Marc-Antoine Muret (1526-1585) : C’est Bacchus qui fait le poète !

Autoportrait en Bacchus (Jan Van Dalen, XVIIe s.)

Bacchus (Jan Van Dalen, XVIIe s.)


C’est Bacchus qui est cause et soutien du poète,
C’est Bacchus qui remue le génie du poète ;
Et sur les neufs tendrons, c’est Bacchus qui l’emporte,
__Meilleur que Phébus, de plus grand pouvoir.

Quiconque aura humé trois coupes par trois fois
D’un falerne moelleux, sentira que s’enflamme
Son âme sous l’effet de la fureur divine
__Et qu’en jaillira quelque poésie.

Ainsi vécut gaiment, jadis, Anacréon,
Les tempes couronnées de pampres verdoyants,
Et Ennius ainsi, gorge avinée toujours,
__Donnait libre cours à ses poésies.

Ceux qui ont du plaisir à boire de l’eau fraîche,
Sont les auteurs de vers glacés, qui ne traversent
Pas les âges. Viens donc, rivalisons tous deux
__À coups, Nicolas, de cyathes pleins.

Tous deux nous écrirons, la gorge bien rincée,
Des vers qu’admireront nos lointains descendants ;
Quel doux supplice es-tu, Lyaeus, quel repos
__Certain pour un cœur que tout alourdit !

En notre impéritie, mais quelles coupes donc
Nous cherchons-nous d’une eau jacasse ? De quel mont
Rêvons-nous donc, bifide et doublement pointu ?
__À quelle Hippocrène aspirons-nous, fous ?

La voici l’Hippocrène, et seule sa liqueur
A le pouvoir de rendre enchanteur le poète.
Fais-moi donc cette grâce, et rends-moi la pareille :
__Car je te salue, levant un cyathe.


Bacchus poetas et facit et fovet ;
Bacchus poetarum ingenia excitat;
_Bacchus novem praestat puellis,
_Et melior potiorque Phoebo est.

Ter terna quisquis pocula sumserit
Dulcis Falerni, sentiet hic sibi
_Calere divino furore
_Carmina ad ejicienda mentem.

Sic laetus olim vixit Anacreon, 
Cinctus virenti tempora pampino,
_Sic Ennius semper madenti
_Gutture carmina funditabat.

Algentis at quos potus aquae juvat,
Frigent eorum carmina, nec ferunt
_Aetatem. Ades mecumque plenis
_His cyathis, Nicolae, certa.

Miranda seris carmina posteris
Uterque loto gutture concinet;
_O dulce tormentum, o gravatis
_Certa quies animis, Lyaee!

Quaenam, imperiti, pocula quaerimus
Vocalis undae? quod bifidi duplex
_Montis cacumen somniamus?
_Quam petimus, fatui, Hippocrenen?

Haec Hippocrene est: unius hic liquor
Vates stupendos efficere evalet.
_En, par pari gratus repende,
_Hoc ego te cyatho saluto !

(in M. Antonii Mureti Opera, Volume 3 [1729],  p. 225)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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