Catulle (84-54 av. J.-C.) : Juventius est un petit con (poème 99)

Garçon mordu par un lézard [détail] (Caravage, 1594)


Pas plus qu’aucun Romain de son époque, Catulle ne dédaigne certaines amours que, a-t-on pu dire (François Noël, Poésies de Catulle, 1805), « la moralité réprouve ». En témoigne ce petit tableau, « d’une expression charmante, tout en est délicat, passionné ; et l’on ne peut en blâmer que l’objet, et l’expression dégoûtante de saliva lupæ, qui contraste avec le ton du reste » (ibidem). Je cite sourire, bien sûr,  aux lèvres.

Je t’ai pris ‒ tu jouais ‒, Juventius, mon miel,
Un bécot plus doucet que la douce ambroisie.
Mais pas impunément : j’en ai, je m’en souviens,
Pendant une heure et plus souffert de haute croix,
Le temps que d’expier, sans en pleurant pouvoir
Alléger, si peu fût, ta cruauté d’enfant :
Baiser dès que donné, tu as à pleines mains
Essuyé la rosée qui t’humectait les lèvres,
Pour que rien de ma bouche, ah ! ne te contamine,
‒ Bave sale, eût-on cru, de louve compissée*.
Tu m’as voué, hélas, à l’amour malheureux
Longtemps, m’as fait souffrir tourments de toutes sortes,
Transformant mon larcin, qui était d’ambroisie,
En bécot plus amer que l’amère hellébore.
Puisqu’ainsi tu châties un amour malheureux,
Je ne te prendrai plus ‒ jamais ! ‒ aucun baiser.

* Lupa signifie aussi prostituée de bas étage. On voit dès lors quel usage ladite louve a pu faire de sa bouche, compissé, qui traduit exactement le latin commictus, n’étant qu’un euphémisme désignant autre chose…

Surripui tibi dum ludis, mellite Iuuenti
suauiolum dulci dulcius ambrosia.
Verum id non impune tuli, namque amplius horam
suffixum in summa me memini esse cruce
dum tibi me purgo nec possum fletibus ullis
tantillum uestrae demere saeuitiae.
Nam simul id factum est multis diluta labella
guttis abstersisti omnibus articulis.
ne quicquam nostro contractum ex ore maneret,
tamquam commictae spurca saliua lupae.
praeterea infestum misero me tradere amori
non cessasti omni excruciarique modo,
ut mi ex ambrosia mutatum iam foret illud
suauiolum tristi tristius elleboro.
quam quoniam poenam misero proponis amori
numquam iam posthac basia surripiam.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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