Celio Calcagnini (1479-1541) : Euphrosyne est possessive

Qu’ai-je à faire avec vous, mes amis ? – Vous cherchez
Un cœur en vain, que veut, pour soi seule, Euphrosyne.
Quand elle a, Euphrosyne est avare : elle a tout
Emporté, le cachant, tout ensemble, en son sein ;
Et contemplant la rose entremêlée de lys,
Je crois voir de l’onyx se pénétrer de pourpre :
Elle a ravi mon cœur et de sa main lactée
Jusques en ses tréfonds dévasté ma poitrine.
Pauvre de moi, vivant sans poitrine et sans cœur
– S’il se peut que ma vie ne soit plutôt mourir.
Mieux me vaudrait la mort, plus souhaitable : mais

Je ne puis, à présent, vivre ni bien mourir.
Ô dieux, si je ne puis, sinon, subir ces feux,

Que pour ces feux et moi, ce soit le jour ultime !
Je le dirai, ce jour, heureux et bénéfique,
Où je libérerai mon cou d’un joug cruel,
Où mon ombre errera, libre, aux champs Élysée,
Pour peu qu’aussi l’amour n’y exerce son droit.

Hélas, ma plainte est vaine, et plus vive est l’ardeur ;
En ma poitrine, hélas, plus fort sévit le feu !
Ah que tu es cruelle, et si sourde à mes plaintes !
En rien cette douleur ne t’émeut, ces mots tristes ;
Plus je lamente en vain, plus durement tu brûles,
Plus féroce est le feu qui gagne sur mon être.
Que faire ? – Je ne sais : tu es mon seul espoir
De salut, la raison suprême de ma vie.

Afin de m’empêcher de trancher ces durs nœuds,
Grâce, charme et beauté contre moi sont allés,
Et ce joli minois qui a pu si souvent
Me retenir, tombant dans le gouffre d’Enfer.
Quoi, je te laisserais, pourrais t’abandonner ?
Ô jour amer, ô jour cruel à mon encontre !
Je pourrais me priver de ces lèvres de pourpre ?
Je pourrais délaisser si belle chevelure ?
Quitter des yeux rivaux des flammes de Léda,
Et les sonorités si douces de ses mots ?
Ah, qu’avant Cupidon me consume en entier
De ses feux, que je sois plutôt réduit en cendres !

Toi, si je t’ai toujours aimée intensément,
Et t’aime intensément : montre plus de douceur.
Puisque cette poitrine est tienne que tu brûles
Cruellement, et tien ce cœur que tu subjugues,
Je suis tien : que dans l’air léger je me dissolve,
Quel que soit le dommage, il sera, crois-m’en, tien.


Quid mihi vobiscum, socii? mea pectora frustra
Poscitis, Euphrosyne vendicat illa sibi.
Euphrosyne ubi habet, sibi possidet ; omnia secum
Abstulit, atque suo condidit una sinu.
Nam dum saepe rosas, commixtaque lilia miror;
Insertosque onyces murici inesse puto:
Illa mihi incauto rapuit cor, et intima prorsus
Pectora lacteola est depopulata manu.
Me miserum, qui nunc sine corde, et pectore vivo:
Si non est potius haec mihi vita mori.
Sed mihi mors melior foret atque optatior : at nunc

Vivere nec fas est, nec bene posse mori.
O Superi, si non aliter fas tollere flammas,
Una sit et flammis, et mihi summa dies.
Illa dies felix, et fausta vocabitur a me,
Excutiam a saevo qua mea colla jugo,
Libera in Elysiis nostra umbra vagabitur arvis,
Ni modo in Elysiis jus quoque habebit amor.
Me miserum, frustra queror , et magis ingruit ardor,

Saevit et in misero pectore flamma magis.
Ah crudelis, et ad nostras tam surda querelas!
Te nihil iste dolor, maestaque verba movent
Quoque magis frustra lamentor, acerbius uris,
Atque in me tanto saevius ignis agit.
Denique quid faciam ignoro : tu sola salutis
Spes mihi: tu vitae maxima caussa meae.
Namque ego ne duros properarem abrumpere nodos,

Obstitit illa mihi gratia, suada, lepos ;
Ille decor vultus, quo me persaepe cadentem
Faucibus ex Orci restituisse potes.
Tene ego desererem ? te cara relinquere possem ?
Ah mihi acerba dies, ah mihi dura dies !
Possem ego purpureis ergo caruisse labellis?
Possem ego tam pulchras destituisse comas ?
Possem ego Ledeis certantia lumina flammis,
Et tam mellito linquere verba sono?
Ante Cupidineos penitus consumar in ignes,
In cineres potius delicuisse velim.
Tu tamen, ô si te semper vehemenrer amavi,

Et vehementer amo , mitior esse velis.
Quandoquidem tua sunt, quae tam crudeliter uris
Pectora, et haec tua sunt quae male corda domas,
Sum tuus, et tenues si fors dissolvar in auras,
Quidquid erit damni, crede erit omne tuum.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tomus tertius [1719] pp. 84-85)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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