Fernand rené roman (à propos de Berline, de Céline Righi, aux éditions du Sonneur)

Je ne sais pas si Céline Righi avait en tête, écrivant son roman, la belle anthologie des poèmes de Milosz intitulée La Berline arrêtée dans la nuit et publiée naguère par Jean Bellemin-Noël. Le titre, évidemment, fait écho, crée comme une continuité, mais fait, me semble-t-il, plus qu’écho, tant la Berline de Céline Righi est elle aussi arrêtée dans la nuit, non pas dans cette nuit où « l’effraie appelle ses filles dans le bocage » (Milosz) mais celle, autrement plus obscure et permanente, de la mine de charbon.

Encore une relation de catastrophe minière, dira-t-on, la mine, ce ventre !, ce gouffre qui broie les hommes !, tout cet imaginaire (un peu d’Épinal) véhiculé par les événements, les romans, les récits de vie, les médias ? Berline en parle sans doute, mais, comme toujours dans les grands romans (et Berline en est un), l’essentiel est ailleurs : non pas à la surface de la narration mais dans ses tréfonds, non pas sur le carreau mais dans les puits.

Si Berline devait se résumer en un seul mot, ce serait, ce mot, re-naissance. Le héros, Fernand, une première fois piètrement rené après le décès de son frère mort-né :

Le prénom qu’il déchiffre sur la tombe [de famille] est le même que le sien. Qu’est-ce que ça veut dire ? Il est vivant et il est mort ? Vertige. Il n’ose rien demander. En lui, ça s’écroule. Au fil du temps, il comprend mieux […]. Il est arrivé au monde pour jouer les remplaçants, un an après la mort du petit. On lui a donné le prénom du mort, pour le souvenir, pire encore : pour donner une seconde vie au mort. (page 35)

le héros, donc, va, selon la belle formule du poète Guy Valensol, « accoucher de lui-même » dans le ventre de la berline renversé qui le protège / l’héberge au fond de la mine ravagée par un coup de grisou. Renaître suppose en un premier temps d’expulser tous ses chyles, de se débarrasser, comme d’un placenta, du corps d’avant :

Ça doit bien en faire deux [jours] qu’il est ici, vidé de tout, de sa pisse, de sa merde, de ses larmes. Il n’a rien pu retenir […] (page 12)

manière aussi de couper tous les cordons subsistants, comme Fernand l’a de longue date pressenti :

Un jour le père va mourir et tu seras tout seul […], Le père mourra et tu ne mangeras plus, tu ne boiras plus, rien n’entrera plus dans ton corps […] . (page 98 ; c’est moi qui souligne)

Mourir pour mieux renaître dans son individualité propre (Fernand, réveille-toi ! : telle est l’injonction répétée dans les toutes premières pages), en se nourrissant des mots que sécrètent les ténèbres auxquelles il est donné (page 10), ces mots qu’il remâche dans sa solitude non voulue mais nécessaire à son accomplissement : comme s’il s’écrivait lui-même, comme s’il écrivait lui-même le roman dont il est le sujet, comme si son corps, lavé de ses souillures internes, pouvait désormais se faire corps de mots, devenir cette berline-ventre qui le contient (comme le « chaud d’un terrier » [page 94]) et ce Berline qui se crée / s’écrit à mesure qu’il ajoute, tout au long de cette centaine de pages, à sa parole imprononcée. Fernand renaîtra corps de mots, neuf de son séjour au fond, Fernand sera roman, après la « délivrance du jour » (page 89) et l’en enfer, comme le veut l’envers de son prénom.

Écrire, si c’est faire naître quelque chose, c’est aussi toujours faire mourir. Berline n’échappe pas à ce principe. Il faut que tout meure autour de Fernand pour que Fernand puisse revivre sous forme, désormais, de roman : après le frère aîné, l’ami d’enfance,

Mario [qui] a dû s’envoler, retomber et probablement crever comme tous les autres (page 8)

le père dans une paronomase (« laminé par la mine » [page 88]), la mère qui

un jour, […] s’était levée du lit en pleine nuit, s’était écroulée, sa tête avait tapé le linoléum. Fin de l’histoire. (page 114)

Fin de l’histoire, ou plutôt début de ce qui la nourrit ? Sans les morts, y aurait-il les mots ? L’aventure de Fernand, c’est celle

[d’]une voix qui lui pousse de l’intérieur et semble le connaître mieux qu’il ne se connaît lui-même, qui lui prête des mots qu’il n’aurait jamais eus en bouche du temps qu’il était à la surface. (page 23 ; je souligne)

c’est cette voix qui, d’êtres normaux, fait des prophètes, des oracles, des personnages investis par une parole qui les dépasse et les transforme ainsi qu’il le ressent :

Avant l’extinction, il avait les pensées d’un gars simple qui n’a pas le temps de penser parce qu’il charge à longueur de journée. Mais ici, sous la chose, dans le silence des morts, sa cervelle joue à saute-mouton, fait des raccords curieux avec ceci, avec cela. Ça se découd, se recoud. Des pans de sa vie se raccommodent. (page 23 ; je souligne)

Écrire, c’est aussi cela, un travail de couture, de ravaudage, impliquant bien plus que la surface du tissu où l’aiguille s’active à boucher les trous : l’histoire de la fibre, des mains qui l’ont plantée, de la bête qui l’a portée ; tout ce qui épure la matière brute, la transforme, la transcende. Céline Righi le sait, qui se révèle d’emblée, avec ce texte magnifique et riche, un très bel écrivain, qui sait descendre au fond (page 29) : là où on aime la retrouver ; là où d’elle, désormais, nous sommes en droit de beaucoup attendre.

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