Vincenzo da Filicaja (1642-1707) : « Tandis que j’agonise »…

Autoportrait aux symboles de vanité (David Bailly, 1651)

Autoportrait aux symboles de vanité (David Bailly, 1651)


La vie s’enfuit si vite ? et les jours volatils
Se liguent donc toujours afin que de me nuire ?
Le temps toujours voleur me dérobe à moi-même,
La mort vient à moi, sombre, et d’un pas que j’ignore.

Lentement je me meurs, en vain le cacherais-je.
Je ne suis aujourd’hui qui je crus être hier.
Le meilleur de moi mort, me reste mon malheur.
Me reste ? Eh non, se meurt tandis que je m’exprime.

Fanée, la fleur ; mon feu voit tiédir son ardeur,
Et ma tête blanchit sous un précoce hiver.
Consulté-je mon cœur et mes forces ? Je sens
Que je meurs peu à peu, que la vie m’abandonne.

Je me plaindrais moins fort, pouvant « J’ai vécu » dire,
Pouvant dire « La Mort, tu me viens sur le tard ;
Dussé-je mesurer l’écoulement du temps,
Combien, combien de jours ont pour moi trépassé ! »

Mais ma vie ne fut rien, honteusement vendue
À l’encan pour le prix du mécontentement.
Mécontentement, oui ; cris, mais deuil sans pareil,
À mes yeux faillit l’eau qui pourvût à mes larmes…

Mais point tout expiré : l’ultime douleur veut
Sa pitance, et de moi se souvient volontiers :
Dans un cœur bourrelé habite la vengeance ;
Les crimes sont pour l’âme eux-mêmes un supplice.

Chargé de tous ces maux, en craignant de plus lourds,
Ô Déesse, je pèse à trente-neuf hivers.
Que faire ? nulle voie pour fuir, pour me sauver ;
Le dernier jour est proche : apporte-moi ton aide,

Ton aide, tu le peux, Déesse aux mille grâces,
Aux mille panacées : apporte-moi ton aide…
Vouloir être sauvé, c’est être sauvé presque :
Je veux être sauvé, non flatter mes souffrances.

La neige s’éternise, épaisse, au haut des Alpes,
Et disparaît plus vite en plaine cultivée :
Le désir effréné de pécher tient de même
L’âme rustre, et ne fait qu’effleurer l’âme noble. […]


Siccine tam velox vitae fuga ? siccine semper
Conjurant volucres in mea fata dies ?
Meque mihi semper fur surripit hora, mihique
Non intellecto mors venit atra pede ?

Paullatim morior : frustra id celare quid ausim ?
Non sum hodie, fueram qui mihi visus heri.
Optima pars nostri periit, manet altera fatum ;
Sed manet ? immo etiam, dum loquor, ista perit.

Extincto jam flore vigor tepet igneus ; et jam
Anticipata meo vertici candet hiems ;
Et si forte animum, viresque interrogo, vita
Sentio me sensim deficiente mori.

Haec levius quererer possem si dicere, vixi
Dicere si possem : mors mihi sera venis.
Quot mihi, si lapsi rationem temporis ipse
Mecum recte ineam, quot periere dies !

Quam nihil heu vixi ! Turpe mea vita sub hasta
Veniit et pretium paenituisse.fuit.
Paenituit, fateor, gemuique, sed impare luctu,
Et lacrimis certe defuit unda meis ;

Necdum animam effavi totam ; dolor ultima quaerit
Pabula ; neque mei nunc meminisse pudet :
Ultricesque habitant laniato in pectore poenae ;
Ipsaque sunt animo crimina supplicium.

His me, Diva, malis pressum, et graviora timentem
Juncta quater nonae tertia portat hiems.
Quid faciam ? Effugii nulla est via, nulla salutis ;
Jamque extrema dies imminet : affer opem.

Affer opem, nam Dea potes : tibi mille juvandi,
Mille medendi artes ; ah precor, affer opem.
Magna salutis enim pars est voluisse salutem;
Hanc volo, nec morbis blandior ipse meis.

Ac veluti alpinis nix alta diutius haeret
Verticibus, cultos at cito linquit agros;
Haud aliter mentes peccandi effrena cupido
Obsidet agrestes, transilit ingenuas.  […]

(in Opere di Vicenzio (sic) da Filicaja Senatore Ferentino  [1817] tomo secondo, pp. 14-15)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

  1. Nulle personne ne saurait si sa fin s’approche , qu’elle soit « vieille » ou « jeune ». La victoire de notre vie consiste à gagner sa place dans la « vie éternelle » !! Merci Lionel Edouard Martin …

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