Lucrèce : le corps, par sa nature, a besoin de bien peu / Titus Lucretius Carus : corpoream ad naturam pauca est opus

Note sur la présente traduction
Lucrèce n’est pas Virgile. Vouloir ramener, comme l’ont fait nombre de traducteurs français, son style à la fluidité de celui de l’auteur de L’Énéide, c’est trahir son écriture. On est là dans du brut au service d’une pensée : lourde syntaxe, images fortes, aptes à saisir l’imagination du lecteur. On pourrait bien sûr édulcorer, gazouiller : mais si pectus (la poitrine) est le siège de l’intelligence, il n’empêche que pectora caeca a dû frapper plus d’un Romain ; mais si la nature « aboie » (latrat), elle aboie ; mais si les cithares « beuglent » (reboant), elles beuglent. Incohérences métaphoriques ? Non : rare puissance poétique, qui passe outre le réel – tout est dans le ressenti, dans ce que l’on veut dire, fût-ce outrancier. Et la phrase pondéreuse, bourrelée de répétitions, de néologismes (igniferas), il faudrait l’alléger ? Non : c’est souvent celle d’une prose – certes pesamment – démonstrative et versifiée, qu’il faut tâcher de rendre, sans, dans un souci d’élégance peu justifiable – sauf à trahir –, en polir les aspérités.
C’est là ce que j’ai modestement tenté de faire, dans ce court extrait : donner à lire en français Lucrèce comme on le lit en latin, avec ses supposés défauts – lesquels  à mes yeux, qu’on pourra juger naïfs ou complaisants, constituent pour partie la force et la beauté du De Natura rerum.

Pauvre cervelle humaine, ô poitrines aveugles !
En quelle ténébreuse vie, en quels périls
Se passe ce bout d’existence ! La nature
N’aboie, voulant son bien, que dans la perspective
D’un corps exempt de maux, et d’un esprit qui jouisse
Du plaisir de ses sens, sans crainte ni soucis.
Le corps, par sa nature – et c’est une évidence –
N’a besoin que de peu : se déprendre des maux,
C’est aussi se soumettre à beaucoup de délices
En retour. La nature est-elle à quémander,
Si l’on n’a pas chez soi statues dorées de jeunes
Tenant dans leur main droite une torche ignifère,
Pour fournir la lumière aux agapes nocturnes,
Argenterie qui brille ou dorure qui luit,
Ou beuglante cithare ou boiseries  dorées ?
– Mais entre amis, couchés sur un tendre gazon,
Près d’un cours d’eau, sous la ramée d’un arbre haut,
Le corps n’a cure alors, heureux, de grands besoins,
Surtout quand le beau temps sourit, à la saison
Où l’herbe est parsemée de fleurs et de verdure.


O misera hominum mentes, o pectora caeca!
qualibus in tenebris vitae quantisque periclis
degitur hoc aevi quod cumquest! nonne videre
nihil aliud sibi naturam latrare, nisi ut qui
corpore seiunctus dolor absit, mente fruatur
jucundo sensu cura semota metuque?
ergo corpoream ad naturam pauca videmus
esse opus omnino: quae demant cumque dolorem,
delicias quoque uti multas substernere possint
gratius inter dum, neque natura ipsa requirit,
si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes
lampadas igniferas manibus retinentia dextris,
lumina nocturnis epulis ut suppeditentur,
nec domus argento fulget auroque renidet
nec citharae reboant laqueata aurataque templa,
cum tamen inter se prostrati in gramine molli
propter aquae rivum sub ramis arboris altae
non magnis opibus jucunde corpora curant,
praesertim cum tempestas adridet et anni
tempora conspergunt viridantis floribus herbas. 

(De Natura rerum, livre II, vers 14-33)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Une réponse

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