Ausone (309/310-394/395 ap. J.-C.) : Poissons de la Moselle

poissons2


[…] Parmi le sable herbeux luit l’écailleux CHABOT
Dont la chair est si tendre, et qui, bourré d’arêtes,
Doit être consommé, pêché, dans les six heures ;
Et, le corps constellé de points pourpres : la TRUITE ;
La LOCHE n’a de dard pointu qui puisse nuire,
L’OMBRE, vive, fuit l’œil de sa nage rapide.

Rudoyé par la Sarre en ses gorges tortues
Dont six piliers rocheux font gronder l’embouchure,
Lorsque tu as gagné ce plus fameux cours d’eau,
Tu peux, BARBEAU, nager, plus libre et à ton aise ;
Meilleur quand tu es vieux, toi seul peux te louer
Parmi tout ce qui vit, d’arriver au grand âge.

Sans t’oublier, SAUMON à chair pourpre, éclatante,
Que des coups ondoyants de queue large ramènent
Du milieu de l’abîme aux ondes supérieures,
L’élan caché mouvant le calme plan des eaux.
Poitrine cuirassée d’écailles, hure lisse,
Figurant au menu des tables à grand choix,
Tu peux, sans te corrompre, attendre fort longtemps.
On reconnaît ta tête à ses taches, ton vaste
Ventre chaloupe, mou, sous le poids de sa graisse.

Et toi qu’en Illyrie, dans l’Ister aux deux noms,
Trahie par de l’écume on capture, MOSTELLE !
Remontant vers nos flots, pour que ne soit privée
D’un hôte si connu la Moselle aux eaux larges.
Peinte par la nature, et de quelles couleurs !
Points noirs en haut du dos, cerclés de jaune orange ;
Corps gluant recouvert d’une teinte d’azur ;
Grasse jusqu’à mi-corps ; mais la peau, à la suite,
Jusqu’au bout de la queue, se fait sèche et rugueuse.

Je te dirai aussi, PERCHE, régal des tables,
Qui vaux poisson de mer parmi tous ceux d’eau douce,
Sans peine équivalant ‒ seule ‒ au rouget barbé :
Car point fade de goût, ta chair, ferme, est unie
Par parties séparées par les seules arêtes.

Plaisamment surnommé Lucius en latin,
L’hôte des lacs, péril des grenouilles criardes,
Le BROCHET tient les creux noircis d’ulve et de boue ;
N’étant pas de ces mets qu’on recherche à nos tables,
Il bout dans les relents des gargots enfumés.

Qui ne connaît ce plat du peuple qu’est la TANCHE
Verte, et l’ABLETTE, proie des hameçons d’enfants,
L’ALOSE, mets vulgaire, et qui crépite au gril ?
Et toi, ni l’un ni l’autre, entre les deux espèces,
Pas encore saumon mais plus truite, ambigue 
TRUITE DE MER, qu’on pêche à mi-âge des deux ?
Et je ne t’oublie pas parmi tant de poissons, 
GOUJON n’excédant point deux paumes sans les pouces,
Gras, rond, mais plus boulot avant que tu ne pondes,
Barbé comme est, goujon, le barbeau bien en barbe.

Je te chante à ton tour, bête d’eau, gros SILURE,
Dont tout l’être semble oint de l’huile d’Athéna,
Dauphin des fleuves, crois-je : allant, puissant, dans l’eau,
Peinant à dérouler le long flux de ton corps
Que lassent les bas-fonds et l’ulve des rivières.
Frayant dans le courant tes voies calmes, tu charmes
Vertes berges, foison des poissons bleu d’azur,
Ondes pures ; le flot bouillonne et sort du lit
Du fleuve, et sur les bords court une ultime houle.
‒ Telle, dans le profond Atlantique, poussée
Par le vent ou son propre élan vers le rivage,
La baleine, fendant la mer, l’épand : d’énormes vagues
Sourdent, les monts voisins tremblent pour leurs sommets.
Mais loin d’être un fléau, ici, dans la Moselle,
La baleine est gentille, et fait honneur au fleuve.


[…] Squameus herbosas capito inter lucet harenas
viscere praetenero, fartim congestus aristis,
nec duraturus post bina trihoria mensis;
purpureisque salar stellatus tergora guttis,
et nullo spinae nociturus acumine rhedo,
effugiensque oculos celeri levis umbra natatu.
Tuque per obliqui fauces vexate Saravi,
qua bis terna fremunt scopulosis ostia pilis,
cum defluxisti famae maioris in amnem,
liberior laxos exerces, barbe, natatus:
tu melior peiore aevo, tibi contigit omni
spirantum ex numero non inlaudata senectus.
Nec te puniceo rutilantem viscere, salmo,
transierim, latae cuius vaga verbera caudae
gurgite de medio summas referuntur in undas,
occultus placido cum proditur aequore pulsus.
Tu loricato squamosus pectore, frontem
lubricus et dubiae facturus fercula cenae,
tempora longarum fers incorrupte morarum,
praesignis maculis capitis, cui prodiga nutat
alvus opimatoque fluens abdomine venter.
Quaeque per Illyricum, per stagna binominis Histri,
spumarum indiciis caperis, mustela, natantum
in nostrum subvecta fretum, ne lata Mosellae
flumina tam celebri defraudarentur alumno.
Quis te naturae pinxit color! Atra superne
puncta notant tergum, qua lutea circuit iris,
lubrica caeruleus perducit tergora fucus :
corporis ad medium fartim pinguescis, at illinc
usque sub extremam squalet cutis arida caudam.
Nec te, delicias mensarum, perca, silebo,
amnigenos inter pisces dignande marinis,
solus puniceis facilis contendere mullis:
nam neque gustus iners, solidoque in corpore partes
segmentis coeunt, sed dissociantur aristis.
Hic etiam Latio risus praenomine, cultor
stagnorum, querulis vis infestissima ranis,
lucius, obscuras ulva caenoque lacunas
obsidet. Hic nullos mensarum lectus ad usus
fervet fumosis olido nidore popinis.
Quis non et virides, vulgi solacia, tincas
norit et alburnos, praedam puerilibus hamis,
stridentesque focis, obsonia plebis, alausas,
teque inter species geminas neutrumque et utrumque,
qui nec dum salmo nec iam salar, ambiguusque
amborum medio, sario, intercepte sub aevo?
Tu quoque flumineas inter memorande cohortes, 
gobio, non geminis maior sine pollice palmis,
praepinguis, teres, ovipara congestior alvo,
propexique iubas imitatus, gobio, barbi.
Nunc, pecus aequoreum, celebrabere, magne silure,
quem velut Actaeo perductum tergora olivo
amnicolam delphina reor: sic per freta magnum
laberis et longi vix corporis agmina solvis
aut brevibus defensa vadis aut fluminis ulvis.
At cum tranquillos moliris in amne meatus,
te virides ripae, te caerulea turba natantum,
te liquidae mirantur aquae: diffunditur alveo
aestus et extremi procurrunt margine fluctus.
Talis Atlantiaco quondam balaena profundo
cum vento motuve suo telluris ad oras
pellitur, exclusum fundit mare, magnaque surgunt
aequora vicinique timent decrescere montes.
Hic tamen, hic nostrae mitis balaena Mosellae
exitio procul est magnusque honor additus amni.

(in La Moselle, vers 85 à 149)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Ausone (309/310-394/395 ap. J.-C.) : Épigrammes

Écho (Alexandre Cabanel, 1874)

Écho (Alexandre Cabanel, 1874)


La nymphe Écho s’adresse à un peintre

« Tu cherches en vain, peintre, à me représenter
Guignant une déesse inconnue de tes yeux.
Fille de bouche et d’air, mère d’un signe vide,
Je délivre des sons dépourvus de tout sens.

Rendant l’ultime accent de mourantes paroles,
Je suis en m’en jouant des mots autres que miens.
J’habite ton oreille où je pénètre Écho :
Peins un bruit, si tu veux me peindre à mon image. »


À Galla, vieille fille qui vieillit 

Je te disais « Galla, l’on vieillit, le temps passe,
Joue des reins ! L’on blanchit à jouer les rosières. »
Mais rien ; l’âge est venu sans que tu le remarques,
Tu ne peux rattraper des jours qui ne sont plus.

À présent tu te plains de tes « non » d’autrefois
Et de n’être plus belle ainsi que tu le fus.
Baisons toujours, goûtons ces joies fanées : j’aurai
Non pas ce que je veux, mais ce que je voulais.


À Galla : je m’en vais, mais je reste

« Je m’en vais, mais sans moi ‒ car sans toi. Je ne suis
Tout, Galla, qu’avec toi, de toi-même étant part.
Je m’en vais pour moitié, et de cette moitié
Je m’en vais amoindri ‒ pour vivre en double lieu.

Car où que je m’en aille, avec toi je serai,
N’emportant qu’une part de moi-même, et minime.
D’un moi, me voici deux : mais j’emmène la moindre
Part de moi, te laissant des deux parts la plus grande.

‒ Je serai, de retour, tout à toi, nulle part
Ne venant se soustraire à ta mainmise. Adieu. »


Supplique de Marc à Vénus

― J’aime une qui me hait, je hais l’autre qui m’aime.
Fais-nous, belle Vénus, sortir de cette embrouille !
― C’est facile : inversons vos penchants amoureux :
Haine ici, amour là.
___________________― Je vais souffrir encore !

― Tu veux aimer les deux ?
________________________― Si les deux m’aiment, oui !

― La balle est dans ton camp : pour être aimé, Marc, aime.


Un lièvre happé par un chien de mer

Comme un lièvre courait sur la plage en Sicile
Il fut, fuyant les chiens, pris par un chien de mer.
« Tout conspire, fit-il, terre et mer, à ma perte :
Peut-être aussi le ciel, si quelque chien s’y trouve. »


Méditation sur une épitaphe illisible

Un certain Lucius ; une lettre suivie
De deux points, qui fait « L » le prénom, toute seule.
Suit un M gravé ‒ crois-je, on ne voit pas tout l’M,
Car il en manque un bout, la pierre étant brisée.

Qui donc, quel Marius, Marcius, Metellus,
Ici gît ? Nul indice un peu sûr ne l’indique.
Ici gît l’alphabet, arraché, mutilé,
Toute chose a péri dans le chaos des signes.

S’étonner de la mort, quand les tombes succombent,
Et que meurent aussi les pierres et les noms ?


Vane, quid affectas faciem mihi ponere, pictor,
ignotamque oculis sollicitare deam?
Aeris et linguae sum filia, mater inanis
indicii, vocem quae sine mente gero.

Extremos pereunte modos a fine reducens
ludificata sequor verba aliena meis.
Auribus in vestris habito penetrabilis Echo:
et si vis similem pingere, pinge sonum.


Dicebam tibi: «Galla, senescimus. Effugit aetas.
Utere rene tuo: casta puella anus est».
Sprevisti: obrepsit non intellecta senectus
nec revocare potes qui periere dies.

Nunc piget et quereris, quod non aut ista voluntas
tunc fuit aut non est nunc ea forma tibi.
Da tamen amplexus oblitaque gaudia iunge;
da: fruar etsi non quod volo, quod volui.


Vado, sed sine me ; quia te sine : nec, nisi tecum,
Totus ero ; pars cum sim altera, Galla, tui.
Vado tamen, sed dimidius : vado minor ipso
Dimidio : nec me jam locus unus habet.

Nam tecum fere totus ero, quocumque recedam.
Pars veniet mecum quantulacumque mei.
Separor unus ego : sed partem sumo minorem
Ipse mei ; tecum pars mea major abit.

Si redeam, tibi totus ero : pars nulla vacabit,
Quae mox non redeat in tua jura. Vale.


«Hanc amo quae me odit, contra hanc quae me amat odi.
Compone inter nos si potes alma Venus».
«Perfacile id faciam: mores mutabo et amores.
Oderit haec, amet haec». «Rursus idem patiar».
«Vis ambas ut ames»? «Si diligat utraque, vellem».
«Hoc tibi tu praesta, Marce; ut ameris, ama».


Trinacrii quondam currentem in litoris ora
ante canes leporem caeruleus rapuit.
At lepus: «In me omnis terrae pelagique rapina est,
forsitan et caeli, si canis astra tenet».


Lucius una quidem, geminis sed dissita punctis
Littera: praenomen sic L nota sola facit.
Post M incisum est: puto sic M non tota videtur.
Dissiluit saxi fragmine laesus apex.

Nec quisquam, Marius, seu Marcius, anne Metellus
Hic iaceat, certis noverit indiciis.
Truncatis convulsa iacent elementa figuris,
Omnia confusis interiere notis.

Miremur periisse homines? monumenta fatiscunt,
Mors etiam saxis, nominibusque venit.


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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