Ivan Goll (1891-1950) : La femme infanticide / Die Kindesmörderin

Qui est Ivan Goll ?

Elle avait encore lavé les assiettes à la va-vite,
Plongé dans du café le morceau de sucre subtilisé —
Comme, pensa-t-elle, on cherche autour de soi ce qu’on égare.
Branlant, un chapeau noir passa devant la fenêtre.
Elle monta, courant, dans sa chambre où la pluie frappe au cœur,
Et quand, ardent, parut l’ange, elle eut peur comme un enfant,
Petits bras tendus, disparus tout à fait.
Déjà sous le lit le drap, rouge, roulait vers elle.
Et d’où vint qu’une ferme rêvât dans le matin,
Qu’autour d’un roncier aboyât un chien blanc.
Et que sous son pas le pont rendît comme des vagues.
Dans le ciel roulait, gris, le fourgon cellulaire —
Et d’où vint que le printemps pendît, rose pâle, aux berges,
Et qu’elle ne sût pas qu’elle-même, lourde,
Plus lourde que le drap, clapotait,
Souriait pénétrant dans une eau bienfaisante, douce et sans colère.


Sie hatte schnell noch die Teller gewaschen,
Das Stück gestohlenen Zucker in Kaffee getunkt —
Da dachte sie dran, wie jemand sich umsieht, der etwas verlegt.
Ein schwarzer Hut schwankte im Fenster vorbei.
Sie lief in ihre Kammer hinauf, wo der Regen ans Herz pocht,
Und als der brennende Engel erschien, erschrak sie wie ein Kind,
Die Ärmchen vorgestreckt, die ganz erloschen sind.
Schon rollte das Laken rot unterm Bett hervor,
Und wie das kam, daß ein Bauernhaus im Morgen träumte,
Ein weißer Hund um Brombeerbüsche bellte.
Und daß die Brücke wie Wellen unter ihrem Schritte nachgab.
Über den Himmel fuhr der graue Gefängniswagen —
Und wie das kam, daß der Frühling blaßrosa an den Ufern hing,
Und sie nicht wußte, daß sie selber schwer,
Schwerer als das Laken hinplätscherte,
Hinlächelte in gütiges Wasser, mild und ohne Zorn.

(in Verkündigung : Anthologie jünger Lyrik, 1921)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

René Schickele (1883-1940) : Place de Potsdam / Potsdamer Platz

Qui est René Schickele ?

Une rue dorée : je marche le long,
le soleil se couche et le ciel s’y fond.

Des femmes y vont, beautés légendaires,
s’attardant devant des boutiques claires.

La Potsdamer Platz nage dans les fleurs,
rêvant de la lune, insigne faveur.


Ich geh eine ganz vergoldete Straße entlang,
Der Himmel zerfließt im Sonnenuntergang,

Da kommen Frauen, märchenschön,
und bleiben vor glitzernden Läden stehn.

In Blüten schwimmt der Potsdamer Platz,
er träumt vom Mond, dem Götterschatz.

(in Weiß und Rot, 1910)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

René Schickele (1883-1940) : Gratte-ciels / Wolkenkratzer

Qui est René Schickele ?

Voici ce que je vis. Sur les dunes désertes
où la grande ville a vomi les carcasses de monstres abjects
ressemblant nus, pelés, à des théâtres calcinés montrant
des vices tristes et confus, tout à coup s’élevèrent
de nouveaux gratte-ciels échafaudés de vingt étages
et je marchais dans une rue blafarde
et m’enfonçais dans un puits noir.

Dans le ciel vert et bleu, tout en haut,
des walkyries de pierre au sortir des pignons tendaient leurs membres,
gigantesques oiseaux, chimères d’un qui dans sa chair se croit persécuté,
pendaient inanimés et – paradisiaque bain de vapeur d’une Psyché ! –
comme je regardai une nouvelle fois, elles firent afflux, respirant lourdement,
crépuscules cléments, dans le ciel.


Dieses sah ich. An den wüsten Dünen,
drauf die Großstadt die Gerippe ekler Ungeheuer ausgespien,
die nackt und grindig stehn wie ausgebrannte Bühnen
trauriger, vertrackter Laster, ragten plötzlich
zwanzigstöckig die Gerüste neuer Wolkenkratzer,
und ich schritt auf blasser Straße
tief in einem dunkeln Schacht.

Im blau und grünen Himmel, ganz hoch oben,
reckten aus den Giebeln steinerne Walküren ihre Glieder,
Riesenvögel, Traumgebilde eines, den der fleischliche Verfolgungswahn befiel,
hingen unbewegt, und — paradiesisch Dampfbad einer Psyche! —
da ich wieder aufsah, strömten sie, schweratmend,
milde Abendröten in den Himmel.

(in Verkündigung, Anthologie junger Lyric , 1921)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Henriette Hardenberg (1894-1993) : Les vieux / Die Alte

Qui est Henriette Hardenberg ?

Comme une robe trop lâche,
Dans les plis formant fronces,
La peau maigre enveloppe
Le bel et vieux visage,
Que de minces os retiennent
Comme une coupe de prix.
Les yeux troubles sont couverts
De lourdes paupières lasses.

Pourtant dans le violent haineux ravage
D’un temps fait d’ombre et de soucis
Se mêlent les claires images
À la jeunesse intime et lumineuse
Dont l’éclat doux, distinctement,
Couronne l’âge et réconforte.


Wie ein zu loses Gewand,
In gekräuselten Falten,
Umhüllt die magere Haut
Das schöne, alte Gesicht,
Von schmalen Knochen gehalten,
Wie eine wertvolle Schale.
Trübe Augen sind bedeckt
Von müdeschweren Lidern.

Doch in die Wucht hassvollen Zerstörens
Einer sorgenvollen, dunklen Zeit
Mischen sich die hellen Bilder,
Mit dem Licht der eigenen Jugend,
Dessen deutlich zarter Glanz
Tröstend das Alter bekränzt.

(in Dichtungen, 1988)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Kurt Heynicke (1891-1985) : Élévation / Erhebung

Qui est Kurt Heynicke ?

Élève ton cœur vers le grand silence.
Les heures penchant leur face du soir dans le demi-jour,
lève les yeux vers la lumière, inépuisablement.
Vers notre poitrine et tombant au sol tremblent des étoiles.

Par la porte du soir on nous mène chez nous,
Des nuages dorés ont orné nos chaussures
Vers le monde est montée une brûlante ivresse.

Nous suivons de nos pas le chemin des étoiles,
De la glèbe que Dieu laboura sort fleuri vers la lumière un arbre,
Son feuillage est béni par des milliers de fruits.

Nous sommes des coraux qui rêvent dans la mer.
Nous sommes un chevreuil fêtant de nuit la lune.


Heb’ dein Herz ins große Schweigen;
Stunden neigen dämmerhaft ihr Abendangesicht.
Hebe deine Augen unerschöpflich in das Licht.
Sterne beben erdenwärts in unsere Brust.

Durch das Tor des Abends sind wir heimgeführt
goldene Wolken haben unsern Schuh geziert
glühend ist ein Rausch zur Welt gestiegen.

Den Weg der Sterne wandeln unsere Schritte nach,
aus gottgepflügter Scholle blüht ein Baum ins Licht,
mit tausend Früchten ist sein Laub gesegnet.

Wir sind Korallen, die im Meere träumen.
Wir sind ein Reh, das nachts dem Mond begegnet.

(in Rings fallen Sterne, 1917)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Kurt Heynicke (1891-1985) : À une mère / Einer Mutter

Qui est Kurt Heynicke ?

Ton âme est là, qui va, sur les champs de la mort,
le chemin de ton fils est gorgé de douleur,
tes pleurs en toi refluent pour déplorer la nuit.
Tes soupirs sont nombreux
comme les blanches fleurs des shrapnels dans le ciel.
Les obus jouent avec tes heures solitaires.
La mort chante le monde, elle est tout ton amour,
le gris de tes cheveux veut beaucoup de soleil.
Tes fils sont les chaumes du monde
tombés sous la faux étrangère.


Auf den Feldern des Todes wandelt deine Seele,
deines Sohnes Weg ist mit Schmerzen getränkt,
deine Tränen weinen die Nacht herein.
Viel sind deine Seufzer
wie die weißen Blumen der Schrapnelle am Himmel.
Mit deinen einsamen Stunden spielen die Granaten.
Der Tod singt die Welt, der Tod ist all deine Liebe,
viel Sonne braucht dein graues Haar.
Deine Söhne sind Halme der Welt
gefallen der fremden Sense.

(in Rings fallen Sterne, 1917)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Kurt Heynicke (1891-1985) : Dure nuit / Schwere Nacht

Qui est Kurt Heynicke ?

Dans l’obscurité volettent les heures,
Leur lointain visage envoie de la nuit dessus ton sommeil
Et ton cœur se noie dans la mer du temps.

Tu vas au-travers, sauvage et pressé, de prières bègues,
Tu te vois peureux accroupi au bord de ton existence.
Ceints d’obscurité les murs tombent tous
De leur haut sur toi.

Tu te croirais dans le courant de la minuit.
Sur tes cheveux le savoir jette, amer, l’écorce.
La nuit trop pleine de douleurs t’a fait renaître doucement
Dans les berceurs bras de ta mère.


Im Dunkeln flattern Stunden auf,
Ihr fernes Angesicht senkt Nacht auf deinen Schlaf,
Dein Herz ertrinkt im Meer der Zeit.

Du hastest wild durch stotternde Gebete,
Du siehst dich bang am Rande deines Lebens kauern.
Umdunkelt fallen alle Mauern
Herab auf dich.

Im Strom der Mitternacht erfühlst du dich.
Erkenntnis senkt die Schale bitter auf dein Haar.
Die schmerzenübervolle Nacht gebar dich sacht zurück
In deiner Mutter Wiegenarme.

(in Rings fallen Sterne, 1917)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Henriette Hardenberg (1894-1993) : Jeune fille morte / Totes Mädchen

Qui est Henriette Hardenberg ?

Le mince est tout ce que je peux sentir,
Et minces sont tes mots qui heurtent mes contours.
Qu’était beau mon visage,
Désormais je m’élève au travers d’air limpide
Dans un rêve sans fin.

Allonge-moi, oui, sur mon lit,
L’herbe fraîche me porte légère,
Et les fleurs sont chaudes.
Chambre de jeune fille avec tant de parfums
Où encore le pas de mon ami appelle
Dont j’ai pris congé.


Ich kann nur dünn fühlen,
Und dünn stoßen deine Worte an meinen Rand.
Wie schön war mein Gesicht,
Nun steige ich durch helle Luft
In endlosen Traum.

Ja, lege du mich auf mein Bett,
Das frische Gras trägt mich leicht,
Und die Blumen sind warm.
Mädchenzimmer mit dem vielen Duft,
In dem noch Schritt meines Freundes ruft,
Von dem ich Abschied nahm.

(in Neigungen, 1988)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Henriette Hardenberg (1894-1993) : Requiem

Qui est Henriette Hardenberg ?

Il neige des pétales sur ma mère assise,
Dans ses cheveux ruisselant rouges, les oiseaux jouent au printemps.
Caresses d’ailes sur sa mer rouge.
Laquelle roule autour d’elle,
Secoue son corps infime
Et remplit les yeux vieux.
Toi, mon sang rouge sur la neige,
Je ne peux pas venir à toi,
Ni t’aider à déposer ta charge.
Tu ris, couleur —
Ma mère s’est noyée.
Pétales, embrassez son cadavre de colombe,
Oiseaux, posez-vous sur elle,
Buvez-la toute, recouvrez-la :
Tous, vous deviendrez rouges, d’un brun de crépuscule,
Terre-amour.


Meine Mutter sitzt im Blütenschnee,
Vögel in ihren roten Haarbächen spielen Frühling.
Sie läßt sich kosen von Flügeln auf ihrem roten Meere.
Es fließt um sie,
Schüttelt ihren winzigen Körper
Und füllt die alten Augen.
Du, mein rotes Blut im Schnee,
Ich kann nicht zu dir,
Dir nicht helfen aus deinen Lasten.
Du lachst so, Farbe —
Meine Mutter ertrank.
Blüten, küßt ihren Taubenleib,
Vögel, legt euch an sie heran,
Trinkt sie aus, deckt sie zu:
Ihr werdet alle rot, schimmrig braun,
Liebeserde.

(in Neigungen, 1917)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Attila József (1905-1937) : Carte postale de Paris / Párizsi anzix

Qui est Attila József ?


Très tard les patrons sont encore au lit,
La Berthe à Paris s’appelle Jeannette.
Chez le coupe-tif on peut faire emplette
De mèche allumée et d’épinards cuits.

Le long du Boul’ Mich’, quand on le descend,
Chantent vers le ciel, nues, soixante femmes.
On pèle de froid dedans Notre Dame,
Monter m’y toiser, ça coûte cinq francs.

Et la Tour Eiffel nuitamment s’abat,
Dans un édredon de brume se vrille.
Les flics font la bise, est-on jeune fille,
Et dans les vécés : de siège on n’a pas.


NB : Je ne sais pas le hongrois, c’est d’évidence un handicap. Pour cette traduction (ou, plus exactement, pour cette transposition, au sens musical du terme), j’ai eu recours au traducteur automatique de Google, dont j’ai varié les langues de destination, privilégiant celles que je maîtrise (français, anglais, allemand, espagnol). Je me suis aussi aidé d’un dictionnaire en ligne hongrois-français, ainsi que des traductions (en français, anglais, allemand, espagnol) disponibles sur Internet. Cette manière de procéder est celle, avec les outils de notre temps, de Georges-Emmanuel Clancier, Guillevic, Jean Rousselot, Pierre Seghers et d’autres poètes encore, traduisant Attila József (pour le compte des éditions Phébus) sans connaître le hongrois mais disposant de traductions brutes, charge à eux de les mettre en forme.


A patron sosem kelt föl reggel,
Párizsban Jeanettek a Berták
s borbélynál is vehet az ember
főtt spenótot vagy égő gyertyát.

A Saint Michelen végig hatvan
meztelen nő dalol az éghez
s a Notre Dame: belül hideg van,
felül öt frankért rám lenézhetsz.

Az Eiffel-torony éjjel eldől,
bebúvik paplanos ködökbe,
ha lány vagy, megcsókol a rendőr
s az illemhelyen nincs ülőke.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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