Virgile, l’Enéide, chant XI, 5 (vers 597 à 767)

Cependant la troupe troyenne des murs s’approche,
et les chefs étrusques et toute l’armée des cavaliers
groupés selon le nombre en escadrons. Se font entendre par toute la plaine
et piaffent les pied-sonnants, rétifs aux rênes tendues,
voltent ci, puis là ; alors, sur une large étendue, ferrée de hampes
se hérisse la plaine et les champs brasillent du brandissement des armes.
Et contre eux Messapus et les rapides Latins,
Coras avec son frère, l’aile de la jeune Camille,
à leur encontre dans la plaine ne sont pas sans paraître, lances
tendues dextre en retrait, et tournoient leurs javelines
– arrivée des hommes, bruit des chevaux : brasier.

À un jet de javelot s’étant avancé, des deux côtés
on a fait halte : soudain, on éclate en cris et des chevaux
excite la fougue – fondent ensemble de partout des traits
drus comme neige et le ciel est tramé d’ombre.
Aussitôt Tyrrhénus et Acontée le farouche,
bandant [leurs forces], se ruent sur leurs lances opposées : premiers à s’écrouler
dans un vacarme énorme, et se fracassent les quadrupèdes
poitrail contre poitrail, se rompent : vidé [de ses arçons], Acontée,
tel l’éclair ou la charge propulsée de la catapulte,
est projeté au loin et sa vie se répand dans les airs.
D’un coup les rangs se désordonnent et les Latins font demi-tour,
endossent leur bouclier et tournent leurs chevaux vers les murailles.
Les Troyens [les] pressent – le chef menant les escadrons, c’est Asilas.

Et déjà ils approchaient des portes quand derechef les Latins
poussent un cri et tirent en arrière les souples encolures.
Eux autres s’enfuient, faisant volte-face, toutes brides abattues :
ainsi quand, courant sur le gouffre du ressac, la mer
tantôt se ruant vers la terre par-dessus les écueils jette son flux,
écume et humecte en son pli le sable le plus reculé,
tantôt rapide en son retrait et, roulés par la houle, ravalant
les galets, fuit, et le rivage, glissant sur la laisse, abandonne.

Par deux fois les Étrusques les Rutules ont poussé jusqu’aux murs – ils fuyaient –,
par deux fois rejetés par les armes se retournent, dos couvert.
Mais au tiers engagement de combat, c’est toutes
les lignes qui s’entremêlent, l’homme choisit son homme :
lors, gémissements des mourants, et dans haut sang
armes et corps, et, pris dans le carnage des hommes,
à demi morts les chevaux boulent, un âpre combat se lève.

Orsiloque, de Rémulus – quand il tremblait d’aller à lui ! –

sa lance darde sur le cheval et le fer dans l’oreille est resté.
Sous le coup, furie du coursier, abrupt, haut jetant,
excédé par sa blessure, poitrail cabré, les jambes :
lui roule au sol, désarçonné. Catillus, c’est Iollas,
c’est, grand de courage et grand de taille et par les armes,
Herminius qu’il abat, lequel tête nue, blonde
chevelure et épaules nues, ne craint pas les blessures :
géant offert aux armes ! Une lance, entre ses larges épaules
mue, vibre, et courbe, fichée, l’homme sous la douleur.
Coule noir partout le sang ; donnent le trépas, par le fer,
ceux qui combattent, et cherchent, dans les blessures, une belle mort.

Mais au milieu des massacres bondit, Amazone,
flanc découvert pour le combat, portant carquois : Camille,
tantôt de la main décochant coup sur coup de souples javelines,
tantôt saisissant de sa dextre, infatigable, sa puissante bipenne ;
d’or, à son épaule, résonnent l’arc et les armes de Diane.
Et s’il arrive que, repoussée, elle tourne dos,
elle darde, retournant l’arc, des traits qui fuient.
Autour, compagnes de choix : Larina, jeune fille,
et Tulla, et Tarpeia brandissant une hache de bronze,
des Italiennes que pour sa gloire la divine Camille a elle-même
choisies, et qui ministrent guerre et paix :
telles en Thrace, quand le cours du Thermodon
elles frappent, guerroient les Amazones aux armes peintes,
qu’elles entourent Hippolytê, ou, quand la fille de Mars sur son char
– Penthésilée ! – se retire, qu’à grande hurlée et tumulte
exultent les troupes de femmes aux boucliers en demi-lunes.

Qui de ton trait le premier, qui le dernier, vierge farouche,
as-tu mis à terre ? – ou contre sol, combien de corps mourants as-tu fait couler ?
Eunée le premier – Clitius fut son père – dont, découverte
– vous luttiez – d’un long [épieu de] sapin la poitrine est transpercée :
sang vomissant à torrents, tombe et mâche
sanglante la terre – mourant, autour de sa blessure se tord.
Puis Liris, et sur lui Pagase ; lui, comme les rênes
il rassemble de son cheval qui perd pied ; l’autre
comme il l’approche qui glisse, et lui tend sa dextre désarmée,
– piquant du chef, ensemble ils s’écroulent. Elle leur ajoute Amastrus,
fils d’Hippotès, et poursuit – pesant, de loin, sur sa lance –
Térée, Harpalycus, Démophoon et Chromis.

Autant de traits lancés, qui vibrent, par la main de la vierge,
autant chez les Phrygiens tombent d’hommes. Au loin Ornytus aux armes
insolites, le chasseur, est porté par un cheval iapyge :
la peau arrachée d’un taurillon
couvre les larges épaules
du guerrier ; sa tête énorme, gueule bée
les mâchoires d’un loup la protègent, aux crocs blancs ;
fruste, le dard qui lui arme les mains. Lui parmi les escadrons
tournoie, de toute sa tête les dominant.
Tiré [de la mêlée] – sans peine : sa troupe a tourné bride –
elle le transperce et sur [son corps], à cœur haineux s’exprime :
« Étrusque qui dans des forêts croyais traquer des bêtes !
Est venu le jour où les armes d’une femme, de tes
mots ont montré le faux. Et voici le haut titre qu’aux mânes
de tes pères tu vas porter : tu es tombé sous les traits de Camille. »

Sur sa lancée, Orsiloque et Boutès, deux parmi les Troyens
très grands [de] corps : mais à Boutès, comme il lui tourne le dos, elle fiche un trait
entre cuirasse et casque, là où le cou de l’[homme] assis
luit et où à son bras gauche pend le bouclier ;
Orsiloque, elle le fuit, pourchassée dans un grand cercle,
et s’en joue : croche vers le centre, poursuit son poursuivant ;
lors de sa hache puissante à travers armes, à travers os
– plus haut se soulevant – à l’homme priant et la suppliant fort
elle redouble [ses coups] : de la blessure, coule chaude sur le visage la cervelle.

Survient, qui de cette vue soudaine effrayé se fige,
un guerrier, fils de l’appenninicole Aunus,
pas le dernier des Ligures quand le destin lui donnait à tromper.
Par la course échapper au combat
il ne peut ni la reine écarter qui le serre – il le voit :
prudent, se met à rouer des combines, et, rusé,
ainsi commence : « Où donc est l’extraordinaire, si, femme, à un puissant
cheval tu te fies ? Renonce à fuir : en corps à corps au plan
du sol confie-toi comme je fais, et à combattre apprête-toi, [mais] à pied !
– tu sauras à qui la gloire volage porte louange. »
Il dit : elle, furie, brûlant d’un noir ressentiment,
donne son cheval à une compagne, et pareillement armée fait face,
à pied, l’épée nue, intrépide, et le bouclier pur.
Mais le jeune homme, jugeant avoir vaincu par ruse, s’envole
sans tarder, et fuyant, tournant brides, se laisse emporter,
et le rapide quadrupède sous ses talons ferrés fatigue.
« Fourbe de Ligure, en vain bouffi d’orgueil,
tu as pour rien tâté, gluant ! des artifices de tes pères,
et la fraude ne te ramènera pas indemne à ce trompeur d’Aunus ! »
Ce dit la vierge et de feu sur ses pieds prompts
passe le cheval à la course, saisit les rênes, fait face,
combat –  et tire du sang de l’ennemi vengeance.
Avec pareille aisance le sacre, oiseau sacré, d’un rocher haut,
poursuit à [toutes] pennes, élevée dans la nue, la colombe,
la retient, presse, l’éventre de ses serres crochues
– alors le sang tombe, et arrachées, les plumes, de l’éther.

Mais cela, il n’est pas, le Semeur d’hommes et de dieux
sans le voir de ses yeux, assis haut au sommet de l’Olympe :
par le Père est le Tyrrhénien Tarchon à des combats cruels
poussé, et les aiguillons ne sont pas souples qui excitent sa colère.
– Aussi, parmi massacres et lignes qui cèdent, Tarchon
se porte à cheval et variant ses propos stimule les ailes,
par son nom appelant chacun, retrempe pour les combats les repoussés.
« Quelle crainte, vous jamais destinés à souffrir, toujours mous,
Tyrrhéniens, quelle si grande apathie dans vos cœurs est venue ?
Une femme nous bouscule, débande nos rangs, nous met en fuite !
Pourquoi ce fer, qu’empaumons-nous ces traits stériles ?
Mais pour Vénus : partants ! et pour les joutes nocturnes,
ou quand la flûte courbe annonce les danses de Bacchus,
attendre festins et coupes sur une table pleine
– vos goûts, votre ferveur ! –, pourvu qu’un haruspice bien disposé annonce
 des sacrifices, et qu’en haute futaie appelle la grasse victime. »

Sur ces mots, prêt à mourir, son cheval vers le cœur [de la bataille]
il presse et contre Vénulus en trombe se porte,
le démonte de cheval et de sa dextre étreint l’ennemi,
contre son ventre à grande force et presse l’emporte.
S’élève au ciel un cri, tous les Latins
tournent les yeux. Vole – de feu ! – dans la plaine Tarchon
qui armes et homme emporte ; lors de la lance de l’autre, à son bout,
il arrache le fer et scrute les ouvertures
par où porter blessure mortelle ; contre, l’autre se débat,
écarte de sa gorge la dextre et à toutes forces la force repousse.
– Ainsi quand, volant haut, l’aigle fauve emporte un serpent,
sa proie, serres en tenailles, et le tient dans ses griffes :
blessé le serpent sinue, et gire, et roule,
dresse, hérisse ses écailles, sa bouche siffle,
il hausse la tête ; [l’aigle] presse plus fort de son bec
crochu [la bête] qui lutte, il frappe de front l’air de ses ailes :
de même sa proie tirée de la troupe des Tiburtins Tarchon
porte-t-il triomphant.
_____________________Exemple du chef, succès que suivent

les Méonides – ils courent sus ! Lors, aux destins dû, Arruns,
dans l’art de lancer surpassant de loin la rapide Camille,
autour d’elle tourne, en quête de la meilleure aubaine.
Où que, furie !, se porte au gros de la mêlée la vierge,
Arruns y va et silencieux marche en ses traces ;
victorieuse, reflue-t-elle en retrait de l’ennemi,
le jeune homme furtivement vers elle tire , rapides, ses rênes,
allant et venant, allant et venant encore et toujours, suivant partout
ses tours et ses contours – et sûre, la lance qu’il agite sans relâche.

 (la suite ici)

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