L’apprentissage de l’éloquence (inédit)


Ne connaissant de porte-voix
que le masque en usage au théâtre

afin de se tremper la gorge
comme on fait de l’acier dans l’eau pure
ils vont crier sur le rivage
jusqu’à couvrir le vacarme des vagues
par gros temps progressif :

d’abord bourrasque et vent joufflu
avec pour fin d’apprentissage
la trombe obscure d’équinoxe
où l’on allume au haut du phare
la lampe énorme nourrie d’huile
en fanal aux navires
chargés de poivre et d’aromates.

(© LEM 06 06 2018)

La danseuse à crotales (inédit)


La taverne héberge entre les buveurs
la légère danseuse à crotales
presque aussi dénudée que la bête
qui ne perçoit que ce qui vibre
et trouble le froid de ses veines
et qu’on dit vouivre ou mélusine
dans les chaumines des écarts :

mais elle danse avec ses membres
et son cœur à l’ouvrage, et le cuivre
que prodiguent ses paumes s’accorde
à la robe du vin dans les foudres
soutiré mi-octobre et qui pique
un peu bifide aussi la langue
(éclair un peu ‒ qu’on interprète),

venin n’étant qu’un désordre d’en vin
dans les verres d’étain gardant fraîche
la bernache impénétrable.

(© LEM 30 05 2018)

L’enceinte (inédit)


Lorsqu’on parle d’enceinte aux enfants,
ils pensent à gros ventre et les demeures
qu’elle resserre entre les rues étroites,
c’est cœur poumons foie rate et tous viscères.

C’est pour cela qu’on dit plutôt muraille :
pour s’éviter de vivre dans un corps
gros d’un acte amour sans contrôle,
conforme au labyrinthe de la fable

et d’en sortir, passant la porte haute,
c’est comme naître et tout à coup s’emplir
du souffle fort venu de quelque ferme
où de grands bœufs aspirent aux labours
dans l’air énorme et ferme de l’automne.

(© LEM 28 05 2018)

Les puits (inédit)


De très vieux puits aux quatre routes
à treuil, auvent, margelle,
la chaîne plonge en eau morte
maçonnée ronde en calcaire
tendre à la boucharde :

on a du coup paré les pierres
au fond du trou sans œil ‒
que le regard de qui manœuvre
la manivelle et hisse,
phréatique et taciturne :

prisant la prodigalité
du moellon que l’on ouvrage
pour les seules ténèbres
ou quelque salamandre
solitaire, aveugle et terne, 

la même ornant le contrecœur
des cheminées de maisons hautes :
alors vive et réfractaire.

(© LEM 27 05 2018)

Les statues à l’entrée des villes (inédit)


Ils sculptent à l’entrée des villes
quand le permet la roche
les effigies thérianthropes
de sphinx, griffons, chimères
pour effrayer les chemineaux
et les morts qui reviennent
troubler leurs promenoirs
en propulsant sous les arcades
de grands autans brasseurs de cendres
vers la gorge des orateurs :

la vie étant plus douce
sans morts ni pérégrins,
bue au soleil avec la bière
de l’orge proche,
le bout de tomme limitrophe ‒

en écoutant l’hypotypose
dépeindre un féroce au-delà.

(© LEM 26 05 2018)

L’invention de la rivière (inédit)


Parfois les prend l’envie
de tailler un bateau dans un arbre
à coups de hache et d’herminette,
on calfate au bitume ‒

et la pirogue est dans la ville,
il faut alors fabuler la rivière
modérément ciliée de saules
allant avec et la nommer,
baptiser l’eau d’un jet de vin :

puiser dans sa grandiloquence
quelque discours dormant d’un œil
qui s’ouvre dans la bouche ‒
parlant de mers lointaines

où sont croit-on des phoques
et de vastes frégates
au lieu des loutres et des foulques.

(© LEM 25 05 2018)

Construction d’une ville (inédit)


La ville pousse à la façon
des dents dans une bouche
de nourrisson, chacun de ses sourires
prouve le croît de la gencive,

on l’allaite au lait de chèvre,
de pleins troupeaux par les rues,
attelées à deux parfois
tirant la voiturette
du chevrier mauresque

et dans cette croissance on trouve
argile, laine, arbres aussi,
séchoirs à viande et à fromages
et de la marjolaine à l’appui de fenêtre,
et des pinsons dans une cage.

(© LEM 23 05 2018)

Grimper dans les arbres (inédit)


L’enfance un peu lézard s’élevait dans les arbres
s’invétérait dans les branchages
avec le ciel pour nourriture

et l’air délimitait les murs de sa demeure
invisible à ces yeux aveuglés par les choses,
qui ne percevaient plus les mots ni leur espace.

Nul ne construit adulte
la structure sans aîtres
qu’un merle traverse
jouissant de stridence :

mais à dix ans l’arbre est un monde
qu’on apprivoise en lui tendant
quelque manne rêveuse ;

et le monde est heureux de manger son content
dans cette paume offerte à son jeune appétit
de lumière candide étonnée de luzerne.

(© LEM 20 05 2018)

Le sacrifice à l’arbre (inédit)


On a perdu cette coutume
de leur immoler le cabri
sans corne encore et promis aux lubriques
amours de bouc, du fait d’un manque
de dieux à paître sous l’écorce
et peut-être
de pratique effective.

Les cieux non plus sans voix ne sont guère habités,
n’ont plus grand-chose à dire,
dispensés même de murmure
sont mirés sans effroi ;
les morts n’y sont plus censés vivre
ou prennent forme de trous noirs :
le fruit pareil où la main tend
n’est plus de chair divine et véridique 
nourrie de sang de bête, adornée de guirlandes.

Et pourtant c’est toujours autour de l’arbre cette
même ferveur antique et l’on contemple
les cerisiers en fleurs du même intemporel
œil embrasé d’archanges
et de mirages tendres.

(© LEM 17 05 2018)

Motifs de ne pas abattre un arbre (inédit)


On tâche de convaincre
scie, hache,
de les abattre, on parle
poutre et porte,
harpe et luth
et bois rond qu’on touche
pour la chance improbable,
les caresse un peu,
décrit la récompense,
épeautre, os de seiche :

mais les outils repus
crient n’avoir pas faim
de ces nourritures,
préférant la chair
du cochon qu’on immole,
qu’on pend à l’échelle,
même la chair plus rouge
du vieux solitaire

et les tranchants parcourent
la molle évidence
de ces dermes, le chêne
est trop dur aux dents,
et la hache est trop proche
à l’instant qu’on l’élance
de l’oiseau nicheur
quand il prend son vol.

(© LEM 16 05 2018)