La forme à l’oeuvre (à propos de Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu, d’Emmanuel Ruben, aux éditions du Sonneur)

Kaddish.-E-Ruben-220x353Comment vivre avec la mort d’un proche que l’on n’a pas connu, dont personne ne vous parle, mais qui vous hante, et qui résume en son être et en son trépas la part la plus cruelle de l’histoire de la première moitié du XXe siècle, entre pogroms de Juifs, Shoah – quand on est soi-même juif, même agnostique –, et décolonisation, – quand on est soi-même Pied-Noir, comme l’était ce grand-père maternel, Shalom, le « matelot inconnu » dont le suicide résonne encore et toujours, « PAN, à bout portant – dans la nuit » (p. 7) ?

Telle est, dans Kaddish, la question fondamentale que se pose Emmanuel Ruben, y répondant par l’écriture, l’écriture nécessaire, cathartique : « C’est ce silence, cette chape de plomb que je veux entailler » (p. 7).

Mais qu’écrire, et surtout comment, dès lors que la matière est tue, comme intangible, qu’on n’a dessus que le peu de prise de ce qui se murmure, chuchote, dans les assemblées de famille ? Prendre à témoin le mort : « Mais sois rassuré. Tu ne seras pas un personnage. D’où ce que je veux te donner, d’où ce monologue que sur du papier je veux t’adresser » (p. 8), pour exclure d’emblée l’hypothèse du roman (p. 9), pour emboîter le pas d’un autre genre, de hasardeuse définition, où l’imagination (p. 9) certes aura sa part et cette intuition portée par les gênes :

« J’ai la bêtise de croire que, sauf à vivre à l’écart des siens, loin de leur ombre portée ; que sauf à grandir en batifolant dans la jungle, en tétant de la louve étrusque, en feulant une grammaire tigre, l’hérédité a ses lois ; le sang, le sperme et le lait mêlés ont des voix qui se reconnaissent tôt ou tard ou se nient jusqu’à la tombe. » (p. 22).

Faire confiance au ressenti, donc, donner libre cours à la maîtresse d’erreur et de fausseté, selon les termes de Pascal, aux « hypothèses haillonneuses, infantiles » (p. 78) tout en les contraignant quand même dans les bornes de l’Histoire, de ce qu’on sait, qu’on a lu – à défaut d’y avoir jamais vécu ou même d’y être allé –, de cette Algérie qui se décline en paysages, en noms propres, fussent-ils de boutiques (pp. 51-52), et en événements, puisqu’on est au creux de ces années cinquante où la guerre ne porte pas son nom, mais est euphémisée par les pouvoirs publics. Et, puisqu’on est écrivain, se rattacher, vaille que vaille, à un autre destin, celui de l’« orphelin célèbre », né la même année que le grand-père, au « frère de bled et de tourment » – Albert Camus, dont on a lu tous les ouvrages, et figure tutélaire de la famille pied-noir.

C’est là sans doute l’originalité majeure de ce grand texte, d’une magnifique maîtrise, tant sur le plan de l’écriture que sur celui de la composition : l’entrecroisement, par le biais de l’invention, de deux destins noués par des correspondances fictives, et qui bride cependant l’imagination sinon trop prolifique, qui lui impose un moule – car au moins la vie de Camus nous est connue, comme les circonstances précises de sa mort. Dès lors, le projet de Ruben m’a rappelé celui, sous une autre forme, de la chère Michèle Desbordes dans son très beau Un été de glycines (aux éditions Verdier, 2005), où la propre vie de l’auteur s’enchevêtre – glycines… – à celle de Faulkner en constants va-et-vient fondés sur des similitudes, ou des similitudes qu’on tente d’extraire par la réinterprétation des faits, tâchant de trouver une cohérence biographique là où peut-être, et même sans doute, il n’y en a pas.

En ce sens, on est, dans Kaddish, face à un propos d’essence poétique, si on donne à poétique son acception première de création : il en va bien d’une forme à l’œuvre, créant sa matière à mesure qu’elle évolue, cette forme, quitte à ce qu’à la fin le projet initial se voie malmené, pour ne pas dire perverti, par l’évidence :

« Un écrivain qui fait le serment de ne pas tomber dans le roman est comme un dormeur solitaire qui jure la nuit : Promis, ni rêve ni cauchemar. Le roman nous tient depuis trop longtemps. Nous cerne aux quatre coins de la littérature. Tout homme n’est qu’ombre ou rêve ; au mieux il devient poème ou, ce qui revient au même, roman. » (p. 116).

Justification, bien sûr, comme on peut, comme la branche à laquelle on s’agrippe, comme le filet salvateur de l’équilibriste instable : on n’a pas tenu sa promesse de départ, on se doit d’en faire le constat, dût-on s’en morigéner, battre sa coulpe :

« J’ai honte […] car j’ai inventé des vies. Et j’ai honte […], car j’ai inventé une mélancolie qui n’était pas toujours tienne ; l’écho final d’une vie fournit peu d’indices de ce qu’elle fut en vérité. » (p. 118)

Le lecteur doit-il s’en plaindre ? – Le lecteur en sourit, bien plutôt, s’en délecte, y trouvant pleinement son compte, mieux, sans doute, avec plus d’intense intérêt, voire de fascination (on lit Kaddish en une nuit, sans pouvoir s’en défaire), qu’à la recension fidèle d’une existence somme toute assez pauvre et commune, si elle n’avait trouvé son terme dans le PAN final – à l’initiale du livre. Poème ou roman, puisque « cela revient au même » ? Poème et roman, et c’est cela qui nous retient, nous accroche, c’est cela qui cerne au plus près ce que nous cherchons dans la littérature : le roman poétique, où Ruben excelle, et qui est peut-être la marque de fabrique du roman contemporain, tel qu’on le voit, çà et là, se développer (cf. mes autres chroniques). Les quelques citations de cet article le montreraient suffisamment : mais qu’on lise donc aussi – pour mieux s’en convaincre, s’il le fallait – la magnifique évocation de l’exode des Pieds-Noirs courant sur 5 pages (pp. 80-85), bien trop longue, donc, pour être ici retranscrite, mais dont j’extrais ces passages :

« Le paquebot siffle son tocsin d’exil, le panache noir de la fumée s’élève dans un ciel sans couleur, et la mer s’ouvre, et bouillonne, la mer gloutonne […]. Les voilà partis pour la Thulé hexagonale, où il n’y a pas d’oasis, où la nuit vient plus tôt, où le brouillard couve été comme hiver les plaines mornes où ne poussent pas de jujube. […] Les hommes fument leurs dernières gauloises comme ils ont bu la veille, pour se cautériser l’âme, pour avoir des raisons viriles de vomir toutes leurs tripes, ils se cherchent une contenance, titubent, ont le visage fermé, les yeux qui clignent, les paupières qui se plissent sous le soleil faute de s’autoriser la moindre larme. »

*

 Je me suis laissé dire que l’édition de ce texte n’est pas allé sans souffrance pour Emmanuel Ruben, ce dont tout écrivain a fait l’épreuve, au moins à ses débuts – d’ailleurs, notre auteur paraîtle confesser : « Écrire a, sur la bande dessinée ou sur le cinéma, l’avantage d’autoriser les repentirs. Écrire, c’est s’attacher à l’ombre, assumer ses échecs, se vouer à l’obscur. » (p. 79) Il se trouve qu’en d’autres circonstances, j’ai pu lire, de lui, des nouvelles inédites : je connais ses qualités aussi bien que ses petits défauts originels. S’il a souffert, c’est pour son bien, et la confrontation avec le regard d’un éditeur de haute exigence n’est jamais stérile, bien au contraire : on y apprend beaucoup. À lire Kaddish, j’ai eu cette certitude que Ruben, de ce travail difficile et tumultueux, avait tiré la graine, et la bonne, et l’excellente, celle qui donne la belle gerbe, le bon pain. C’est dans cette voie qu’il lui faut continuer d’avancer. J’attends avec quelque impatience la suite : les vrais écrivains se font rares, de nos jours, Emmanuel Ruben est un vrai, et un bel, écrivain.

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