Nathalie aimait Jules (à propos de Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai, éd. POL, 2015)

TitusExit donc l’autofiction, place à l’exofiction, cette variante de la bonne vieille biographie dont elle se distingue  – dans un désir sans doute de renouveler le genre  – par le souci de mêler le romanesque à l’Histoire. À nous donc, lecteurs, les vies romancées de Truc et de Machine, insérées le cas échéant dans une autre histoire, cette dernière pourquoi pas contemporaine : la chose est commode, elle requiert, de l’auteur, peu d’invention – « la vie est là, [pas toujours] simple et tranquille », mais elle est là –, au mieux quelque habileté pour la broderie et pour l’interprétation – toute vie reconstruite (il me semble que Sartre le dit à la fin des Mots) plaidant pour une cohérence existentielle, pour un déchiffrement d’itinéraire et de vocation.
Toutefois, l’auteur d’exofiction ne peut à mon sens s’exonérer d’au moins deux exigences : il lui faut (c’est me semble-t-il la moindre des choses) respecter les grandes lignes de la vérité historique quand elle est patente, et citer les sources où il puise : parce qu’il n’y a pas d’Histoire sans source et qu’il me paraît inutile, même sous couvert de fiction, de bouleverser ce qui fut, dont attestent mille témoins, dont n’importe quel lecteur peut vérifier la véracité. Qu’on invente le reste, le mal établi, le conjectural : pourquoi pas, ce qu’on sait d’une personne laisse en général assez de marge et d’espace pour qu’on puisse en tirer un personnage, tant que ce personnage demeure plausible à l’aune de ce qu’on sait de la personne réelle qui l’a inspiré – sinon, qu’on en reste au roman.

C’est sur ces bases que j’ai pris la liberté d’analyser quelques passages de Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai, et qui traite de Jean Racine. Je passe sur la façon d’introduire cette exofiction, de l’impliquer de manière un peu gigogne dans un autre récit (elle m’a paru bien artificielle et bien peu intéressante dans son désir de lier jadis à aujourd’hui), je passe sur quelques interrogations touchant au détail : comment une voyelle peut-elle être « rocailleuse » (p. 122)  (rappelons que pour la phonétique une voyelle, c’est de la voix, et que seules les consonnes sont du « bruit »), comment un hémistiche peut-il être «long » (p. 192) (à l’époque de Racine il ne dépassait pas les six syllabes), sur l’énigmatique « Il fait déterrer les trois mille corps exhumés dans le cimetière » (p. 212 – c’est moi qui souligne), sur (p. 111) « {Andromaque] avouera à Hermione qu’elle ne lui est pas indifférente » (qui fait syntaxiquement d’Andromaque une lesbienne potentielle, ou de Pyrrhus une femme).

Ces broutilles ne sont qu’agaçantes (comme cette manie d’écrire, par deux fois, « égrainer » au lieu d’ « égrener »), elles auraient certes gagné à disparaître à l’occasion d’une relecture attentive, mais elles appellent un peu de cette clémence dont Auguste fait preuve à l’égard de Cinna.
C’est qu’il y a, ailleurs, de quoi soulever bien davantage de perplexité, l’auteur prenant avec l’histoire (ici littéraire) certaines libertés que je me permettrai de lui reprocher. Il ne peut être question, dans le cadre de ce court article, d’envisager tout le livre : il y faudrait un autre livre. Je m’en tiendrai à la narration des débuts du jeune Racine, marqués par un séjour d’une grosse année à Uzès (entre 1662 et 1663), dans ce Languedoc (ainsi qu’on disait à l’époque) d’où il entretient une correspondance assez soutenue avec sa parentèle et ses amis parisiens. Une bonne partie de cette correspondance nous est parvenue, dont la lecture dément ce qu’écrit Nathalie Azoulai.

Ainsi, aucune des deux lettres que Racine écrit d’Uzès à La Fontaine n’évoque sa future première tragédie, La Thébaïde. « Il demande quand même à La Fontaine s’il fait bien de réserver le grand affrontement de Jocaste et de ses fils pour le quatrième acte ou s’il vient trop tard. Ce dernier (sic) lui répond qu’il devrait l’avancer. » ((p. 65) : rien de tel, malheureusement, dans cette correspondance entre les deux amis (limitée d’ailleurs  à trois lettres, deux de Racine, une de La Fontaine).
Le même La Fontaine serait (p. 87) le destinataire du courrier de Racine où se trouve ce vers fameux « Et nous avons des nuits plus belles que vos jours » : datée du 17 janvier 1662, elle est en fait adressée, comme de nombreuses autres, à un cousin de Racine, Nicolas Vitard.
Notre homme fait-il, d’Uzès, une escapade jusqu’à la mer ? « Il y consacre beaucoup de vers, jusqu’à ce qu’il s’entende dire dans une lettre de Boileau qu’il vire au creux » (p. 64) : hélas, deux fois hélas ! D’abord, ce n’est qu’après son retour à Paris, en 1663, que Racine fera la connaissance de Boileau ; ensuite, les premières traces de correspondance connue entre les futurs historiographes du Roi datent de… 1687.
Quant à ce même Boileau que « [Racine] appelle désormais « mon cher Nicolas » » (p. 64) : l’époque n’est pas aux familiarités, comme l’écrit Jules Lemaître (op. cit. infra), « Racine et Boileau se sont solidement aimés. Pourtant, après plus de trente ans d’intimité et quand ils étaient continuellement l’un chez l’autre et que Boileau traitait les enfants de Racine comme il eût traité ses propres enfants, ils continuaient à se dire « vous » et à s’appeler « mon cher monsieur » » (p. 294)

Je pourrais continuer longuement, mais préfère passer à autre chose.

Jules Lemaître, au début du XXe siècle, est un des meilleurs biographes et commentateurs de Racine, auquel il voue une grande admiration. Il est l’auteur d’une série de conférences publiées en 1908 par Calmann-Lévy sous le tout simple titre de Jean Racine (c’est dans cette édition de 1908 que je prends mes références). « Les auteurs se pillent entre eux, c’est ainsi » écrit (p. 149) Nathalie Azoulai : c’est un fait dont elle administre assez souvent la preuve. Ainsi, quand Lemaître dit (p. 150)  de Pyrrhus : « C’est un sauvage, un brûleur de villes, un tueur de jeunes filles et d’enfants », cela ne tombe pas dans l’oreille d’une sourde : p. 111, le même Pyrrhus sera, dans une reprise d’épithète, appelé « brûleur de villes ».
Ailleurs on condense : « Alexandre, c’est de l’histoire fantastique, et c’est pourtant de l’histoire, il est très vrai que ce jeune homme, en dix années, a parcouru, conquis et soumis l’univers de son temps, et la Grèce, et l’Asie Mineure, et la Syrie, et l’Égypte, et la Perse, et la Bactriane, et l’entrée de l’Inde mystérieuse ; qu’il a fondé soixante-dix villes, et que son empire fut borné par le Pont-Euxin, la mer Hyrcanienne, la mer Rouge, le golfe Arabique, le golfe Persique et la mer Érythrée ; et il est très vrai aussi qu’il a parlé grec ; qu’il a eu pour précepteur Aristote, dont les livres sont entre nos mains ; qu’il a lu Homère comme nous ». On gagne toujours à être bref, c’est une des marque du classicisme (« l’ellipse est le plus haut degré de la synthèse dont est capable l’être humain », nous dit-on p. 155 dans Titus n’aimait pas Bérénice) : chez Nathalie Azoulai (p. 100), cette longue phrase de Lemaître (elle se trouve p. 99) devient, elliptique, resserrée, « En dix ans, Alexandre parcourt et conquiert l’univers, fonde soixante-dix villes. Il parle grec, a pour précepteur Aristote, a lu tout Homère. »
Toutefois, l’effort de condensation peine à se maintenir dans ce qui suit immédiatement, puisque à la phrase de Lemaître (p. 99) concluant son paragraphe consacré à Alexandre : « s’il revenait tout à coup, nous pourrions converser avec lui, et le comprendre, et être compris de lui.. » fait tout bonnement écho, chez Nathalie Azoulai (p. 100) « S’il revenait parmi nous, dit Jean, nous pourrions converser avec lui, le comprendre et être compris de lui. ».
Ailleurs, là où Lemaître écrit (p. 117-8) « Corneille […] avait déclaré que le jeune homme était doué pour la poésie, non pour le théâtre », notre auteur paraphrase un tantinet : « Il croit entendre dire qu’il est plus doué pour la poésie que pour l’action » (p. 103-4).

Je ne continue pas plus avant.

Rien de cela est-il grave ? Sans doute pas, et Titus n’aimait pas Bérénice est, malgré toutes ces réserves, un plutôt beau livre – du reste, les jurés des grands prix littéraires ne s’y sont pas trompés. Il demeure que j’aurais aimé que l’auteur,  comme il se fait ailleurs, reconnaisse ses dettes envers ses prédécesseurs : quelques mots, à la fin du roman, pour citer élégamment ses sources n’auraient pas été inutiles, bien au contraire, et m’aurait épargné la peine de ces quelques paragraphes – mais aussi privé, c’est vrai, du plaisir de relire Racine et ses biographes.

 

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