Catulle (84-54 av. J.-C.) : Une andouille sur un pont (poème 17)

pont de bois


Colonie*, tu voudrais des jeux sur ton pont long,
Parée pour y danser, mais tu crains pour les piles
Branlantes du ponceau en planches recyclées
‒ Qu’il n’aille s’imprimer dans le marais profond.

Que t’échoie un bon pont, comme tu le souhaites,
Souffrant même les bonds sacrés des Saliens,
Mais fais-moi, Colonie, ce plaisir rigolard :
Je veux qu’un mien pays, précipité, s’immerge
De ton pont dans la boue ‒ et de la tête aux pieds ‒,
Là où de tout le lac et du marais putride,
Au comble du verdâtre est profond le bourbier.

C’est un couillon, sensé comme un gnard de deux piges
Qui sommeille, bercé dans les bras de son père,
Et l’époux d’un tendron dans son plus de fraîcheur,
D’un tendron délicat plus que tendre chevreau,
À surveiller de près, plus que vendange mûre :

Elle peut s’amuser à sa guise, il s’en fiche,
Il reste sans bander dans son coin ‒ tel gît l’aulne
Dans le fossé, tranché à la hache ligure ‒,
Ressentant tout pareil que si de rien n’était :
O stupeur ! Il est tel qu’il ne voit, n’entend rien,
Il ne sait qui il est, ni s’il existe ou pas.

C’est l’homme que je veux balancer de ton pont,
Secouant, s’il se peut, sa torpeur imbécile,
Laissant dans la boue lourde, imprimée, sa jugeote
Comme uu mulet son fer dans le bourbier gluant.

* : Il s’agit d’une ville (on ignore laquelle précisément) construite sur un île, et accessible par un vieux pont de bois.

O Colonia, quae cupis ponte ludere longo,
et salire paratum habes, sed vereris inepta
crura ponticuli axulis stantis in redivivis,
ne supinus eat cavaque in palude recumbat;
sic tibi bonus ex tua pons libidine fiat,
in quo vel Salisubsili sacra suscipiantur:
munus hoc mihi maximi da, Colonia, risus.
quendam municipem meum de tuo volo ponte
ire praecipitem in lutum per caputque pedesque,
verum totius ut lacus putidaeque paludis
lividissima maximeque est profunda vorago.
insulsissimus est homo, nec sapit pueri instar
bimuli tremula patris dormientis in ulna.
cui cum sit viridissimo nupta flore puella –
et puella tenellulo delicatior haedo,
asservanda nigerrimis diligentius uvis –
ludere hanc sinit ut lubet, nec pili facit uni,
nec se sublevat ex sua parte, sed velut alnus
in fossa Liguri iacet suppernata securi,
tantundem omnia sentiens quam si nulla sit usquam,
talis iste meus stupor nil videt, nihil audit,
ipse qui sit, utrum sit an non sit, id quoque nescit.
nunc eum volo de tuo ponte mittere pronum,
si pote stolidum repente excitare veternum
et supinum animum in gravi derelinquere caeno,
ferream ut soleam tenaci in voragine mula.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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