Disparue Caraïbe


Cette suite, dont voici une partie, a été écrite
il y a vingt ans
et publiée dans la revue Parasites.

Quand je t’aimais Sirène en mer des Caraïbes
la méduse opaline attifait le corail
en épouvante aux plies goulues de ton soleil
et s’y gavait ma bouche en source d’écriture
foulant aussi les blés à longs pas de bleuets
j’y prenais ma goulée de tendre eau galopante
(en vérité grand bleu : c’est moisson d’onde équestre !)
hippocampe absolu ; pâmoison dans les vagues :
l’un tranchait les épis d’un ciseau de ses jambes
l’autre disait l’orgasme en crissant sur le sable

Dans un désir de pluie je trayais à ma paume
les fleuves les plus bleus et plus soyeux que sang
c’est mer de feu qu’un cœur percutant ses marées
en mes veines tambour et toi qui le battais
tam-tamant dans mon bleu sur la peau de mes eaux
l’écho fusait aux doigts comme étoile bruissante
maculant toutes nuits les jours mal fagotés
en vrac dans ma fournaise : en faisceaux les soleils
canne en pleurs sur haquets en route vers le rhum

Je pommelais pour toi le grand bleu supérieur
mes draps mis à sécher sur des ciels de printemps
froufroutaient au tympan des pluies, oreilles drues
créolées arc-en-ciel (quand ça sourdait du sol
à bonds de sang tel oiseau gourd soudain vivant
hors des taillis) : et mes chevaux d’aller leur amble
écartelé sur l’horizon quelque étoile au frontail
en ferronnière ou œil cyclope et qui mirait
m’Amour nos cœurs couvés dans le nid des pétrels

Et celui qui suçait l’absolu – pain béni ! :
c’est la bouche à manger du soleil, disait-il,
se repaissant aussi des larmes de ses yeux
mieux que de jambon cuit et bière à demi tiède
en auberge ardennaise où fut l’Arthur d’antan,
à l’autre qui vaquait pour b(r)aguette et jaja
pendant qu’il écrivait tête à l’étoile et poignes
pleines de mots dégouttelant des bras levés
haut debout vers janvier ligne de cœur en crue
les pieds tanqués dans le sablon comme échalas
étayant sur le ciel la tomate concrète. 

[…]

Robert Bly (né en 1926) : Roulant vers la rivière du Lac Qui Parle / Driving toward the Lac Qui Parle River”


— I —

Je roule ; le soir tombe ; Minnesota.
Les chaumes captent l’ultime croît de soleil.
Le soja respire de toutes parts.
Des vieux sont assis devant chez eux sur des sièges d’auto
Dans les petites villes. Je suis heureux,
La lune se lève sur les cabanes à dindes.

— II —

Le petit monde de la voiture
Plonge parmi les champs profonds de la nuit,
Sur la route de Willmar à Milan.
Cette solitude couverte de fer
Avance parmi les champs de la nuit
Pénétrés par le bruit des grillons.

— III —

Près de Milan, soudain un petit pont,
De l’eau agenouillée dans le clair de lune.
Dans de petites villes, on construit sans creuser les maisons ;
La lumière des phares s’affale sur l’herbe.
Quand j’arrive à la rivière, la pleine lune la recouvre.
Un groupe parle, bas, dans un bateau.


— I —

I am driving; it is dusk; Minnesota.
The stubble field catches the last growth of sun.
The soybeans are breathing on all sides.
Old men are sitting before their houses on car seats
In the small towns. I am happy,
The moon rising above the turkey sheds.

— II—

The small world of the car
Plunges through the deep fields of the night,
On the road from Willmar to Milan.
This solitude covered with iron
Moves through the fields of night
Penetrated by the noise of crickets.

— III —

Nearly to Milan, suddenly a small bridge,
And water kneeling in the moonlight.
In small towns the houses are built right on the ground;
The lamplight falls on all fours on the grass.
When I reach the river, the full moon covers it.
A few people are talking, low, in a boat.

(in Silence in the Snowy Fields [1962])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Christoph Wenzel (né en 1979) : de l’eau saumâtre / brackwasser


de l’eau saumâtre dans les baignoires récupérées
dans les pâtures à vaches, dans l’abreuvoir déborde
le ciel, trouble potage. mais le goût des brins d’herbe
dépend du mufle des laitières, demi-sec,
fumé, épicé, du bruit fait quand elles mâchent, remâchent,
huileux, juteux, discret. Tous ici les comprennent (borgnes
et bêtes que nous sommes), à cela personne d’autre
ne comprend rien. ou c’est rare, mais alors comme il faut :
gros mots, gros mangements, moments d’immense tendresse.

NB : J’ai, privilégiant les sonorités et les effets de rythme, un peu gauchi le texte initial. La poésie me le pardonnera sans doute.

brackwasser in den umgewidmeten badewannen
auf den viehweiden, in der tränke schwappt
der himmel, trübe suppe. aber der geschmack
der grashalme, je nach mundart der milchkühe, feinherb,
rauchig, würzig, wie sie jeden laut zerkauen, käuen,
ölig, saftig, stumm. jeder versteht sie hier (blind
und blöd wie wir sind), niemand sonst
versteht das. selten einmal, aber dann richtig:
kraftausdrücke, kraftfutter, momente größter zärtlichkeit.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :