L’Orgie latine, de Félicien Champsaur : des larmes, du sang, mais pour du bleu

 LOrgie-Latine-couverture-provisoire-332x510Ouvrant cette Orgie latine que viennent à bon droit de republier les éditions du Vampire Actif – qu’il nous faut remercier pour cette belle découverte –, on se demande comment Champsaur va s’en tirer, tant le  roman antique est déjà, en 1903, date de la première édition du texte, un genre éculé, dominé par quelques titres dont bien sûr le Salammbô de Flaubert. Difficile de refaire du neuf avec du vieux ? Il doit se dire, le Félicien, qu’il a dans sa boîte à malices bien assez de ficelles de prestidigitateur pour nous en mettre plein les yeux et y jeter sa poudre. Et il y va, franco, tirant de son haut-de-forme, avec un savoir-faire consommé d’homme de lettres, tous ces lapins qui font sourire autant qu’ils font battre les cœurs.

Car on lit L’Orgie latine sans trop y croire (ou voulant, comme des enfants, y croire), comptant les clins d’œil, reluquant les gros sabots du style, mais avec toujours la gourmandise aux lèvres, emporté par une intrigue abracadabrante, fourmillant d’événements et de clichés dont l’écriture a dû bien faire rigoler le vieux maître. Tout y est : Messaline, Bohémiens, jeux du cirque (gladiateurs, chrétiens jetés aux fauves, flots d’hémoglobine), catacombes, patriciens véreux, populace ivre de sang, luxe, volupté (sans trop de calme), tout est là des ingrédients attendus de la romance – mais qui, savamment travaillés à la spatule, donnent une excellente pâte bien lisse, fluide, que l’on dévore, quoi qu’on en veuille, animé d’une fringale évidemment de tigre.

C’est quoi donc, le résultat final, une fois pétries les différentes matières assez primaires qui le composent ? Un pavé de 500 pages de pur plaisir, un régal à lire selon son appétit et sa curiosité, laquelle peut relever du premier comme du deuxième degré. Dans les deux cas ça passe sans jamais casser – ni jamais gaver.

C’est que Champsaur sait jouer avec les genres, qu’il maîtrise parfaitement, en vieux routier des lettres (il a une bonne cinquantaine de titres à son actif). L’Orgie latine est ainsi d’abord une sorte de roman archéologique, d’ailleurs fort bien documenté : topologie de Rome, description des objets, façons de faire, tout est juste, relevant d’une belle érudition. On apprend, par exemple, de quelle manière, au premier siècle de notre ère, on prenait des notes sur des tablettes de cire : « Il tira, d’un pli de sa toge, trois planchettes très minces, couvertes de cire, relevées sur les bords pour préserver du frottement les choses écrites ; avec le bout large et plat d’un style d’ivoire, il effaça sur la troisième feuille quelques notes [ …], en unissant la cire, puis, retournant son style, avec la pointe il grava le pari. » (p. 299) Noms latins des choses, des vêtements, des composantes de l’architecture : rien qui nous soit caché, on plonge dans la latinité pour un dépaysement qui nous ravit, c’est Connaissance du monde à toutes les pages, et en panoramique – Félicien Champsaur, Albert Mahuzier de l’antiquité…

Envie de poésie ? Vous en avez pour votre argent, avec de ces brillances un peu trop clinquantes pour que Champsaur en soit la dupe : il s’amuse, soyez-en sûr, à vous distiller de ces phrases : « Des jeunes filles en subuculae montantes, d’où émergeaient leurs figures – comme, d’un grand lys, le pistil – passaient. » (p. 275), ne ménageant pas ses effets de toge, peignant « les remparts dont la mélancolie pelée se magnifiait dans les pourpres du soir » (p. 245) – magnifique, soit dit en passant, cette mélancolie pelée –, pastichant volontiers le poème à l’antique : « Baisers, papillons frôleurs, – vous me donnez faim de plus profondes étreintes ! » (p. 133) à la façon d’un Pierre Louÿs ou d’une Anna de Noailles, tous deux ses contemporains. Pastiches, vous avez dit pastiches ? – Il suffit, pour s’en convaincre, de lire « le livre cinquième » (à partir de la page 385) et les sonnets qui s’y inscrivent, sans autre intention que burlesque, où l’on croirait entendre un second Henry J.-M. Levey – cet autre maître, à peu ou prou la même époque, de la dérision poétique dans ses Cartes postales,

Sénèque, philosophe à la très bonne tête,
était chez Messaline, à l’heure du lever,
lasse du lupanar. « — Maître, je veux rêver.
Ébranle avec tes mots mon âme insatisfaite. […] »

Roman populaire ? Mais L’Orgie latine, ce sont les Mystères de Rome, comme Paris eut les siens sous une autre plume. Frissonnez, bonnes gens, rien n’est trop bon pour vous mettre en émoi : « Et ce fut, pendant quelques minutes, dans une ovation suprême de la foule, une pluie de roses – que le cadavre ensanglantait. » (p. 318) Érotisme à gogo, tableaux cruels imbus de sang, monstrueuses embroches de toutes sortes : rien, lecteur, ne vous est épargné – pas même l’idoine bondieuserie dans l’accumulation de ses poncifs : miracles ; mise en croix du héros, Sépéos, avec, survenue tel le deus ex machina, sa mère, la vieille Géo, pleurant au pied du pilori ; ours affamé faisant ami-ami dans l’arène avec la chrétienne Filiola, refusant de la dévorer, mais (on n’est pas à ça près…) succombant à ses charmes et forniquant plantigradement avec la malheureuse devant le regard médusé de milliers de spectateurs ; conversion – à la saint Gesnest plus qu’à la Polyeucte : « Une lumière étrange m’illumine… Je l’ai vu brûler dans tes yeux, Filiola ! À présent, je comprends, j’entends, je vois !… Oui, je sais, à présent, la puissance du Dieu de Filiola et de Macris. Sur la Croix, au spectacle des chrétiens, j’ai compris. Je crois en Kreistos, Filiola !… que j’aime !… je vois luire la vérité, ma mère Géo… Une sérénité étrange m’illumine. » (p. 379)

Bref : en deux mots, la totale, comme qui dirait…

De même que l’amateur de cinéma d’auteur peut se régaler de ces films dits « de série B », dès lors qu’il y distingue autre chose qu’une naïve impéritie de cinéaste – la volonté, bien plutôt, de pervertir le genre noble en le travestissant sous la peau d’âne –, on peut, m’est avis, lire L’Orgie latine comme la gigantesque farce (à laquelle on se laisse volontiers prendre), d’un auteur malicieux qui connaît ses classiques. Cependant, – et si c’est bien l’intention de Champsaur –, le roman, consciemment ou pas, va quelquefois beaucoup plus loin : ainsi de tout le chapitre intitulé « Crachat vertueux », où Messaline tente d’affrioler sexuellement le malheureux Sépéos, avec ceci pour tout résultat : « Quelque chose gicla soudain de sa bouche, un énorme crachat qui, tombé juste entre les seins de Messaline, dégoulinait, dans leur val, son écume blanche. » (p. 340). Éjaculation, certes, au sens étymologique du terme, mais pas celle attendue – à quoi fait écho, dans la page suivante, la « bave gluante » de « cent limaces » évoquée par la gouleyante impératrice. Cet exemple me paraît exemplaire de l’écriture de Champsaur dans ce qu’elle recèle de meilleur : il en va d’une thématique subtilement développée, où d’échos en échos, d’images en images, se construit un imaginaire – bien plus poétique, à mon sens, que telles ou telles de ces joliesses dont est ponctuée L’Orgie latine – auquel répond pleinement celui du lecteur, à l’ancre dans cet inconscient, où, selon toute vraisemblance, gîte toute grande et vraie littérature. – Le dirai-je ? C’est cela, surtout, que j’ai aimé, dans ce texte qui remue le plus lumineux comme le plus sombre de l’être.

  1. Un grand merci Lionel pour votre lecture éclairée de cet ouvrage outrancier, burlesque, épique, décadent. Je crois effectivement, comme vous, que Félicien Champsaur, en latiniste averti, s’est avant tout amusé en écrivant ce texte qui a la vertu de nous divertir. Ce texte recèle cependant de purs joyaux d’écritures et de styles, avec des constructions subtiles et des images reprises et transformées, pour le plus grand plaisir de notre imaginaire sans arrêt sollicité au fil des pages. Enfin sa préface sur la luxure mérite à elle seule le détour.

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    • Peu d’espace, malheureusement, pour commenter plus avant ce texte dégusté à la petite cuillère, et qui mériterait une analyse plus fine, sur le plan stylistique : il y a en effet une foule de très beaux passages, marqués — mais pas seulement — par l’écriture « artiste » de l’époque, qui sont d’un styliste hors pair. Un grand merci aux éditeurs pour cette très belle découverte de belle longueur en bouche !

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