Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Jour d’automne / Herbsttag

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Seigneur, il en est temps. L’été fut colossal.
Couche ton ombre en long sur les cadrans solaires,
Et sur l’aire des champs donne aux vents libre cours.

Ordonne aux derniers fruits d’aller à plénitude ;
Procure-leur deux jours encore de soleil,
Intime-leur d’avoir à s’accomplir et pousse
Les dernières douceurs dans le vin pondéreux.

Le sans-toit désormais ne va plus s’en bâtir.
L’esseulé désormais va le rester longtemps,
Va veiller et va lire, écrire de longs mots,
Marcher par les allées de-ci, de-là, sans but,
En intranquillité, quand tournoieront les feuilles.


Herr: es ist Zeit. Der Sommer war sehr groß.
Leg deinen Schatten auf die Sonnenuhren,
und auf den Fluren laß die Winde los.

Befiehl den letzten Früchten voll zu sein;
gieb ihnen noch zwei südlichere Tage,
dränge sie zur Vollendung hin und jage
die letzte Süße in den schweren Wein.

Wer jetzt kein Haus hat, baut sich keines mehr.
Wer jetzt allein ist, wird es lange bleiben,
wird wachen, lesen, lange Briefe schreiben
und wird in den Alleen hin und her
unruhig wandern, wenn die Blätter treiben.

(in Das Buch der Bilder, 1902)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Ce que les femmes chantent au poète / Gesang der Frauen an den Dichter

La Lecture (Henri Fantin-Latour, 1877)


Vois comme tout s’ouvre : ainsi sommes-nous
‒ Nous ne sommes rien que félicité.
Ce qui dans la bête était sang et ombre,
A poussé chez nous en âme et le cri

D’âme va plus loin. Cela crie vers toi,
Qui ne le saisis que dans ton visage,
Doucement, sans faim, comme un paysage.
Aussi pensons-nous que ce n’est pas toi

Vers qui cela crie. Mais n’es-tu pas l’homme
En qui pleinement nous pourrions nous perdre ?
Devenons-nous plus en quiconque d’autre ?

Ce qui n’a de fin s’écoule avec nous.
Toi, la bouche, sois : nous pourrons l’entendre.
Toi, toi qui de nous parles, oui, toi : sois.


Sieh, wie sich alles auftut: so sind wir;
denn wir sind nichts als solche Seligkeit.
Was Blut und Dunkel war in einem Tier,
das wuchs in uns zur Seele an und schreit

als Seele weiter. Und es schreit nach dir.
Du freilich nimmst es nur in dein Gesicht
als sei es Landschaft: sanft und ohne Gier.
Und darum meinen wir, du bist es nicht,

nach dem es schreit. Und doch, bist du nicht der,
an den wir uns ganz ohne Rest verlören?
Und werden wir in irgend einem mehr?

Mit uns geht das Unendliche vorbei.
Du aber sei, du Mund, daß wir es hören,
du aber, du Uns-Sagender: du sei.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Aubade orientale / Östliches Taglied

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Ne ressemble-t-il pas, ce lit, à une côte,
à juste un bout de côte, où nous sommes couchés ?
Il n’est rien de certain ‒ que ta haute poitrine
qui vers mon ressenti monte dans un vertige.

Car cette nuit qu’il fut si vastement crié,
où le règne animal s’appelle et se déchire,
n’est-elle pas pour nous horrible, étrangère ? ‒ Et :
ce qui dehors se lève avec lenteur ‒ le « jour » ‒,
est-il pour nous plus qu’elle aisé de le comprendre ?

L’on devrait s’imbriquer l’un dans l’autre à l’image
des pétales de fleurs autour des étamines ;
tant abonde partout ce qui n’a de mesure,
tant cela s’accumule et vient fondre sur nous.

Mais tandis que tous deux nous nous serrons l’un l’autre
afin de ne pas voir le si proche alentour,
il se peut que de toi ou de moi cela sorte :
nos âmes en effet vivent de trahison.


Ist dieses Bette nicht wie eine Küste,
ein Küstenstreifen nur, darauf wir liegen?
Nichts ist gewiß als deine hohen Brüste,
die mein Gefühl in Schwindeln überstiegen.

Denn diese Nacht, in der so vieles schrie,
in der sich Tiere rufen und zerreißen,
ist sie uns nicht entsetzlich fremd? Und wie:
was draußen langsam anhebt, Tag geheißen,
ist das uns denn verständlicher als sie?

Man müßte so sich ineinanderlegen
wie Blütenblätter um die Staubgefäße:
so sehr ist überall das Ungemäße
und häuft sich an und stürzt sich uns entgegen.

Doch während wir uns aneinander drücken,
um nicht zu sehen, wie es ringsum naht,
kann es aus dir, kann es aus mir sich zücken:
denn unsre Seelen leben von Verrat.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Sacrifice / Opfer

jeune femme


Oh comme est fleurissant mon corps, que chaque veine
Exhale de parfums depuis ta connaissance !
Regarde, je me tiens, marchant, plus droit, plus mince,
Et tu ne fais qu’attendre ‒ : oh, dis, qui donc es-tu ?

Regarde, je me sens comme loin de moi-même,
Comme si je perdais, feuille à feuille, mon âge.
Ton sourire, et lui seul, comme une pure étoile,
Est au-dessus de toi ‒ aussi bientôt de moi.

Tout ce qui, remontant de mes années d’enfance,
Est encore innommé, brillant comme de l’eau,
C’est ton nom que je veux lui donner sur l’autel
Qui sous ta chevelure est un embrasement,
Et porte ta poitrine en légère couronne.


O wie blüht mein Leib aus jeder Ader
duftender, seitdem ich dich erkenn;
sieh, ich gehe schlanker und gerader,
und du wartest nur -: wer bist du denn?

Sieh: ich fühle, wie ich mich entferne,
wie ich Altes, Blatt um Blatt, verlier.
Nur dein Lächeln steht wie lauter Sterne
über dir und bald auch über mir.

Alles was durch meine Kinderjahre
namenlos noch und wie Wasser glänzt,
will ich nach dir nennen am Altare,
der entzündet ist von deinem Haare
und mit deinen Brüsten leicht bekränzt.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : L’Ange du méridien (cathédrale de Chartres)

ange du méridien


Dans la trombe assaillant la forte cathédrale
Comme un dénégateur qui pense et qui repense,
On se sent tout à coup plus tendrement guidé,
Du fait de ton sourire, en ta direction :

Toi l’ange qui souris, figure qui ressent,
Et dont la bouche unique est faite de cent bouches :
Ne remarques-tu point comment pour toi nos heures
Vont glissant tout le long du plein cadran solaire,

Où le nombre du jour se tient, entier, ensemble,
Pareillement réel, en profond équilibre,
Toute heure étant tenue, croit-on, pour mûre et riche ?

Que sais-tu, toi qui es de pierre, de notre être ?
Ton visage est peut-être encor plus radieux,
Quand entrant dans la nuit, tu montres le cadran.


Im Sturm, der um die starke Kathedrale
wie ein Verneiner stürzt der denkt und denkt,
fühlt man sich zärtlicher mit einem Male
von deinem Lächeln zu dir hingelenkt:

lächelnder Engel, fühlende Figur,
mit einem Mund, gemacht aus hundert Munden:
gewahrst du gar nicht, wie dir unsre Stunden
abgleiten von der vollen Sonnenuhr,

auf der des Tages ganze Zahl zugleich,
gleich wirklich, steht in tiefem Gleichgewichte,
als wären alle Stunden reif und reich.

Was weißt du, Steinerner, von unserm Sein?
und hältst du mit noch seligerm Gesichte
vielleicht die Tafel in die Nacht hinein?

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La Panthère du Jardin des Plantes / Der Panther


Les barreaux passent et repassent : son regard
En est tellement las qu’il ne retient plus rien.
Il lui semble y avoir un millier de barreaux,
Et derrière ces mille barreaux : point de monde.

La démarche apathique aux pas souplement forts
Qui tourne sur soi-même en un tout petit cercle,
Est comme danse de puissance autour d’un centre
Où se tient, hébétée, une volonté grande.

À peine quelquefois le rideau des pupilles
Sans bruit se lève-t-il : une image y pénètre,
Traverse le silence en tension des membres,
Et dans le cœur s’arrête d’être.


Sein Blick ist vom Vorübergehn der Stäbe
so müd geworden, dass er nichts mehr hält.
Ihm ist, als ob es tausend Stäbe gäbe
und hinter tausend Stäben keine Welt.

Der weiche Gang geschmeidig starker Schritte,
der sich im allerkleinsten Kreise dreht,
ist wie ein Tanz von Kraft um eine Mitte,
in der betäubt ein großer Wille steht.

Nur manchmal schiebt der Vorhang der Pupille
sich lautlos auf -. Dann geht ein Bild hinein,
geht durch der Glieder angespannte Stille –
und hört im Herzen auf zu sein.

(in Neue Gedichte, 1907)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : « Tranquille ami des nombreux lointains »

cloche


Tranquille ami des nombreux lointains, sens
Combien ton souffle accroît l’espace encore.
Dans la charpente des beffrois obscurs,
Laisse-toi donc sonner. Ce qui te ronge,

Ainsi nourri, en force se transforme.
Va donc et viens dans la métamorphose.
De quelle épreuve as-tu le plus souffert ?
S’il t’est amer de boire, fais-toi vin.

Dans cette nuit de démesure, sois
Force magique au croiser de tes sens,
Et sens de leur rencontre inusuelle.

Et si le globe un jour t’a oublié,
À la tranquille terre, dis : je coule,
À l’eau rapide, parle et dis : je suis.


Stiller Freund der vielen Fernen, fühle,
wie dein Atem noch den Raum vermehrt.
Im Gebälk der finstern Glockenstühle
laß dich läuten. Das, was an dir zehrt,

wird ein Starkes über dieser Nahrung.
Geh in der Verwandlung aus und ein.
Was ist deine leidendste Erfahrung?
Ist dir Trinken bitter, werde Wein. 

Sei in dieser Nacht aus Übermaß
Zauberkraft am Kreuzweg deiner Sinne,
ihrer seltsamen Begegnung Sinn.  

Und wenn dich das Irdische vergaß,
zu der stillen Erde sag: Ich rinne.
Zu dem raschen Wasser sprich: Ich bin.

(in Sonette an Orpheus [1922])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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