Ausone (309/310-394/395 ap. J.-C.) : Cupidon mis à mal / Cupido cruciatus


En ces champs ténébreux que Virgile a chantés,
Où les amants déments s’ombrent sous bois de myrtes,
Célébrant leurs orgies, arborant l’instrument
Du trépas de chacune, erraient les héroïnes
Par la vaste forêt, sous l’avare lumière,
Parmi roseaux pelus et gravides pavots,
Étangs muets sans vague et ruisseaux sans murmure.
Là, dans le jour brumeux, sur les rives flétrissent
Des fleurs pleurées jadis, au nom d’enfants, de rois :
Le Narcisse au miroir, l’Hyacinthe œbalide,_____10
Le Crocus coiffé d’or, l’Adonis et sa pourpre,
L’Ajax de Salamine au cri tragique écrit.
Tout cela, tourmenté de larmes, d’amours tristes,
Attise après la mort de cuisants souvenirs,
Fait au temps qui n’est plus revenir l’héroïne.

Mère qu’on abusa, Sémélé pleure un sein
Foudroyé, brise en l’air un berceau embrasé,
Meut le feu sans vigueur d’un foudre simulé.
Maudissant un vain don, Cénis, aise d’être homme,
S’afflige, rappelée à sa première forme._____20
Procris sèche sa plaie en chérissant la main
Sanglante de Céphale, et celle qui plongea
De la tour de Sestos arbore un fumignon.
La saphique Sappho – qu’un trait lesbien tuera –
Menace de sauter de Leucade embrumée.
Ériphyle, affligée, aux atours d’Harmonie
Répugne, mère à plaindre et malheureuse épouse.
Le mythe de Minos et de la haute Crète
Tel un tableau palpite en une image pâle.
Pasiphaë s’attache aux pas du taureau blanc,_____30
Délaissée, Ariane empaume sa pelote
Et Phèdre au désespoir observant ses refus
Porte un cordon : sa sœur, un semblant de couronne,
Et leur mère rougit du bovin de Dédale.
De ses deux nuits ravies se plaint Laodamie
Parmi de vains plaisirs d’un mari vif et mort.
Ailleurs, la lame au clair, horribles, menaçantes,
Thisbé et Canacé, Elissa de Sidon,
Brandissent un poignard d’époux, de père ou d’hôte.
La Lune en son croissant, qui sur le mont Latmos_____40
Aimait toucher jadis Endymion dormant,
Erre avec son flambeau, son diadème d’astres.
Cent autres, ressassant les maux d’amours d’antan,
Raniment leurs tourments de douces, tristes plaintes.

Parmi elles s’immisce imprudemment l’Amour,
Dissipant la ténèbre à coups d’ailes bruyantes.
Souvenirs revenants, reconnu de chacune,
On le tient pour l’auteur de leurs maux bien qu’autour
Une bruine assombrisse éclat du baudrier
Damasquiné, carquois, feu brillant de la torche._____50
Elles l’ont reconnu, font preuve d’inutile
Vigueur : l’ennemi, seul, est chu loin de ses fiefs
Comme il poussait, lambin, son vol sous la nuit dense.
Leur horde le harcèle et l’entraîne, tremblant,
Cherchant en vain refuge, au plein de leur cohue ;
Choisit dans le bois triste un myrte fort célèbre,
Honni du fait des dieux – c’est là que Proserpine
Avait mis au supplice Adonis qui, fidèle
À Vénus, l’évitait –, pend l’Amour au sommet.
Mains liées dans le dos, pieds entravés de fers,_____60
Il pleure : mais sa peine en rien n’est allégée,
Sans forfait, sans procès, l’Amour est inculpé,
Condamné. Promptement, toutes de s’acquitter
Et de charger autrui de leurs propres forfaits,
Le blâmant, de quérir l’instrument de leur mort –
À leurs yeux, c’est une arme, une douce vengeance,
Que punir par le mal dont chacune a péri.
L’une arbore un cordon, l’autre un semblant d’épée,
Telle autre une eau profonde, une roche escarpée,
L’effroi d’une mer folle, un océan sans flots._____70
Plusieurs remuent des feux, le menacent qui tremble
De flambeaux crépitant sans brûler. Myrrhe entr’ouvre
Son sein gros de pleurs lourds, lance à l’enfant transi
L’ambre perlé qui coule à son tronc larmoyant.
Certaines, pardon feint, ne voulant que jouer,
Le piquent d’un poinçon – de sa pointe effilée
Jaillit le tendre sang, source de toute rose –,
Approchent de son sexe une lampe effrontée.

Sa mère aussi, Vénus, victime de ses faits,
Pénétrant d’un pas sûr parmi tant de tumultes_____80
Ne court point secourir son enfant qu’on assaille,
Mais accroît sa terreur, presse de dards acerbes
Ces furies ambigües et impute à son fils
Son propre déshonneur, les rets cachés où Mars
Fut pris par son époux, la forme ridicule
Du membre de Priape, enfant de l’Hellespont,
La cruauté d’Éryx, le mol Hermaphrodite.
Il faut plus que des mots : la blonde Vénus frappe
De roses son enfant qui pleure et craint le pis.
Sous les coups redoublés du fouet de roses sourd_____90
Du corps que l’on meurtrit, vermeille, une rosée
Couleur déjà de feu, qui devient rouge pourpre.

Puis menaces, fureurs, se calment : la vengeance
Passant le mal, Vénus va se rendre coupable.
Chaque héroïne incline, intercédant, à voir
La marque, en son trépas, de son destin cruel.
La mère leur sait gré de taire leurs souffrances
Et d’acquitter l’enfant de fautes pardonnées.

De tels spectres parfois, sous des formes nocturnes,
Bourrelant le sommeil, le troublent de peurs vaines._____100
Après toute une nuit de tourments, Cupidon
Fuit et chassant enfin les ténèbres du songe
Sort, s’envolant au ciel, par la porte d’ivoire.


Aeris in campis, memorat quos musa Maronis,
myrteus amentes ubi lucus opacat amantes,
orgia ducebant heroides et sua quaeque,
ut quondam occiderant, leti argumenta gerebant,
errantes silva in magna et sub luce maligna
inter harundineasque comas gravidumque papaver
et tacitos sine labe lacus, sine murmure rivos.
Quorum per ripas nebuloso lumine marcent
fleti, olim regum et puerorum nomina, flores:
mirator Narcissus et Oebalides Hyacinthus_____10
et Crocus auricomans et murice pictus Adonis
et tragico scriptus gemitu Salaminius Aeas;
omnia quae lacrimis et amoribus anxia maestis
exercent memores obita iam morte dolores:
rursus in amissum revocant heroidas aevum.

Fulmineos Semele decepta puerpera partus
deflet et ambustas lacerans per inania cunas
ventilat ignavum simulati fulguris ignem.
Irrita dona querens, sexu gavisa virili,
maeret in antiquam Caenis revocata figuram._____20
Vulnera siccat adhuc Procris Cephalique cruentam
diligit et percussa manum. Fert fumida testae
lumina Sestiaca praeceps de turre puella.
Et de nimboso saltum Leucate minatur
Mascula Lesbiacis Sappho peritura sagittis.
Harmoniae cultus Eriphyle maesta recusat,
infelix nato nec fortunata marito.
Tota quoque aëriae Minoia fabula Cretae
picturarum instar tenui sub imagine vibrat.
Pasiphaë nivei sequitur vestigia tauri,
Licia fert glomerata manu deserta Ariadne._____30
Respicit abiectas desperans Phaedra tabellas.
Haec laqueum gerit, haec vanae simulacra coronae:
Daedaliae pudet hanc latebras subiisse iuvencae.
Praereptas queritur per inania gaudia noctes
Laudamia duas, vivi functique mariti.
Parte truces alia strictis mucronibus omnes
et Thisbe et Canace et Sidonis horret Elissa,
Coniugis haec, haec patris et haec gerit hospitis ensem.
Errat et ipsa, olim qualis per Latmia saxa
Endymioneos solita affectare sopores_____40
cum face et astrigero diademate Luna bicornis.
Centum aliae veterum recolentes vulnera amorum
dulcibus et maestis refovent tormenta querellis.

Quas inter medias furvae caliginis umbram
dispulit inconsultus Amor stridentibus alis.
Agnovere omnes puerum memorique recursu
communem sensere reum, quamquam umida circum
nubila et auratis fulgentia cingula bullis
et pharetram et rutilae fuscarent lampados ignem;
agnoscunt tamen et vanum vibrare vigorem_____50
occipiunt hostemque unum loca non sua nactum,
cum pigros ageret densa sub nocte volatus,
facta nube premunt. Trepidantem et cassa parantem
suffugia in coetum mediae traxere catervae.
Eligitur maesto myrtus notissima luco,
invidiosa deum poenis. Cruciaverat illic
spreta olim memorem Veneris Proserpina Adonin,
Huius in excelso suspensum stipite Amorem
devinctum post terga manus substrictaque plantis
vincula maerentem nullo moderamine poenae_____60
afficiunt. Reus est sine crimine, iudice nullo
accusatur Amor. Se quisque absolvere gestit,
transferat ut proprias aliena in crimina culpas.
Cunctae exprobrantes tolerati insignia leti
expediunt: haec arma putant, haec ultio dulcis,
ut quo quaeque perit studeat punire dolore.
Haec laqueum tenet, haec speciem mucronis inanem
ingerit, illa cavos amnes rupemque fragosam
insanique metum pelagi et sine fluctibus aequor.
Nonnullae flammas quatiunt trepidaeque minantur_____70
stridentes nullo igne faces. Rescindit adultum
Myrrha uterum lacrimis lucentibus inque paventem
gemmea fletiferi iaculatur sucina trunci.
Quaedam ignoscentum specie ludibria tantum
sola volunt, stilus ut tenuis sub acumine puncti
eliciat tenerum, de quo rosa nata, cruorem
aut pubi admoveant petulantia lumina lychni.

Ipsa etiam simili genetrix obnoxia culpae
alma Venus tantos penetrat secura tumultus.
Nec circumvento properans suffragia nato_____80
terrorem ingeminat stimulisque accendit amaris
ancipites furias natique in crimina confert
dedecus ipsa suum, quod vincula caeca mariti
deprenso Mavorte tulit, quod pube pudenda
Hellespontiaci ridetur forma Priapi,
quod crudelis Eryx, quod semivir Hermaphroditus.
Nec satis in verbis. Roseo Venus aurea serto
maerentem pulsat puerum et graviora paventem.
Olli purpureum mulcato corpore rorem
sutilis expressit crebro rosa verbere, quae iam_____90
tincta prius traxit rutilum magis ignea fucum.

Inde truces cecidere minae vindictaque maior
crimine visa suo, Venerem factura nocentem.
Ipsae intercedunt heroides et sua quaeque
funera crudeli malunt adscribere fato.
Tum grates pia mater agit cessisse dolentes
et condonatas puero dimittere culpas.
Talia nocturnis olim simulacra figuris
exercent trepidam casso terrore quietem.

Quae postquam multa perpessus nocte Cupido_____100
effugit, pulsa tandem caligine somni
evolat ad superos portaque evadit eburna. 


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Ausone (309/310-394/395 ap. J.-C.) : Poissons de la Moselle

poissons2


[…] Parmi le sable herbeux luit l’écailleux CHABOT
Dont la chair est si tendre, et qui, bourré d’arêtes,
Doit être consommé, pêché, dans les six heures ;
Et, le corps constellé de points pourpres : la TRUITE ;
La LOCHE n’a de dard pointu qui puisse nuire,
L’OMBRE, vive, fuit l’œil de sa nage rapide.

Rudoyé par la Sarre en ses gorges tortues
Dont six piliers rocheux font gronder l’embouchure,
Lorsque tu as gagné ce plus fameux cours d’eau,
Tu peux, BARBEAU, nager, plus libre et à ton aise ;
Meilleur quand tu es vieux, toi seul peux te louer
Parmi tout ce qui vit, d’arriver au grand âge.

Sans t’oublier, SAUMON à chair pourpre, éclatante,
Que des coups ondoyants de queue large ramènent
Du milieu de l’abîme aux ondes supérieures,
L’élan caché mouvant le calme plan des eaux.
Poitrine cuirassée d’écailles, hure lisse,
Figurant au menu des tables à grand choix,
Tu peux, sans te corrompre, attendre fort longtemps.
On reconnaît ta tête à ses taches, ton vaste
Ventre chaloupe, mou, sous le poids de sa graisse.

Et toi qu’en Illyrie, dans l’Ister aux deux noms,
Trahie par de l’écume on capture, MOSTELLE !
Remontant vers nos flots, pour que ne soit privée
D’un hôte si connu la Moselle aux eaux larges.
Peinte par la nature, et de quelles couleurs !
Points noirs en haut du dos, cerclés de jaune orange ;
Corps gluant recouvert d’une teinte d’azur ;
Grasse jusqu’à mi-corps ; mais la peau, à la suite,
Jusqu’au bout de la queue, se fait sèche et rugueuse.

Je te dirai aussi, PERCHE, régal des tables,
Qui vaux poisson de mer parmi tous ceux d’eau douce,
Sans peine équivalant ‒ seule ‒ au rouget barbé :
Car point fade de goût, ta chair, ferme, est unie
Par parties séparées par les seules arêtes.

Plaisamment surnommé Lucius en latin,
L’hôte des lacs, péril des grenouilles criardes,
Le BROCHET tient les creux noircis d’ulve et de boue ;
N’étant pas de ces mets qu’on recherche à nos tables,
Il bout dans les relents des gargots enfumés.

Qui ne connaît ce plat du peuple qu’est la TANCHE
Verte, et l’ABLETTE, proie des hameçons d’enfants,
L’ALOSE, mets vulgaire, et qui crépite au gril ?
Et toi, ni l’un ni l’autre, entre les deux espèces,
Pas encore saumon mais plus truite, ambigue 
TRUITE DE MER, qu’on pêche à mi-âge des deux ?
Et je ne t’oublie pas parmi tant de poissons, 
GOUJON n’excédant point deux paumes sans les pouces,
Gras, rond, mais plus boulot avant que tu ne pondes,
Barbé comme est, goujon, le barbeau bien en barbe.

Je te chante à ton tour, bête d’eau, gros SILURE,
Dont tout l’être semble oint de l’huile d’Athéna,
Dauphin des fleuves, crois-je : allant, puissant, dans l’eau,
Peinant à dérouler le long flux de ton corps
Que lassent les bas-fonds et l’ulve des rivières.
Frayant dans le courant tes voies calmes, tu charmes
Vertes berges, foison des poissons bleu d’azur,
Ondes pures ; le flot bouillonne et sort du lit
Du fleuve, et sur les bords court une ultime houle.
‒ Telle, dans le profond Atlantique, poussée
Par le vent ou son propre élan vers le rivage,
La baleine, fendant la mer, l’épand : d’énormes vagues
Sourdent, les monts voisins tremblent pour leurs sommets.
Mais loin d’être un fléau, ici, dans la Moselle,
La baleine est gentille, et fait honneur au fleuve.


[…] Squameus herbosas capito inter lucet harenas
viscere praetenero, fartim congestus aristis,
nec duraturus post bina trihoria mensis;
purpureisque salar stellatus tergora guttis,
et nullo spinae nociturus acumine rhedo,
effugiensque oculos celeri levis umbra natatu.
Tuque per obliqui fauces vexate Saravi,
qua bis terna fremunt scopulosis ostia pilis,
cum defluxisti famae maioris in amnem,
liberior laxos exerces, barbe, natatus:
tu melior peiore aevo, tibi contigit omni
spirantum ex numero non inlaudata senectus.
Nec te puniceo rutilantem viscere, salmo,
transierim, latae cuius vaga verbera caudae
gurgite de medio summas referuntur in undas,
occultus placido cum proditur aequore pulsus.
Tu loricato squamosus pectore, frontem
lubricus et dubiae facturus fercula cenae,
tempora longarum fers incorrupte morarum,
praesignis maculis capitis, cui prodiga nutat
alvus opimatoque fluens abdomine venter.
Quaeque per Illyricum, per stagna binominis Histri,
spumarum indiciis caperis, mustela, natantum
in nostrum subvecta fretum, ne lata Mosellae
flumina tam celebri defraudarentur alumno.
Quis te naturae pinxit color! Atra superne
puncta notant tergum, qua lutea circuit iris,
lubrica caeruleus perducit tergora fucus :
corporis ad medium fartim pinguescis, at illinc
usque sub extremam squalet cutis arida caudam.
Nec te, delicias mensarum, perca, silebo,
amnigenos inter pisces dignande marinis,
solus puniceis facilis contendere mullis:
nam neque gustus iners, solidoque in corpore partes
segmentis coeunt, sed dissociantur aristis.
Hic etiam Latio risus praenomine, cultor
stagnorum, querulis vis infestissima ranis,
lucius, obscuras ulva caenoque lacunas
obsidet. Hic nullos mensarum lectus ad usus
fervet fumosis olido nidore popinis.
Quis non et virides, vulgi solacia, tincas
norit et alburnos, praedam puerilibus hamis,
stridentesque focis, obsonia plebis, alausas,
teque inter species geminas neutrumque et utrumque,
qui nec dum salmo nec iam salar, ambiguusque
amborum medio, sario, intercepte sub aevo?
Tu quoque flumineas inter memorande cohortes, 
gobio, non geminis maior sine pollice palmis,
praepinguis, teres, ovipara congestior alvo,
propexique iubas imitatus, gobio, barbi.
Nunc, pecus aequoreum, celebrabere, magne silure,
quem velut Actaeo perductum tergora olivo
amnicolam delphina reor: sic per freta magnum
laberis et longi vix corporis agmina solvis
aut brevibus defensa vadis aut fluminis ulvis.
At cum tranquillos moliris in amne meatus,
te virides ripae, te caerulea turba natantum,
te liquidae mirantur aquae: diffunditur alveo
aestus et extremi procurrunt margine fluctus.
Talis Atlantiaco quondam balaena profundo
cum vento motuve suo telluris ad oras
pellitur, exclusum fundit mare, magnaque surgunt
aequora vicinique timent decrescere montes.
Hic tamen, hic nostrae mitis balaena Mosellae
exitio procul est magnusque honor additus amni.

(in La Moselle, vers 85 à 149)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Ausone (309/310-394/395 ap. J.-C.) : Épigrammes

Écho (Alexandre Cabanel, 1874)

Écho (Alexandre Cabanel, 1874)


La nymphe Écho s’adresse à un peintre

« Tu cherches en vain, peintre, à me représenter
Guignant une déesse inconnue de tes yeux.
Fille de bouche et d’air, mère d’un signe vide,
Je délivre des sons dépourvus de tout sens.

Rendant l’ultime accent de mourantes paroles,
Je suis en m’en jouant des mots autres que miens.
J’habite ton oreille où je pénètre Écho :
Peins un bruit, si tu veux me peindre à mon image. »


À Galla, vieille fille qui vieillit 

Je te disais « Galla, l’on vieillit, le temps passe,
Joue des reins ! L’on blanchit à jouer les rosières. »
Mais rien ; l’âge est venu sans que tu le remarques,
Tu ne peux rattraper des jours qui ne sont plus.

À présent tu te plains de tes « non » d’autrefois
Et de n’être plus belle ainsi que tu le fus.
Baisons toujours, goûtons ces joies fanées : j’aurai
Non pas ce que je veux, mais ce que je voulais.


À Galla : je m’en vais, mais je reste

« Je m’en vais, mais sans moi ‒ car sans toi. Je ne suis
Tout, Galla, qu’avec toi, de toi-même étant part.
Je m’en vais pour moitié, et de cette moitié
Je m’en vais amoindri ‒ pour vivre en double lieu.

Car où que je m’en aille, avec toi je serai,
N’emportant qu’une part de moi-même, et minime.
D’un moi, me voici deux : mais j’emmène la moindre
Part de moi, te laissant des deux parts la plus grande.

‒ Je serai, de retour, tout à toi, nulle part
Ne venant se soustraire à ta mainmise. Adieu. »


Supplique de Marc à Vénus

― J’aime une qui me hait, je hais l’autre qui m’aime.
Fais-nous, belle Vénus, sortir de cette embrouille !
― C’est facile : inversons vos penchants amoureux :
Haine ici, amour là.
___________________― Je vais souffrir encore !

― Tu veux aimer les deux ?
________________________― Si les deux m’aiment, oui !

― La balle est dans ton camp : pour être aimé, Marc, aime.


Un lièvre happé par un chien de mer

Comme un lièvre courait sur la plage en Sicile
Il fut, fuyant les chiens, pris par un chien de mer.
« Tout conspire, fit-il, terre et mer, à ma perte :
Peut-être aussi le ciel, si quelque chien s’y trouve. »


Méditation sur une épitaphe illisible

Un certain Lucius ; une lettre suivie
De deux points, qui fait « L » le prénom, toute seule.
Suit un M gravé ‒ crois-je, on ne voit pas tout l’M,
Car il en manque un bout, la pierre étant brisée.

Qui donc, quel Marius, Marcius, Metellus,
Ici gît ? Nul indice un peu sûr ne l’indique.
Ici gît l’alphabet, arraché, mutilé,
Toute chose a péri dans le chaos des signes.

S’étonner de la mort, quand les tombes succombent,
Et que meurent aussi les pierres et les noms ?


Vane, quid affectas faciem mihi ponere, pictor,
ignotamque oculis sollicitare deam?
Aeris et linguae sum filia, mater inanis
indicii, vocem quae sine mente gero.

Extremos pereunte modos a fine reducens
ludificata sequor verba aliena meis.
Auribus in vestris habito penetrabilis Echo:
et si vis similem pingere, pinge sonum.


Dicebam tibi: «Galla, senescimus. Effugit aetas.
Utere rene tuo: casta puella anus est».
Sprevisti: obrepsit non intellecta senectus
nec revocare potes qui periere dies.

Nunc piget et quereris, quod non aut ista voluntas
tunc fuit aut non est nunc ea forma tibi.
Da tamen amplexus oblitaque gaudia iunge;
da: fruar etsi non quod volo, quod volui.


Vado, sed sine me ; quia te sine : nec, nisi tecum,
Totus ero ; pars cum sim altera, Galla, tui.
Vado tamen, sed dimidius : vado minor ipso
Dimidio : nec me jam locus unus habet.

Nam tecum fere totus ero, quocumque recedam.
Pars veniet mecum quantulacumque mei.
Separor unus ego : sed partem sumo minorem
Ipse mei ; tecum pars mea major abit.

Si redeam, tibi totus ero : pars nulla vacabit,
Quae mox non redeat in tua jura. Vale.


«Hanc amo quae me odit, contra hanc quae me amat odi.
Compone inter nos si potes alma Venus».
«Perfacile id faciam: mores mutabo et amores.
Oderit haec, amet haec». «Rursus idem patiar».
«Vis ambas ut ames»? «Si diligat utraque, vellem».
«Hoc tibi tu praesta, Marce; ut ameris, ama».


Trinacrii quondam currentem in litoris ora
ante canes leporem caeruleus rapuit.
At lepus: «In me omnis terrae pelagique rapina est,
forsitan et caeli, si canis astra tenet».


Lucius una quidem, geminis sed dissita punctis
Littera: praenomen sic L nota sola facit.
Post M incisum est: puto sic M non tota videtur.
Dissiluit saxi fragmine laesus apex.

Nec quisquam, Marius, seu Marcius, anne Metellus
Hic iaceat, certis noverit indiciis.
Truncatis convulsa iacent elementa figuris,
Omnia confusis interiere notis.

Miremur periisse homines? monumenta fatiscunt,
Mors etiam saxis, nominibusque venit.


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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