L’enceinte (inédit)


Lorsqu’on parle d’enceinte aux enfants,
ils pensent à gros ventre et les demeures
qu’elle resserre entre les rues étroites,
c’est cœur poumons foie rate et tous viscères.

C’est pour cela qu’on dit plutôt muraille :
pour s’éviter de vivre dans un corps
gros d’un acte amour sans contrôle,
conforme au labyrinthe de la fable

et d’en sortir, passant la porte haute,
c’est comme naître et tout à coup s’emplir
du souffle fort venu de quelque ferme
où de grands bœufs aspirent aux labours
dans l’air énorme et ferme de l’automne.

(© LEM 28 05 2018)

Les puits (inédit)


De très vieux puits aux quatre routes
à treuil, auvent, margelle,
la chaîne plonge en eau morte
maçonnée ronde en calcaire
tendre à la boucharde :

on a du coup paré les pierres
au fond du trou sans œil ‒
que le regard de qui manœuvre
la manivelle et hisse,
phréatique et taciturne :

prisant la prodigalité
du moellon que l’on ouvrage
pour les seules ténèbres
ou quelque salamandre
solitaire, aveugle et terne, 

la même ornant le contrecœur
des cheminées de maisons hautes :
alors vive et réfractaire.

(© LEM 27 05 2018)

Les statues à l’entrée des villes (inédit)


Ils sculptent à l’entrée des villes
quand le permet la roche
les effigies thérianthropes
de sphinx, griffons, chimères
pour effrayer les chemineaux
et les morts qui reviennent
troubler leurs promenoirs
en propulsant sous les arcades
de grands autans brasseurs de cendres
vers la gorge des orateurs :

la vie étant plus douce
sans morts ni pérégrins,
bue au soleil avec la bière
de l’orge proche,
le bout de tomme limitrophe ‒

en écoutant l’hypotypose
dépeindre un féroce au-delà.

(© LEM 26 05 2018)

L’invention de la rivière (inédit)


Parfois les prend l’envie
de tailler un bateau dans un arbre
à coups de hache et d’herminette,
on calfate au bitume ‒

et la pirogue est dans la ville,
il faut alors fabuler la rivière
modérément ciliée de saules
allant avec et la nommer,
baptiser l’eau d’un jet de vin :

puiser dans sa grandiloquence
quelque discours dormant d’un œil
qui s’ouvre dans la bouche ‒
parlant de mers lointaines

où sont croit-on des phoques
et de vastes frégates
au lieu des loutres et des foulques.

(© LEM 25 05 2018)

Construction d’une ville (inédit)


La ville pousse à la façon
des dents dans une bouche
de nourrisson, chacun de ses sourires
prouve le croît de la gencive,

on l’allaite au lait de chèvre,
de pleins troupeaux par les rues,
attelées à deux parfois
tirant la voiturette
du chevrier mauresque

et dans cette croissance on trouve
argile, laine, arbres aussi,
séchoirs à viande et à fromages
et de la marjolaine à l’appui de fenêtre,
et des pinsons dans une cage.

(© LEM 23 05 2018)

Grimper dans les arbres (inédit)


L’enfance un peu lézard s’élevait dans les arbres
s’invétérait dans les branchages
avec le ciel pour nourriture

et l’air délimitait les murs de sa demeure
invisible à ces yeux aveuglés par les choses,
qui ne percevaient plus les mots ni leur espace.

Nul ne construit adulte
la structure sans aîtres
qu’un merle traverse
jouissant de stridence :

mais à dix ans l’arbre est un monde
qu’on apprivoise en lui tendant
quelque manne rêveuse ;

et le monde est heureux de manger son content
dans cette paume offerte à son jeune appétit
de lumière candide étonnée de luzerne.

(© LEM 20 05 2018)

Le sacrifice à l’arbre (inédit)


On a perdu cette coutume
de leur immoler le cabri
sans corne encore et promis aux lubriques
amours de bouc, du fait d’un manque
de dieux à paître sous l’écorce
et peut-être
de pratique effective.

Les cieux non plus sans voix ne sont guère habités,
n’ont plus grand-chose à dire,
dispensés même de murmure
sont mirés sans effroi ;
les morts n’y sont plus censés vivre
ou prennent forme de trous noirs :
le fruit pareil où la main tend
n’est plus de chair divine et véridique 
nourrie de sang de bête, adornée de guirlandes.

Et pourtant c’est toujours autour de l’arbre cette
même ferveur antique et l’on contemple
les cerisiers en fleurs du même intemporel
œil embrasé d’archanges
et de mirages tendres.

(© LEM 17 05 2018)

Motifs de ne pas abattre un arbre (inédit)


On tâche de convaincre
scie, hache,
de les abattre, on parle
poutre et porte,
harpe et luth
et bois rond qu’on touche
pour la chance improbable,
les caresse un peu,
décrit la récompense,
épeautre, os de seiche :

mais les outils repus
crient n’avoir pas faim
de ces nourritures,
préférant la chair
du cochon qu’on immole,
qu’on pend à l’échelle,
même la chair plus rouge
du vieux solitaire

et les tranchants parcourent
la molle évidence
de ces dermes, le chêne
est trop dur aux dents,
et la hache est trop proche
à l’instant qu’on l’élance
de l’oiseau nicheur
quand il prend son vol.

(© LEM 16 05 2018)

L’arbre obligeant (inédit)


Il retient, pour nous être obligeant,
comme il peut par les bras par les pieds
tout ce qui sinon fuit, qu’il répute ses proies,
son gibier de gros chat domestique :

le brouillard ou cet air simplement
transparent de l’été mais qu’on sait
éphémère : ô l’arbre croit tenir,
serrer contre cœur les météores ‒

mais rien ne demeure en son étreinte,
jour, nuit, tout s’en dégage et nous vivons
dans son âge et le nôtre et toute brume
se dérobe et toute pluie préfère
cueillir ailleurs d’autres vergers,

nous restons avec l’arbre et l’échelle
pomme en main parmi l’aluminium
vain pour l’effroi des merles. 

(© LEM 11 05 2018)

Joachim Ringelnatz (1883-1934) : Échec / Aus

Qui est Joachim Ringelnatz ?

Je m’en reviens, muet, pour l’heure,
Où nous étions heureux, avant,
Et je rêve que tout demeure
Comme c’était voilà deux ans.

Et tu es bonne et belle femme,
Tu as les jambes longues, tant !
Moi, j’ai la Lorelei dans l’âme,
Sans être Heine pour autant.

Je referme la rêverie
Et je me cherche du bonheur.
Je n’ai pas comme toi envie
De prodiguer mon petit cœur.


Nun geh ich stumm an dem vorbei,
Wo wir einst glücklich waren,
Und träume vor mich hin: es sei
Alles wie vor zwei Jahren.

Und du bist schön, und du bist gut,
Und hast so hohe Beine.
Mir wird so loreley zumut,
Und ich bin doch nicht Heine.

Ich klappe meine Träume zu
Und suche mir eine Freude.
Auf daß ich nicht so falsch wie du
Mein Stückchen Herz vergeude.

(in Gedichte)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.