Vincenzo da Filicaja (1642-1707) : Huit lamentations sur la mort de la grande-duchesse de Toscane

chêne Courbet

Le Chêne de Flagey (G. Courbet, 1864)


Derniers feux du latin baroque : ces huit déplorations ont été écrites en 1694
à la suite de la mort de Victoria Della Rovere (1622-1694) grande-duchesse de Toscane. 

— 1 —

De milliers de trophées, d’exploits jadis altière,
Et se haussant du chef parmi les hautes brises,
Belle yeuse, immense, auguste, à Jupiter étrusque
Vouée, amie de Jupiter de Tyrrhénée,
Qui couvrait terre et mer de son royal ombrage,
Tenant la paix publique à son tronc appuyée :

Ô douleur ! la voici, dessouchée des tréfonds
Vaincue par son fardeau, qui s’oppresse et les siens.
Mais chutant de son haut, de sa ruine elle ombre
Mainte ruine en tas. – Rapporte l’arbre droit,
Passant, à l’arbre chu : l’arbre droit s’écroula
Soudain, mais s’écroula pour plus droit se tenir.

— 2 —

Las ! nous mourons deux fois, il n’est point assez d’une :
La mort s’entend d’abord, plus tard elle se voit.
– Que dis-je ! c’est périr, Princesse, et repérir,
Que de ne pas mourir avant l’heure avec toi.

Nommer cela « désastre » ? et appeler « plaie » cette
Immense plaie de l’âme, et « douleur » la douleur ?
Impuissance des mots ! termes sans force ! ô que
Souvent ce qui est grand n’a le nom qui lui sied !

Tu te meurs, la douleur démesurée franchit
Ses bornes, et stupeur est ce qui fut douleur.
– Nous nous tairons donc morts en notre mort ; si quelque
Voix parle, ce sera la voix de notre mort.

— 3 —

Où donc vont tant de pleurs ? Jusques à quand, Douleur,
Donner à la douleur, l’en pressant, libre cours ?
L’Étrurie a pleuré presque toutes ses larmes :
Croit-elle donc, hélas, n’avoir assez gémi ?
On célèbre à leur jour dans les pleurs les obsèques,
– Il faut dire les pleurs, dire l’affliction.

Mais quel foudre a détruit espoir, salut public,
Combien la chute d’une opprime d’habitants,
Quel modèle aux rois manque, au royaume quel chef,
Quelle mère, au palais quel pilier – qui dira ?
Las, pleurons moins, pensons à ce qu’il faut pleurer !
Que de deuils ce seul deuil porte dans son ampleur !

— 4 —

Avec la piété revient l’affliction :
Ce cortège pieux convoque mots et larmes.
Qui se fie à son règne, à sa haute fortune,
Ou nie que la grandeur soit précaire : Princesse,
Qu’il t’avise, tombant du comble de ton règne
Et tombant de si haut que le dire est ardu.

Mais tu tombes ; les dons éminents de ton cœur
Ont en vain protégé, en rangs serrés, tes flancs.
Te voici donc vaincue ! Verte et belle vieillesse
Qui a franchi sans mal quatorze olympiades
– La mort semblait avoir avec toi fait accord
Que jamais ne mourrait nulle part de ton être…

Tu meurs âgée ; mais meurs âgée aux yeux de qui ?
– Car qui ne te dirait née tard, et tôt partie ?

— 5 —

Prendre, hélas, une part de nous, nous laisser l’autre ?
Rends-nous, Mort, cette part, ou prends-nous la seconde.
Ou spectatrice étant de ce spectacle, vois
Quelle pompe affligée entoure ton triomphe.

Sagesse et Piété, cheveux défaits chacune,
Triste chacune, en pleurs, et privées de leur lustre,
Justice et Force d’âme, ô pleureuses sans gages,
Demi-mortes, ci, là, gémissent devant l’urne.

Peut-être gémis-tu toi-même, et t’incrimines :
Mais que le chef est beau dont tu viens t’accuser !
Madame est sans vie ? Non, mais la vie sans Madame
– Et n’eusses-tu sévi qu’elle fût moins vivante.

— 6 —

Comme entre les nuées l’éclair, sous le ciel pauvre,
Enténèbre en fuyant le chemin qu’il parcourt :
Ton clair passage laisse, en cette nuit, Victoire,
Le ciel étrusque se couvrir d’une ombre triste.
Et comme s’apâlit l’éclat noir de la foudre,
Brûlent funestes, noirs, ces ternes luminaires.

Or donc : t’enveloppant dans ta propre lumière,
– Peut-on voir le soleil sans secours du soleil ? –,
Qu’à nous ton feu te montre ; et comme voit la nef
Par delà le détroit de nouveaux astres naître,
Nais par-delà la mort, nouvel astre ! Naguère
A brillé ton regard : brille d’âme et d’esprit.

— 7 —

Lamentation de la mer tyrrhénienne 

« Las, j’ai vu, je suis morte ! Ô Mort, qu’ai-je de toi,
Qu’ai-je de vous, mes yeux, qu’ai-je démérité ?
J’ai vu périr ma Dame – Ah, que ne suis-je aveugle,
Que ne puis-je à ces yeux nullement me fier !

Je m’écorche, et mes flots ; et comme l’on peut voir
Sur un bris de miroir un visage en entier,
En tout lieu que mon eau, brisée, m’offre un miroir,
S’y reflètent les traits de ma Dame perdue.

Las, tous ces pleurs de deuil ! – Par trois fois des deux pieds
La Thétis de Toscane a frappé l’eau profonde. »

— 8 —

Adresse à la mer adriatique

Sourds et loin de tes eaux, trop sourde Adriatique,
Écoute ta misère, et plains ta destinée.
Car l’Arno vous annonce, au Métaure et à toi,
Grand malheur et grand deuil – l’Alpe en vain s’interpose.

La Dame de Toscane, annonce-t-il, est morte
Elle dont le renom l’eût fait croire immortelle.
Qu’on frappe un de ses bouts, l’autre bout du bois tremble :
Qu’on frappe une des mers d’Italie, l’autre souffre.

Ah, souffrez toutes deux ; même lieu de souffrir ;
Le Soleil en deux mers voudrait naître et mourir.


— I —

Haeccine mille olim spoliis titulisque suberba,
Atque auras tendens verticem in aetherias,
Puchra, ingens, augusta, Jovi sacra Quercus Etrusco
Haeccine Thyrrheno Quercus amica Jovi,
Quae mare, quae terras texit regalibus umbris,
Et cujus trunco publica nixa quies,

Proh dolor ! haec, ima dudum a radice revulsa
Pondere victa suo est, seque suosque premit.
Lapsa tamen sublimis adhuc, umbramque ruinis
Tot simul aggestis ipsa ruina facit.
Stantem, hospes, lapsae confer : stetit illa repente
Casura ; ut staret firmius, haec cecidit.

— II —

Bis miseri occidimus ; nec mors satis omnibus una est
Auribus appulsa est prima, secunda oculis.
Immo, cum, Princeps, iterumque iterumque perire
Tecum ipsi ante obitum non semel occidimus.

Et clades isthaec dicenda ? et plaga vocatur
Haec ingens animi plaga, dolorque dolor ?
O segnes voces, ignavaque nomina, et o quam
Impar saepe sibi grandia nomen habent !

Te moriente, dolor sua trans pomoeria fertur
Improbus ; et stupor est qui dolor ante fuit.
Nostra ergo exanimes in morte silebimus ; et vox
Si qua sonet, nostrae vox ea mortis erit.

— III —

Quo tot se lacrimae vertent ? et quousque dolori,
Imperiose dabis libera vela dolor ?
Ipsos paene oculos efflevit Etruria ; nec dum
Visa sibi infelix est gemuisse satis ?
Dicta dies lacrimis funebrem instaurat honorem
Et fari lacrimas, maestitiamque jubet.

Sed quali attritae sint fulmine, spesque salusque
Publica : quot populos una ruina premat :
Qua reges norma, qua matre, ac principe regnum,
Quo careat fulcro regia, quis referat ?
Heu quam flere minus miserum, quam flenda referre,
Quotque unum hoc ingens funera funus habet !

— IV —

Instaurat pietas moerorem, in jusque vocari
Et verba, et lacrimas haec pia pompa jubet.
Quicumque aut regno, fortunae aut fidit adultae,
Atque negat fragili grandia stare loco,
Te videat, Princeps ; cadis alto a culmine regni,
Nec parvae est molis dicere, quanta cadas.

Sed cadis ; atque tutum tot jam, velut agmine facto,
Celsae animi dotes frustra obiere latus.
Sed tamen victa es et viridis ac pulchra senectus
Bis septem evasit sospes olympiadas.
Ac tecum potuit mors transegisse videri,
Cum moritura tui portio nulla foret.

Jam longaeva peris ; sed cui longaeva peristi ?
Quis non sero ortam dicat, obisse cito ?

— V —

Heu quid nostri adimis partem, partemque relinquis ?
Vel redde alterutram, mors, vel utramque adime.
Vel de spectaculo spectatrix facta triumphi
Pompa sit ista tui quam truculenta, vide.

Hinc sophia, hinc pietas, convulsis crinibus ambae,
Moestae ambae, ac lacrimis, illuvieque graves :
Justitia hinc, virtusque animi ceu Praeficae ad urnam
Nullo emptae pretio, seminecesque gemunt.

Forsan et ipsa gemes, teque ipsa fatebere sontem,
Sed quam pulchra ream te modo culpa facit !
Non vita Princeps caruit, sed Principe vita ;
Si non saevisses, viveret illa minus.

— VI —

Ut nubes inter fulgur sub paupere Caelo
Dum fugit, emensum jam tenebrescit iter :
Clara per hanc noctem sic dum, Victoria, transis,
Etruscum hoc Caelum tristior umbra tegit.
Fulminis utque atrum pallet jubar: haud secus atrae,
Infaustaeque ardent hae sine luce faces.

Ergo agedum (namque ipsa tuo te lumine velas,
Spectarique nequit Sol nisi Solis ope)
Te nitor ostendat nobis tuus ; ac nova oriri
Trans Abylam, et Calpen ceu videt astra ratis ;
Sic oriare novum trans mortem sidus ; et olim
Si nituisti oculis ; menti, animoque nite.

— VII —

Me miseram ! vidi et perii ? Quid, mors, ego de te,
De vobis, oculi, tam male quid merui ?
Vidi obitum Dominae ; atque utinam vel caeca fuissem,
Vel foret hisce oculis non ita certa fides !

Hinc me, undasque meas lacero ; ac vel ut ora videri
Quolibet in speculi fragmine tota queunt ;
Sic ubicumque mihi speculum fracta unda ministrat
Jacturae faciem conscipit ipsa meae.

Et heu me miseram, sic fata efflevit, et imum
Ter pede Tusca aequor pressit utroque Thetis.

— VIII —

Surge, undisque tuis longe, Adria, surdior, audi,
Quam sis infelix ac tua fata dole.
Grande Metauro Arnus, tibi grande, et utrique dolendum
Frustra interposita nuntiat Alpe malum.

Nuntiat extinctam, cui Tuscia servit, et quam,
Si famae credas, interiisse neges.
Ac ceu parte una trabs icta, utrimque tremiscit,
Icto uno Italiae sic mari, utrumque dolet.

Nempe dolete ambo, par causa utrique dolendi est,
Sol gemino hic voluit nasci et obire mari.

(in Opere di Vicenzio (sic) da Filicaja Senatore Ferentino  [1817] tomo secondo, pp. 33-36)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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