croit en son ancienne
fortune. D’un grand nom ne demeure que l’ombre :
de même un chêne altier dans un champ frugifère
portant d’un peuple ancien dépouilles et offrandes²
consacrées par les chefs, sans robustes racines
ne tient que par sa masse, éployant ses ramures
nues dans l’air – son tronc seul ombrageant, point ses feuilles –
et quoique près de choir au premier coup d’Eurus,
quand tant d’arbres puissants l’entourent dans les bois,
lui seul est vénéré. César, lui, n’avait pas
qu’un nom ni qu’un renom : mais inapte au repos,
honteux de rien sinon de vaincre sans combattre,
ardent, sans frein, portant la main où l’appelaient
ire, espoir, toujours prêt à souiller son épée,
il hâte ses succès et brusque la faveur
divine, repoussant tout obstacle à sa soif
de grandeur et jouit de détruire en chemin :
ainsi l’éclair, tiré des nuées par les vents,
parmi l’air mu qui tonne et le fracas du monde
fulgure et fend le jour, épouvante les peuples
interdits, éblouis par son tors flamboiement,
se déchaîne en ses lieux³ sans que rien lui résiste
et tombant, remontant, fait de grands, fait de vastes
ravages, regroupant les feux qu’il a semés. […]

¹ : Il s’agit de Pompée (106-48 av. J.-C.). IL avait 57 ans au début des guerres civiles.
² : Il en va du rituel des dépouilles opimes.
³ : L’expression latine sua templa peut signifier « ses temples » ou la partie du ciel du ciel où paraît l’éclair. Je m’en tiens à une traduction volontairement neutre (et vague).

Voici la traduction du même passage, en prose, par Marmontel :
Les forces ne sont pas égales. Pompée, sur le déclin des ans, amolli par le long usage des dignités pacifiques, avait oublié la guerre au sein du repos, tout occupé de sa renommée, soigneux de plaire à la multitude, poussé par le vent de la faveur populaire, et flatté de recueillir les applaudissements de son théâtre, il se reposait sur son ancienne fortune, sans se préparer des forces nouvelles : il lui restait l’ombre d’un grand nom.
Tel, au milieu d’une fertile campagne, un chêne superbe, chargé des dépouilles des peuples et des trophées des guerriers. Il ne tient à la terre que par de faibles racines ; son poids seul l’y attache encore. Il n’étend plus dans les airs que des branches dépouillées, c’est de son bois, non de son feuillage, qu’il couvre les lieux d’alentour. Mais quoiqu’il chancelle, prêt à tomber sous le premier effort des vents, quoiqu’il s’élève autour de lui des forêts d’arbres robustes, c’est lui seul qu’on révère. 
Au nom, à la gloire d’un grand capitaine, César joignait une valeur qui ne souffrait ni repos, ni relâche, et qui ne voyait de honte qu’à ne pas vaincre dans les combats. Ardent, infatigable, où l’ambition, où le ressentiment l’appelle, c’est là qu’il vole, le fer à la main. Jamais le sang ne lui coûte à répandre. Mater ses succès, les poursuivre, saisir et presser la fortune, abattre tout ce qui s’oppose à son élévation, et s’applaudir de s’être ouvert un chemin à travers des ruines : telle était l’âme de César.
Ainsi la foudre que le choc des vents fait jaillir des nuages, brille et remplit l’air d’un bruit qui fait trembler le monde. Elle sillonne le jour, répand la terreur au sein des peuples pâlissants que sa flamme éblouit, frappe et détruit ses propres temples, perce les corps les plus durs, marque sa chute et son retour par un vaste ravage, et rassemble ses feux dispersés.

[…] nec coiere pares. alter uergentibus annis
in senium longoque togae tranquillior usu
dedidicit iam pace ducem, famaeque petitor
multa dare in uolgus, totus popularibus auris
inpelli plausuque sui gaudere theatri,
nec reparare nouas uires, multumque priori
credere fortunae. stat magni nominis umbra,
qualis frugifero quercus sublimis in agro
exuuias ueteris populi sacrataque gestans
dona ducum nec iam ualidis radicibus haerens
pondere fixa suo est, nudosque per aera ramos
effundens trunco, non frondibus, efficit umbram,
et quamuis primo nutet casura sub Euro,
tot circum siluae firmo se robore tollant,
sola tamen colitur. sed non in Caesare tantum
nomen erat nec fama ducis, sed nescia uirtus
stare loco, solusque pudor non uincere bello.
acer et indomitus, quo spes quoque ira uocasset,
ferre manum et numquam temerando parcere ferro,
successus urguere suos, instare fauori
numinis, inpellens quidquid sibi summa petenti
obstaret gaudensque uiam fecisse ruina,
qualiter expressum uentis per nubila fulmen
aetheris inpulsi sonitu mundique fragore
emicuit rupitque diem populosque pauentes
terruit obliqua praestringens lumina flamma:
in sua templa furit, nullaque exire uetante
materia magnamque cadens magnamque reuertens
dat stragem late sparsosque recolligit ignes. […]

(La Pharsale, livre I, vers 129-157)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

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