Virgile, l’Enéide, chant XI, 6 (vers 768 à 915)

Il se trouva qu’un dévot de Cybèle, Chlorée, – et jadis prêtre –
étincelait insigne, et de loin, sous les armes phrygiennes,
poussant un cheval écumant qu’une peau bardée
d’agrafes – des plumes ! – en bronze, incrustée d’or, couvrait.
Lui, de pourpre rouille venue d’ailleurs éblouissant,
c’était traits de Gortyne qu’il dardait avec corne de Lycie !
D’or, à son épaule, était l’arc, d’or aussi, du devin
le casque ! Chlamyde safran, plis bruissants
du linon, il avait réunis, les nouant d’or fauve
– brodés à l’aiguille, tunique et barbares couvre-jambes.
Prévoyait-elle, la vierge, d’accrocher aux temples ces armes
troyennes, ou de faire, chasseresse, avec ce butin d’or,
la montre ? – C’est lui seul que par tous les combats,
aveugle, elle suivait, imprudente, en toute ligne de bataille,
femme en son brûlant désir de proie et de dépouilles,
quand enfin son javelot – embusqué, son temps pris –
lançant, Arruns aux dieux d’en haut fait cette prière :

« Plus grand des dieux, gardien du saint Soracte, Apollon,
que nous premiers nous honorons, de pin qui brûle en tas
nourri
_______– et forts de notre foi au beau milieu du feu,
dévots, nous imprimons nos pas à maintes braises –,
accorde, Père ! d’effacer par nos armes la honte,
Tout Puissant !
_______________– Dépouille, trophée de la vierge

renversée, butin : je n’en veux pas pour moi, d’autres faits
m’apporteront louange ! – Pourvu que sous mes coups cette peste cruelle
tombe renversée : je m’en retournerai sans gloire à la ville de mes pères. »

Il entendit, Phoebus, et, pour partie au vœu de s’accomplir
en conscience accorda, pour partie le dispersa par les brises ailées :
terrasser, faire subitement mourir Camille, troublée :
« oui », fit-il à qui l’en priait ; [mais] que sa haute patrie s’en retourner le vît,
ne [lui] accorda pas –  et en Notus sa voix les tempêtes de changer !

Aussi, quand lancé de sa main le javelot s’en vint bruire dans les airs,
ils se retournèrent, l’âme à vif, et les yeux portèrent,
tous les Volsques, sur la reine. Elle, l’air
ni le bruit ne lui rappellent rien, ni venant du ciel le trait,
avant que le javelot, la touchant, sous son sein nu
se fiche – et entre à fond, boit le sang virginal.
Accourent, tremblantes, ses suivantes, et, leur maîtresse s’effondrant,
la soutiennent. Fuit devant tous, terrifié, Arruns,
joie mêlée de peur, à sa lance n’osant davantage
se fier ni courir sus aux traits de la vierge.
– Tel, dès avant que les traits ennemis ne le poursuivent,
se dissimule hors des sentiers dans les hautes montagnes,
sitôt tué berger ou puissant taurillon, le loup !
conscient de son acte audacieux – il ramène sa queue,
l’y plaquant, craintive, sous son ventre, et gagne les forêts.
Pareillement aux yeux s’est, dans son trouble, dérobé Arruns
et content de sa fuite immiscé parmi les troupes.
Elle, qui se meurt, de sa main tire sur le trait, mais entre les os,
de fer, près des côtes, se tient – profonde est la blessure – la pointe.
Elle défaille, exsangue, et défaillent, froids de mort,
ses yeux, le rouge qui naguère colorait son visage l’a quitté.
Lors expirant, à Acca – une de ses compagnes –

elle parle – fidèle entre toutes, seule avec Camille
en tout elle partage ses soucis – et par ces mots s’exprime :

« Jusqu’alors, Acca ma sœur, j’ai pu : voici qu’une blessure cruelle
vient à bout de moi, des ténèbres noircissent tout, à l’entour.
Sauve-toi et à Turnus porte ce message ultime :
qu’il me succède au combat et tienne les Troyens à l’écart de la ville.
Et maintenant, adieu. »
_______________________Ce disant, elle lâchait les rênes,
à terre coulant sans le vouloir : lors, froide, de tout
son corps peu à peu se détache ; sa nuque est molle
et prise de mort la tête qu’elle pose, abandonnant ses armes
–  et la vie, dans un gémissement, fuit, s’indignant, chez les ombres.

Lors, s’élevant immense, une clameur frappe  les astres couleur

d’or : Camille terrassée, le combat s’exaspère,
accourent, denses, de front, toute la foule des Troyens,
les chefs Tyrrhéniens et d’Évandre la cavalerie arcadienne.

Mais, par Trivia commise, depuis longtemps sur le sommet des monts, Opis,
haut assise observe impavide les combats.
Quand, de loin, parmi la clameur de la jeunesse en furie
elle aperçoit frappée de triste mort Camille,
elle gémit et donne, du fond de sa poitrine, ces voix :
« Hélas, vierge, trop, trop cruel le supplice
que tu as subi, aux Troyens résolue de livrer bataille !
D’avoir en solitude parmi les bois rendu culte à Diane
point ne t’a servi ni d’avoir à ton épaule porté nos flèches.
Toutefois, ce n’est pas sans honneur que ta reine t’a laissée
dans le pire de la mort ni sans renom que ce trépas
sera parmi les peuples – et point ne souffriras qu’on te dise invengée.
Celui, quel qu’il soit, qui, d’une blessure, a violé ton corps,
le paiera d’une mort méritée. »
_____________________________Il y avait, immense, sur un mont élevé,
du roi Dercennus – fait d’un amas de terre – le tombeau,
– de l’antique [roi] des Laurentes –, et, sombre, une yeuse le recouvrait :
C’est là d’abord que la déesse, très belle, après un vol rapide,
s’arrrête, épiant Arruns du haut du tertre.
Quand elle le voit, brillant sous ses armes et d’orgueil bouffi,
« Pourquoi », dit-elle, vas-tu dans le sens opposé ? C’est par ici qu’il te faut diriger ton pas,
par ici venir pour périr, pour recevoir de Camille la digne
récompense : ne vas-tu pas aussi, toi, mourir, sous les traits de Diane ? »

Elle dit, et, une flèche ailée, Thrace, de son carquois

doré tirant, elle a, dans sa colère, tendu son arc,
le bandant loin, jusqu’à ce que s’en joignent les têtes
recourbées, et ses mains touchent – égales –,
la gauche : la pointe de fer, la droite : avec la corde, son sein.
Sitôt stridence du jet, air qui vrombit :
Arruns a perçu l’unisson  – et s’est fiché dans son corps le fer.
Il expire et pousse ses derniers gémissements ; ses compagnons
l’oublient, dans l’inconnue poussière de la plaine l’abandonnent ;
Opis sur ses pennes est emportée vers l’Olympe éthéré.

Premier fuit, perdue sa maîtresse, le léger escadron de Camille ;
fuient en désordre les Rutules, fuit le farouche Atinas
– et dispersés, les chefs, et laissés seuls, les manipules
cherchent le sûr, à cheval se détournent pour gagner les remparts.
Personne, face aux Troyens pressants, porteurs de mort,
qui vaille pour résister, fléchant, ou tenir contre,
mais ils portent, débandés, à l’épaule molle les arcs ;
des quadrupèdes courants le sabot frappe, poudreuse, la plaine.
Roule vers les murailles et fait ténèbres et tourbillonne noire
la poussière – et des postes de guet, se frappent la poitrine les mères
– de femmes la clameur qu’aux astres du ciel elles poussent !
Ceux qui, courant, les premiers s’engouffrent dans les portes ouvertes,
la troupe des ennemis presse leurs rangs désorganisés
et à une déplorable mort nul n’échappe : au seuil même,
sous les remparts de leur patrie, au sûr dans leurs maisons,
percés [de coups] ils rendent l’âme. Une part ferme les portes,
n’osent à leurs alliés ouvrir la voie ni dans leurs murs
recevoir qui les en prie – et s’entame le désastreux massacre
de ceux qui défendent, en armes, les accès et de ceux qui sur ces armes se ruent.
Exclus [de chez eux] sous les yeux et à la face de leurs parents en larmes
les uns dans les abrupts fossés – l’écroulement les presse –
roulent ; d’autres, aveugles, affolés, brides abattues,
donnent, béliers, du front contre les portes et les durs montants barrés.
Elles-mêmes, sur les remparts – suprême ardeur ! – les mères,
– s’exprime l’amour vrai de la patrie – comme elles ont vu Camille,
lancent des traits, sans peur, et usant de bâtons
en chêne dur et de pieux passés au feu imitent le fer,
se précipitent et brûlent de mourir, premières, pour les remparts.

… Cependant, Turnus, dans les bois, s’emplit de cette très rude
nouvelle, et au jeune homme Acca rapporte le gigantesque tumulte :
détruits, les escadrons des Volsques, et tombée, Camille,
attaque hostile des ennemis, Mars les seconde,
de tout se sont emparés, la crainte, déjà, aux remparts s’est portée.
Lui, fou de rage – les rudes desseins de Jupiter l’y poussent –
laisse les collines qu’il occupe et quitte les bois sauvages.
À peine hors de vue en était-il sorti et tenait-il la plaine
qu’Énée le père pénètre dans les défilés ouverts,
gravit une hauteur et se dégage de la forêt dense.
Ainsi tous deux vers les murailles, rapides, se portent avec toute
leur armée et peu longue est entre eux la distance qui les sépare.
Au même instant : Énée a, fumante de poussière, la plaine
scrutée, de loin vu l’armée des Laurentes ;
Turnus a reconnu le rude Énée avec ses armes,
entendu l’arrivée des troupes à pied et le souffle des chevaux.
Et sans attendre ils iraient en bataille et tâteraient de combats,
si rose, dans le gouffre ibère, Phébus déjà ne mouillait ses chevaux
fatigués et, le jour tombant, ne ramenait la nuit :
ils font halte en camp devant la ville et consolident leurs défenses.

 FIN DU LIVRE XI

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