L’oreille à l’œil (à propos de Maraudes de Sophie Pujas, éd. Gallimard, 2015)

MaraudesUn jour Giono se rend à Marseille où il a nonchalamment à faire, il y marche, regarde et dans sa tête il se met à écrire ce qui sans doute est son chef d’œuvre, bizarrement peu (re)connu : Noé. Noé, c’est ce qui résulte – ou peut résulter – de ce qu’un romancier doué de quelque imagination voit, ressent, dans son errance parmi la ville : il transforme en historiettes ce qu’il perçoit ; gens qu’il croise, hauts murs occultant une propriété, tout devient narration, le présent perçu devient passé narré, s’étire dans le futur, l’œil fait son cinéma.

Le Marseille de Sophie Pujas, c’est Paris – mais peu importe, au fond, la ville, ce qui compte, c’est ce qu’on en fait quand on y vaque et qu’on y investit son projet d’existence :

Parfois la rue m’appelle ― manie de solitaire. J’erre ― c’est mon vice secret, ma dinguerie, mon ivresse. Je marche, créature de hasard, avide d’égarement, guettant avec amitié la fatigue, la pesanteur du corps comme un étourdissement. Me distraire de moi-même, enfin. […] Dans la rue, je ne suis plus qu’un œil. Je guette la beauté blessée de cette ville violente, je m’abreuve des reflets de son fleuve, de ses néons, de l’éclat syncopé de ses femmes. Ses hommes ― aussi. (p. 8)

Projet qui passe par l’œil – c’est qu’il suffit de savoir regarder (p. 54) –, et par l’œil affûté (p. 39). On a comme Giono le don de voyance – tout raconteur d’histoires est une madame Irma, la boule de cristal d’ailleurs s’apparente à un œil énorme et double (Sophie Pujas écrit magnifiquement que lorsqu’il change d’échelle un œil est un ciel trouble [p. 22]), en contact direct avec la cervelle narrative et l’oreille orchestrale (j’y reviendrai).

Nous voici donc avec l’auteur entraînés dans l’aventure des rues parisiennes, muni de l’assurance – toute surréaliste, Nadja n’est pas bien loin – que le Paris de la rencontre magique n’est pas mort (p. 75) :

Peu importe vers quelles voies de traverse nous mènera une rencontre. L’important est qu’elle ait lieu, qu’elle se pare de cette évidence heureuse qui augmente le monde et en fait un endroit fréquentable en dépit de tout. (p. 32)

Quête menée au hasard des quatre saisons (on pense à leurs marchandes et à leurs cris), loin de cette géographie de quartiers dont s’ordonne Le Piéton de Paris du cher Léon-Paul Fargue. Courtes aventures : un lieu, une, deux personnes qui deviennent d’éphémères, énigmatiques personnages dans l’évidence, pourtant, de leur définition (le, le, la) :

Le petit blond et le grand rouquin se promènent, ils longent la mare où pleure un saule. (p. 11)

que l’on se contente de remarquer, d’enfermer dans un regard, clic clac, Kodak, quand l’instant [est] parfait et n’[a] pas besoin d’avenir (p. 21), ou dont on sonde l’apparence et le geste pour leur esquisser en quelques lignes une consistance psychologique – forcément toute d’interprétation mais dont la justesse paraît s’imposer dans le le trompe-l’œil de l’invention :

Il sort de sa leçon d’escrime. Il aime l’épée parce que quand elle le prolonge, ses quatorze ans, sa maigreur d’insecte monté en graine trop vite (pourquoi faut-il que son cou soit si long), les silences dans lesquels il s’empêtre et se perd, rien de cela ne pose de problème. Il peut même se mesurer à plus costaud que lui. Être agile, vif-argent, guider le corps à la vitesse de l’esprit. (p. 20)

Consistance psychologique ? C’est qu’elle connaît les êtres, Sophie Pujas, et singulièrement les plus fragiles, qu’elle sait les traverser, rayon X, de son sens incontestable de l’observation (comme Jean-Jacques, elle pourrait écrire Je sens mon cœur, et je connais les hommes ; elle dit d’ailleurs : j’ai foi dans les coups de foudre, les immédiates flambées du cœur [p. 32]). Cela donne de ces notations générales qui touchent juste, et qui ne sont pas sans rappeler, dans la forme, Proust et/ou les moralistes du Grand siècle :

L’enfance a ce pouvoir souverain, s’abîmer tout entier dans une seconde, s’y perdre, s’y tailler l’infini. N’être plus que contemplation. (p. 19)

Plus on vieillit et plus les rues sont peuplées de fantômes. Des fantômes sournois, fragmentaires, fugueurs à peine repérés. Ici une chevelure, là un sourire, l’ombre d’une silhouette autrefois familière. Le temps d’une palpitation, d’un coup de cœur, et le monde se réajuste, la réalité reprend les rênes et ses droits souverains, lesquels ne sont pas amicaux. (p. 22)

*

De la narration psychologique, cette esthétique du texte court ne saurait toutefois se satisfaire : c’est que sans doute on est, dans Maraudes, bien plus proche du poème en prose que de la nouvelle, et même du Petit poème en prose orchestré par Baudelaire (qualifié quand même de plaisantin [p. 68]) ou par Aloysius Bertrand. Si Sophie Pujas écrit à l’œil (sans aucune gratuité), elle écrit à l’oreille tout autant : au mot juste, visuel, font écho métaphore et orchestration verbale :

Sur l’étal, les huîtres, chairs visqueuses à l’abri de leur rocaille nacrée. À côté, une langouste navigue précautionneusement dans les eaux mesquines d’un aquarium, parmi les algues vagues. (p. 27)
Ô le son de sa voix, ce grain de poivre. (p. 64)
Le ciel palpite d’une brise sucrée. (p. 74)
Quelques mètres plus loin, le carrousel et ses licornes charrient une valse dont les échos voltigent autour des patineurs. L’hiver la berce. / Elle vole. (p. 33)

On veut bien croire que Sophie Pujas aime ce qui dissone (p. 32) : elle n’en donne pas souvent la preuve, elle qui habite en des rues dont la poésie de métal et de vide [l]’a ravie aussitôt entrevue (p. 32). J’entends surtout de l’harmonie, moi, dans une phrase comme celle-ci :

Pour l’instant ce n’était qu’un chaton, un petit animal chétif, trop vite effarouché, que personne ne pouvait prendre au sérieux. Un jour, il lui faudrait rugir, comme un tigre. (p. 20)

où l’œil qui lit dit à la bouche : « mâchonne » et à l’oreille « écoute ».

*

Tout cela est finalement très claudélien : l’œil écoute, et c’est un bon œil, pas jeteur de sort, qui capte la vie, désireux de poétiser la ville, d’en rapporter la perception dans la ligne mélodique, immédiatement sensible, d’une prose qui ne soit celle ni de la simple description, ni de la seule narration. Il en résulte une forme complexe, contemporaine et pensée, qui ravit le lecteur autant qu’elle l’intéresse.

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