Baudri de Bourgueil (vers 1050-1130) : deux épitaphes (Otto, Osanna)

gisant_enfant

Gisant d’enfant (XIIe siècle ?)


Épitaphe du petit Otto

Petite urne et sur l’urne une pierre de peu
Se révèlent l’abri de bien peu de matière.
S’il se peut qu’aient durci des os aussi peu vieux
Les os d’un jeune enfant sont là, sous cette pierre.

Tout juste l’enfant né, le voici qui renaît :
Il put à peine vivre, et dut mourir bientôt.
On lui donna ce nom, comme la mort venait,
Qui paraît en ces mots : CI-GÎT LE JEUNE OTTO.


Épitaphe d’Osanna, morte en couches

Veux-tu, lecteur, savoir, qui je fus, qui je suis ?
Je suis née demoiselle, et cendre me voici.
Fidèle à mon mari comme à mes rejetons,
Je mourus accouchant d’un dixième poupon,

Poupon qui ne naquit comme on naît d’ordinaire :
De sa mère incisée, l’enfant se vit extraire
‒ Fut raison de ma mort celle d’être épousée.
J’étais femme de maire, Osanna prénommée.

Mais à quoi bon honneurs, biens, nombreux rejetons ?
Sois, Christ, en ma faveur, sois pour moi ma maison.


Urna brevis modicusque lapis superadditus urnae
signant materiam quod foveant modicam.
Quod premit iste lapis pueri sunt ossa tenelli,
si tamen una satis duruit ossa dies.
Paene fuit natus puer hic simul atque renatus ;
vivere vix potuit moxque mori meruit.
Quod tamen imposuit nomen properantia mortis
his pateat signis : Otto puer jacet hic.


Lector, quid fuerim, quid sim, si forte requiris,
nata puella fui ; sum modo facta cinis.
Conjugio favi tantummodo prolis amore.
Occubui decimum dum parerem puerum.
Nec puer antiquo nascendi nascitur usu :
caesa matre quidem filius extrahitur.
Causaque nubendi mihi causa fuit moriendi.
Consulis uxor ego, nomen Osanna mihi.
Sed quid honor, quid opes, quid prolis copia prodest ?
Christe, mihi prosis ; tu mihi mansio sis.


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Baudri de Bourgueil (vers 1050-1130) : quatre épitaphes pour le même jeune Alexandre

épitaphe

Pierre tombale


― I ―

La mort avait donné tant à pleurer au monde !
Elle vient de donner à pleurer plus encore !
Car Alexandre est mort, le plus beau des garçons,
Le mieux fait, succombant bien avant qu’à son heure !

À peine était-il homme ‒ il n’avait pas vingt ans ‒
Quand se flétrit la rose, ah ! qu’il était ‒ superbe !
Il était né à Tours ; clerc ; doué de grands dons :
Rose rouge naguère, à présent cendre et boue.

S’il fut, jeune et si beau, mené à quelques fautes,
Dieu, sois-lui indulgent : c’est toi qui le fis tel.


― II ―

J’ai pour bien des tombeaux écrit des épitaphes :
Sur nulle autre épitaphe autant n’ai-je pleuré.
Alexandre ci-gît, de chacun regretté,
Et des siens plus que tout, la fleur de la jeunesse !
Supérieur en charme à la jeunesse belle
Comme la rose au nard, la violette au jonc.
‒ Mais on a vu fléchir le cou du malheureux :
Ainsi passe le lys privé de ses rejets…

Le pleure le clergé de Tours comme le pleurent
Tous ceux qui ont pitié de son âge si tendre.


― III ―

Tout ce que la nature avait de plus charmant,
Elle en avait pourvu Alexandre à l’envi,
Pouvant bien, à bon droit, le pourvoir de tous charmes
‒ Mais voici qu’il est mort, que cendre il gît ici.

À peine venait-il d’atteindre dix-neuf ans
Quand la mort l’enleva comme elle enlève tout.
Vile gloire d’un corps superbe ‒ et qui pourrit !
Sois-lui, Dieu, indulgent, s’il a démérité.


― IV ―

Toi qui presses le pas vers l’entrée de ce temple :
Fais halte pour savoir qui gît sous cette pierre.
Le corps ici couché, c’est celui d’Alexandre
Dont la rare beauté ressortait de ce monde.

Parmi les jeunes gens, tel l’astre qui attrait,
Il plaisait au clergé comme il plaisait au peuple.
Alors qu’il approchait de ses deux fois dix ans,
La force du soleil, tendre fleur ! l’a flétri.

Toi qui, lisant ces mots, compatiras au mort,
Prie Dieu qu’il ait pitié de ce tendre jeune homme. 


Fletus innumeros cum mors ingesserit orbi,
fletus majores ingerit ipsa modo.
Alexander enim, juvenum specialis honestas,
intempestiva morte gravatus obit.

Nondum bis denos adolescens vixerat annos,
cum rosa formosa marcuit a quod erat.
Canonicus Turonensis erat puer indolis altae ;
flos olim roseus nunc cinis est luteus.

Sique sibi maculas species attraxit et aetas,
tu tamen indulge, rex utriusque dator.


Cum titulos multis dederit mea cura sepulchris,
nullum flebilius quam dedit hunc titulum.
Alexander enim, luctus generaliter orbi
praecipueque suis, flos juvenum, jacet hic,
cujus plus juvenum cedebat forma decori
quam saliunca rosae, quam cytisus violae.
Tandem defuncti sic marcida colla videres
tamquam stirpitibus lilia trunca suis.

Hunc plorat clerus Turonensis, plorat et omnis
aetati quisquis compatitur tenerae.


Quicquid majoris potuit natura decoris,
illud Alexandro contulerat pariter.
Contuleritque licet quaecumque decora putantur,
mortuus attamen est ; ecce cinis jacet hic.
Supra quindenos vix quattuor attigit annos,
illi cum pariter omnia mors rapuit.
En fetet vilis speciosae gloria carnis ;
at, Deus, indulge quod male promeruit.


Qui properus properas praesentis ad atria templi,
sta, si nosse cupis quem tegit iste lapis.
Hic Alexandri cujusdam gleba quiescit,
quem mundo species unica praetulerat.
Hic, inter juvenes quasi conspectissima stella,
gratus erat clero, gratus erat populo.
Hic, cum bis denis vel circiter esset in annis,
tactus sole gravi flos tener occubuit.
Qui legis hos apices, si compateris cinerato,
dic orans : « Tenero parce, Deus, puero ».


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Richard Crashaw (1613 [?]-1649) : Poèmes sacrés

Détail de mise au tombeau (église Saint-Martin, Arc-en-Barrois, 1673)

Détail de mise au tombeau (église Saint-Martin, Arc-en-Barrois, 1673)


Les larmes du Christ pendant sa Passion

Peux-tu, douleur cruelle ! aussi mouiller ces yeux ?
Oh qu’indûment ces joues sont creusées par cette onde !
Oh, c’est moi, moi, qui dois plutôt pleurer tes larmes,
Faire mienne toute eau qui pour toi se répand.

Quoi ? moi, pleurer pour toi tes larmes ? Bon Jésus,
Que ne puis-je pour moi déjà pleurer les miennes !
– Pleurer mes larmes ? Non ! Les tiennes ! Le pourrais-je,
Je ne pourrais dès lors ne pas pleurer mes larmes.

Pleurer les tiennes, c’est pleurer les miennes. Christ,
Même tienne, ta larme est mienne : j’en suis cause.


Annonce de la Nativité aux pasteurs 

Si grandes joies t’envoie, t’envoie, mon bon Tityre,
Le rutilant jeune homme aux ailes sidérales ;
Si grandes joies vers toi se portent, bon Veilleur,
Que tu crois en veillant que tu ne veilles pas !

Lui que le ciel voulut révéler aux pasteurs,
Fut-il pasteur ? agneau ? Il fut pasteur, agneau.
Si Dieu se fait pasteur, qui ne se veut agneau ?
Qui ne se veut pasteur, si Dieu se fait agneau ?


Un orage – l’Esprit saint descend sur le poète

Quel orage bénin meut l’averse dorée ?
Quelle claire bourrasque anime la pluie douce ?
– J’ai compris. Cet orage a certe éteint mon feu,
Mais cet orage en moi suscite un feu semblable.

Heureux orage, et souvenant ! qui n’a voulu
Que de lui durement je persiste à me plaindre !
Est-ce bien ! – Nulle autre eau ne pourrait égaler
Ce qu’exhalé du ciel la terre vient d’offrir.


Variante du précédent

Vite, vos cœurs ! Il pleut des vendanges célestes,
Des hauteurs de l’éther roule la sainte grappe.
Trop heureux qui s’abreuve à ces moûts délectables,
Et voit le clair hiver en son sein toucher terme !

Sous l’astre nectaré la tête radie ! Vive,
La couronne se plaît aux cheveux pleins de roses !
Qui ne s’enivre, ô Dieux ? L’ivresse aux invités
Pour assurer leur pas prodigue les flambeaux.


Méditation sur les blessures du Christ en croix

Sangs du front et des flancs et des mains et des pieds !
Ô fleuves évidents coulant de source pourpre !

Aller comme jadis à pied pour nous sauver ?
Non, mais nager, nager, prendre pied dans ses fleuves.

Main clouée : bonne dextre, ah, clouée, donne eau sainte,
Et donnant, d’elle-même en donnant se libère.

Ô flanc torrentiel ! Sort-il plus fort torrent
Du Nil précipitant ses flots en cataractes ?

Des gouttes par milliers, par milliers tombent, tombent
Du front : dure pudeur empourprant le visage !

De cette pluie de sang fleurit, mouillée, l’épine
Espérant muer vite en une fraîche rose.

Tout cheveu lit moelleux se fait au fleuve étroit, 
Ainsi qu’un ruisselet de ce rouge océan.

Ô très vivantes eaux dans les précieux fleuves !
Dire source de vie n’eut jamais plus de sens.


Autre méditation sur le même thème

Que j’appelle tes plaies œil ou bouche : pour sûr
Il est des yeux partout, il est partout des bouches.
Les bouches ! florissant sous le rose des lèvres !
Les yeux ! tout humectés de pleurs impitoyables !

Toi qui as, Madeleine, au saint pied prodigué
Pleurs, baisers : le saint pied – vois ! – te paie de retour :
Une bouche est au pied, qui te rend tes baisers,
Et il s’y trouve un œil pour te rendre tes pleurs.


Résurrection du Seigneur

Tu nais ! et avec toi, roi de gloire, ton monde
Naît avec toi, sortant du tombeau virginal.
La nature avec toi se hâte de renaître,
Et le monde, nouveau, connaît nouvelle vie.
Tout prend vie de ta vie, ô Soleil nourricier :
Car plus rien, sauf la mort, n’est forcé de mourir.
Ni la mort n’est forcée : pour gésir en ta tombe,
La mort, même la mort, ô Christ, voudra mourir.


Devant le sépulcre du Christ, le jour de la résurrection

Mon âme, adore aussi ton Phénix et ses cendres,
Toi aussi, porte-lui tes funestes offrandes :
Si tu n’as de parfums ni d’amome odorant,
De ces baumes offerts par Marie-Madeleine,
Tu as mieux que parfums, et tu as mieux qu’amome :
Le tendre diamant d’une petite larme.

Ce n’est pas rien ; en vain n’a pleuré Madeleine,
Madeleine a perçu la valeur de ses larmes.
La tête du Seigneur, qu’elle frottait d’amome,
En avait éprouvé de l’envie pour ses pieds.
À l’heure que son sein ressue de tant de baumes,
Elle puise en ses yeux le gros de ses offrandes.

Christ, les larmes te siéent ; il leur sied d’arroser
L’aube comme le jour de la vie éternelle.

 


In lacrymas Christi patientis

Saeve dolor ! potes hoc ? oculos quoque perpluis istos?
O quam non meritas haec arat unda genas !
O lacrymas ego flere tuas, ego dignior istud,
Quod tibi cumque cadit roris, habere meum.
Siccine ? me tibi flere tuas ? ah, mi bone Jesu,
Si possem lacrymas vel mihi flere meas !
Flere meas ? immo immo tuas. Hoc si modo possem :
Non possem lacrymas non ego flere meas.
Flere tuas est flere meas. Tua lacryma, Christe,
Est mea. Vel lacryma est si tua, causa mea est.


In natales Domini Pastoribus nuntiatos

Ad te sydereis, ad te, Bone Tityre, pennis
Purpureus juvenis gaudia tanta vehit.
O bene te vigilem, cui gaudia tanta feruntur,
Ut neque dum vigilas, te vigilare putes.

Quem sic monstrari voluit pastoribus aether,
Pastor, an Agnus erat ? Pastor, & Agnus erat.
Ipse Deus cum Pastor erit, quis non erit agnus ?
Quis non pastor erit, cum Deus Agnus erit ?


In descensum Spiritus Sancti

Quae vehit auratos nubes dulcissima nimbos ?
Quis mitem pluviam lucidus imber agit ?
Agnosco. nostros haec nubes abstulit ignes :
Haec nubes in nos jam redit igne pari.

O nubem gratam, & memorem ! quae noluit ultra
Tam saeve de se nos potuisse queri !
O bene ! namque alio non posset rore rependi,
Caelo exhalatum quod modo terra dedit.


In spiritus sancti descensum

Ferte sinus, ô ferte : cadit vindemia coeli ;
Sanctaque ab aethereis volvitur uva jugis.
Felices nimium, queis tam bona musta bibuntur ;
In quorum gremium lucida pergit hyems !

En caput ! en ut nectareo micat & micat astro !
Gaudet & in roseis viva corona comis !
Illis (o Superi ! quis sic neget ebrius esse ?)
Illis, ne titubent, dant sua vina faces.


In vulnera Dei pendentis (1)

Frontis, lateris, manuumque pedumque cruores !
quae purpureo flumina fonte patent !

In nostram (ut quondam) pes non valet ire salutem,
Sed natat ; in fluviis (ah !) natat ille suis.

Fixa manus ; dat fixa pios bona dextera rores
Donat, & in donum solvitur ipsa suum.

O latus, o torrens ! quis enim torrentior exit
Nilus, ubi pronis praecipitatur aquis ?

Mille et mille simul cadit et cadit undique guttis
Frons : viden ut saevus purpuret ora pudor ?

Spinae hoc irriguae florent crudeliter imbre
Inque novas sperant protinus ire rosas.

Quisque capillus it exiguo tener alveus amne,
Hoc quasi de rubro rivulus oceano.

O nimium vivae pretiosis amnibus undae
Fons vitae nunquam verior ille fuit.


In vulnera pendentis Domini (2)

Sive oculos, sive ora vocem tua vulnera; certe
Undique sunt ora (heu!) undique sunt oculi.
Ecce ora ! o nimium roseis florentia labris !
Ecce oculi! saevis ah madidi lacrymis!

Magdala, quae lacrymas solita es, quae basia sacro
Ferre pedi, sacro de pede sume vices.
Ora pedi sua sunt, tua quo tibi basia reddat:
Quo reddat lacrymas scilicet est oculus.


In resurrectionem Domini

Nasceris, en! tecumque tuus (Rex auree) mundus,
Tecum virgineo nascitur e tumulo.
Tecum in natales properat natura secundos,
Atque novam vitam te novus orbis habet.
Ex vita (Sol alme) tua vitam omnia sumunt:
Nil certe, nisi mors, cogitur inde mori.
At certe neque mors : nempe ut queat illa sepulchro
(Christe) tuo condi, mors volet ipsa mori.


In die resurrectionis dominicae venit ad sepulchrum Magdalena ferens aromata

Quin et tu quoque busta tui Phoenicis adora;
Tu quoque fer tristes, mens mea, delicias.
Si nec aromata sunt, nec quod tibi fragrat amomum;
Qualis Magdalina est messis odora manu.
Est quod aromatibus praestat, quod praestat amomo:
Haec tibi mollicula, haec gemmea lacrymula.

Et lacryma est aliquid: neque frustra Magdala flevit:
Sentiit haec, lacrymas non nihil esse suas
His illa, et tunc cum Domini caput iret amomo,
Invidiam capitis fecerat esse pedes.
Nunc quoque cum sinus huic tanto sub aromate sudet,
Plus capit ex oculis, quo litet, illa suis.

Christe, decent lacrymae: decet isto rore rigari
Vitae hoc aeternum* mane tuumque diem.

(in The Delights of the Muses [1646])

* Malgré la leçon de toutes les éditions consultées, je lirais plutôt aeternae, plus cohérent avec le sens et congruent à la scansion du vers.

Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

%d blogueurs aiment cette page :