Martial (40-104 ap. J.-C.) : Embrassades hivernales


Décembre au plus haut point nous crispe et nous hérisse,
Mais tu as le culot de donner à chacun
Que tu croises çà, là, l’accolade du givre,
Et d’embrasser, Linus, tout ce qui est dans Rome.
Mais que ferais-tu donc de pis, de plus cruel
Si on t’avait battu, qu’on t’eût roué de coups ?
Nul ne m’embrasserait par ce froid, fût-ce épouse
Ou fillette à la bouche inhabile aux mamours,
Mais toi, oui, car « tu es plus chic, plus raffiné »
Alors que pend livide à ton canin de nez*
Un bout de stalactite et que ta barbe raide
Tient du poil que retranche en levant ses cisailles
Le tondeur de Cilix au mâle de Cinyps**.
Je préfère tomber sur cent broute-minous
Et je redoute moins le Galle qui vient de…***
C’est pourquoi j’en appelle à ton bon sens, Linus,
Et à ta retenue, avec cette requête :
Reporte au mois d’avril tes bises hivernales.


* Linus a le nez humide, comme un chien, à moins qu’il ne renifle (Perse dans sa première satire [I, 109] appelle le « r » la lettre canine [canina littera], du fait de sa prononciation). On peut comprendre aussi que Linus a le nez agressif, comme dans l’expression verba canina = « des mots canins, mordants ». Aucune de ces interprétations n’en exclut d’ailleurs une autre, Martial jouant avec brio de la polysémie de caninus.
** Cilix pour Cilicie (ancienne province romaine, dans l’actuelle Turquie) ; le « mâle de Cinyps » renvoie à deux vers de Virgile tirés des Géorgiques (III, 311/312), barbas, incanaque menta, / Cinyphii tondent hirci (« ils tondent barbes et blanches mantes du bouc de Cinyps »). Le Cinyps était un fleuve de Libye, fameux pour les troupeaux de chèvres qui paissaient sur ses rives. Le vers de Martial peut paraître incohérent si on s’en rapporte à la géographie : il faut prendre Cinyphio marito pour une périphrase sans référence précise à la Libye, et jouant rhétoriquement sur le chiasme (Tonsor Cinyphio Cilix marito) et les sonorités allitératives à consonances étrangères pour une oreille latine.
*** Les Galles étaient réputés pratiquer le sexe oral (à leur sujet, Martial dit ailleurs [III, 81] qu’ils sont « hommes par la bouche »)… Certains commentateurs prennent recentem au sens de « qui vient d’être castré », mais cela rompt la continuité thématique amorcée dans le vers précédent : je préfère pour ma part n’en dire pas plus que n’en dit Martial (recens = « qui a récemment [fait quelque chose] »), sachant que le lecteur latin n’était nullement en peine de comprendre le non-dit.

Bruma est et riget horridus December,
Audes tu tamen osculo niuali
Omnes obuius hinc et hinc tenere
Et totam, Line, basiare Romam.
Quid posses grauiusque saeuiusque
Percussus facere atque uerberatus?
Hoc me frigore basiet nec uxor
Blandis filia nec rudis labellis,
Sed tu dulcior elegantiorque,
Cuius liuida naribus caninis
Dependet glacies rigetque barba,
Qualem forficibus metit supinis
Tonsor Cinyphio Cilix marito.
Centum occurrere malo cunnilingis
Et Gallum timeo minus recentem.
Quare si tibi sensus est pudorque,
Hibernas, Line, basiationes
In mensem rogo differas Aprilem.

(in Epigrammaton liber VII, 95)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :